Publié le 1 Octobre 2016

« Je suis Music »

"Time" de Pachanga Boys, playlist de l'exposition « Electrosound, du lab au dancefloor » à la fondation EDF (Paris)

_ Elle a les cheveux trop noirs et la bouche trop rouge, elle ressemble à un barbecue.
_ La collection était géniale mais elle est devenue vieille en deux jours.
_ Ce sont mes chaussures préférées mais je ne peux pas marcher avec, c'est leur seul défaut.

les tweets de Loïc Prigent

mio

Et une rentrée des classes de plus ! Cette année mes chères têtes brunes ont l’air presque toutes étrangement gentilles, bien élevées et pleines de bonne volonté. Même si c’est seulement pour « 100 jours », je savoure après l’«annus horribilis » que j’ai vécu l’an dernier avec l’une de mes classes, qui, dans un moment d’extrême découragement, me fit renier l’ensemble de ma race après avoir observé l’avenir de celle-ci dans cette foutue promotion (que l’odieux connard me pardonne pour cet emprunt, il témoigne juste de mon admiration pour sa cruelle lucidité qui l’a fait quitter ce boulot de dingue dès qu’il a pu se le permettre).

« Je suis Music »

u

Ce moment de sérénité relève du miracle car avec des classes à 35-40 étudiants élèves dans des espaces étriqués (le m², faut-il le rappeler, est hors de prix à Paris), il n’est même plus besoin de récupérer un lot de caractériels pour perdre plus ou moins le contrôle de la situation : pas loin de l’unanimité des élèves n’ayant aucune appétence pour la lecture, l’analyse, l’argumentation, la synthèse, l’écriture et le calcul suffit. Je n’évoque même pas les ravages du smartphone sur leur attention et leur fonctions cognitives de haut niveau (comprendre, mémoriser, planifier...). Ni le travail personnel demandé par le professeur, sans lequel aucun apprentissage solide n’est possible, qui n’est qu’exceptionnellement fait, y compris par les rares élèves qui l’ont noté quelque part.

C’est à se demander ce que le bac évalue encore. Il est vrai que tout le monde a le bac désormais, ce qui selon une bonne vieille loi économique a fait chuté sa cote dont témoigne l’inflation de « mentions » concomitante.

Enfin, je dis LE bac, disons plutôt UN bac, histoire de ne pas souligner une hiérarchie de qualité du même ordre que celles que constaterait le premier imbécile à qui l’on demanderait de comparer un dîner au Bristol et au Mac Do.

La folie «Pokemon GO»

Elektro Kif de Bianca Li, musique de Tao Gutierrez

Quoi qu’il en soit, s’il y a une chose qui n’a pas changé, c’est que le bac donne toujours le DROIT d’entamer des études. Je dis entamer car la plupart de ces jeunes sont bien évidemment incapables de réussir un examen à l’université. C’est d’ailleurs pour cela qu’ils viennent chez nous.

Avec la quasi disparition du redoublement, tous les droits et aucune obligation, ils sont assurés d’être au chaud pendant deux ans et même, pour un nombre croissant d’entre eux, de toucher une bourse. Attention toutefois au très répandu absentéisme « excessif », le lycée risque de leur notifier une menace de suspension de leur subside. Si les absentéistes ont un sou de bon sens, ils se feront oublier quelques temps par leur présentéisme, générateur néanmoins d’autres comportements inappropriés comme s’endormir, consulter son portable, bavarder, etc, qui leur vaudront probablement d’être dérangés par un prof qui voudrait tellement lui, les renvoyer à la case « absents ».

De toute façon, la réussite au diplôme est quasi assurée avec la multiplication des CCF dans les matières professionnelles. Par la suite, ils pourront toujours essayer de trouver une licence professionnelle en alternance, et ensuite, pourquoi pas un Master.

Nul n’est dupe de cette prolifération de diplômes et d’étudiants qui ne doit son existence qu’à la pénurie d’emplois. L’ensemble du système sert avant tout à gérer des flux dans une file d’attente toujours plus longue et avec un rendement toujours plus faible.

 

L’aménagement de la ligne de tram le long des boulevards des maréchaux augmente de manière significative les km de pistes cyclables sécurisées à Paris. Dimanche, avec Gabriel, on a emprunté la section entre la porte de Pantin et l’avenue de France dans le 13e. On s’est délecté de cette ballade presque dépaysante.

L’aménagement de la ligne de tram le long des boulevards des maréchaux augmente de manière significative les km de pistes cyclables sécurisées à Paris. Dimanche, avec Gabriel, on a emprunté la section entre la porte de Pantin et l’avenue de France dans le 13e. On s’est délecté de cette ballade presque dépaysante.

Les Magasins Généraux de Pantin (93)

Dans ma boutique, la majorité d’entre eux arrivent avec un baccalauréat qui porte le mot « gestion » dans son intitulé, et bien tenez-vous bien : la quasi unanimité abhorre les chiffres. Ces pauvres jeunes gens n’y sont pour rien : L’institution à laquelle j’appartiens, déporte consciencieusement vers cette filière tous ceux qui ne maîtrisent pas l’utilisation des quatre opérateurs. Dans un pays où le premier ministre a cru nécessaire de faire une déclaration d’amour aux entreprises et à leurs créateurs, n’est-ce pas un curieux symbole que de continuer à orienter vers la gestion, tous les jeunes qui ne savent pas compter ?

Reste pour couronner le tout, le problème de l’effectif pléthorique des classes. Ce qu’il y a de fou, c’est que nous consentons à ce bourrage de classes afin d’éviter absolument de tomber sous le seuil fatidique des 30 élèves que nous imposent les services financiers du ministère, qui nous ferait perdre l’année suivante les heures de travail en demi-classe, lequel constitue l’unique format adapté pour déployer les fameuses pédagogies innovantes dont on nous rabat les oreilles... et susceptibles de mettre en mouvement les boulets qui nous échoient.

Pour la journée du Patrimoine, BETC ouvrait au public son nouveau siège réalisé sous la conduite de l'architecte Frédéric Jung

Par chance, je continue à avoir pour ces étudiants élèves une certaine tendresse qui me protège de l’aigreur. Il y a tout de même pire comme job que de passer son temps entouré de jeunes gens, surtout quand vous sentez que vous avez gagné leur estime voire leur admiration.

Pour les jours de déprime, je garde ainsi précieusement consignés les messages que certains osent m’envoyer après avoir terminé leur formation. Un de mes préférés est celui que m’a adressé T. dont je pris connaissance dans un motel pourri durant un « road trip » aux États-Unis, et qui terminait ainsi : « je garde un bon souvenir de ses heures de cours interminables que vous arriviez toujours a faire passer avec votre coté barjo incroyable, voila j'ai quasi tout dis surtout ne changez pas et inch'alla on ce re-croisera ! »

Cette année, c’est un petit gars métis originaire d’une grande île détachée du continent africain, tout sourire, arborant une ahurissante « coupe » afro des années 1970, qui m’a fait fondre lorsqu’il m’a demandé comment il pouvait m’envoyer trois reprises de standards de soul music qu’il avait enregistrées : Il voulait partager avec moi quelque chose pour lui très important, de l’ordre de l’intime.

La Touche Française, une websérie en 12 morceaux écrite par Guillaume Fédou et Jean-François Tatin sur Arte creative

J’ai trouvé ses liens d’accès aux fichiers sur ma messagerie en rentrant d’une exposition musicale, à la fondation EDF : « Electrosound, du lab au dancefloor ».

Au rez de chaussée de l’exposition face à un mur d’enceintes, dans une pénombre de lumière noire et de spots de couleurs clignotants, d’un mouvement de doigt sur une platine, j’ai passé en revue un échantillon de l’impressionnante playlist constituée pour cette exposition. À mes côtés, un jeune de moins de trente ans m’avait rejoint. Régulièrement il me demandait de revenir sur un morceau dont il photographiait la pochette vidéo-projetée avec son portable. C’était toujours mes préférés que je connaissais bien, car.... « Je suis Music...»

Cerrone - Je Suis Music (L'Impératrice Remix)

Messe pour le temps présent de Pierre Henri - Grand Remix - CNDC - reprise du ballet de Maurice Béjart (1967)

« Je suis Music »

"Guibord s'en va-t-en guerre" de Philippe Falardeau

"Victoria" de Justine Triet

Snap vs Punjabi MC - The Power - Regar.tj

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Rédigé par Thomas Querqy

Publié dans #trépalium, #miousic

Publié le 1 Septembre 2016

Tom Daley

Tom Daley

Dans les années 1980-1990, les tueurs en série ont inspiré de nombreuses fictions, en littérature comme au cinéma, qui se sont imposées comme le nec plus ultra du frisson dans un fauteuil. Deux films emblématiques me reviennent à l’esprit, « le silence des agneaux » de Jonathan Demme (1991) et côté homos, « cruising » ou « la chasse » de W. Friedkin (1980).

Dans cruising, Al Pacino, jeune recrue (hétéro) de la NYPD, sur la piste d’un serial killer, infiltre le milieu « cuir » gay, celui des « backrooms », où se déroulent partouzes, pratiques SM et fist-fucking qui serait peut-être « la seule pratique sexuelle inventée du XXe siècle». A sa sortie, sans surprise, le film souleva un tollé au sein de la communauté gay pour la mauvaise image de l’homosexualité qu’il donnait.

Autant vous dire que dans ma vingtaine d’années le seul cadre de l’enquête suffisait à me terroriser, alors avec un tueur en série qui chasse dans ce décor... !

 

Cruising (la chasse) de William Friedkin (1980)

Chris Isaak - Wicked Game (1989)

Mais pourquoi donc les gens sont-il autant friands de faits divers, de criminels, de policier et d’horreur en tout genre ? Pour toute une flopée de raisons, au nombre desquelles ces hormones que le cerveau fabrique sous le coup des émotions, et qui nous font du bien dans un contexte rassurant.

Dans le registre de l’écrit qui autorise des audaces impensables sur un écran, je garde aussi un souvenir mémorable du livre de Poppy Z. Brite « le corps exquis » (1996) que nous avaient recommandé Goran et Fernando, où l’on se retrouve en compagnie de deux serial killers homosexuels, cannibales et nécrophiles dont les chemins vont se croiser. Du fond de sa cellule de la prison de Painswick, l’un des deux, Andrew soliloque :

J’ai tué la plupart de mes 23 garçons à l’arme blanche. En tranchant leurs artères principales au couteau ou au rasoir une fois qu’ils étaient assommés par l’alcool. Ce n’est pas par lâcheté ni pour éviter qu’ils se débattent que je procédais ainsi ; quoique je ne sois pas un athlète, j’aurais sans peine terrassé ces enfançons affamés et défoncés dans un combat loyal. Si je les ai tués de cette manière, c’est parce que j’appréciais la beauté qui parait alors leur corps, les étincelants rubans de sang courant sur leur peau de velours, leurs muscles qui s’ouvraient en frémissant comme du beurre doux. J’en ai noyé deux dans ma baignoire, j’en ai étranglé un avec les lacets de ses propres Doc Martens tandis qu’il cuvait son alcool. Mais je les tuais surtout à coups de couteau.
N’allez pas croire que c’est par plaisir que je les découpais en morceaux. Mutilations et démembrements ne me procuraient aucune joie, du moins à l’époque ; c’était le subtil murmure du rasoir en action qui me séduisait. J’aimais mes garçons tels qu’ils étaient, de grands poupons morts pourvus d’une ou de deux bouches supplémentaires à la salive cramoisie. Je les conservais auprès de moi pendant une bonne semaine, jusqu’à ce que l’odeur devienne trop perceptible. Le parfum de la mort ne me déplaisait pas. Il m’évoquait des fleurs coupées ayant trop longtemps séjourné dans une eau stagnante, une senteur lourde et maladive qui colle aux cloisons nasales et s’insinue au fond de la gorge à chaque souffle. 

Le corps exquis de Poppy Z. Brite

Figures du mal
Le fait que les tueurs en série ne soient que très rarement des personnalités psychotiques (ceux qu’on appelle communément les fous), « au profit de structures perverses, laissant les pleins pouvoirs à la conscience dans son rapport à la réalité », nous les rend particulièrement horribles.
La très grande majorité sont des hommes, avec une écrasante sur-représentation aux États-Unis. Pourquoi des hommes ? Simplement parce que le meurtre répété est en général précédé (ou suivi) d’une agression sexuelle et que le viol est un comportement rare chez les femmes.
« Cette intrication entre excitation sexuelle et violence est une clé de lecture, selon le psychiatre et criminologue Roland Coutanceau, mais l'essence du serial killer repose avant tout sur une dynamique de toute puissance et de mégalomanie. Comme une réalisation de son amour propre, pour vivre au-dessus de la condition humaine et de l'interdit le plus fort, à savoir tu ne tueras point . »
Pieter Bruegel l'Ancien Le Triomphe de la Mort détail c. 1562

Pieter Bruegel l'Ancien Le Triomphe de la Mort détail c. 1562

Pourtant, j’ai lu cet été dans le journal Libération que les tueurs en série ne feraient plus vraiment recette. La série télé Dexter diffusée entre 2006 et 2013 constitue peut-être les derniers feux du genre. Dexter est expert en médecine légale le jour et serial killer justicier la nuit où il supprime des « méchants ». Pour François Guérif, fondateur de Rivages/Noir, un tel argument pose problème car « si le genre policier questionne la frontière entre le bien et le mal et joue sur ses failles, sa disparition complète crée un malaise ». Une certaine lassitude de ces chapelets de violence explique sans doute la disgrâce du tueur en série, mais pas seulement : il a perdu de sa vraisemblance dans la réalité ; en effet, avec les progrès de la police scientifique, bonne nouvelle, "l’identification du meurtrier est plus rapide, et donc la répétition plus difficile", selon l’ex-commissaire Marlet.

Un nouveau monstre l’aurait remplacé : le jihadiste. Avec ses spécificités : «C’est un tueur de masse, dont l’idée n’est pas de récidiver mais de faire du chiffre. Ça change la donne : la scène de crime est plutôt une scène de guerre, et il ne s’agit pas d’identifier le meurtrier vu qu’il est sur place et en mille morceaux. » Ça n’a pas empêché la fiction de s’en emparer, même si pour connaître la peur, la réalité dépasse toujours la fiction.

"Une femme iranienne" de Negar Azarbayjani

Au lendemain de l'attentat de Nice, le psychanalyste Fethi Benslama a appelé à "un pacte entre les médias" pour garder l'anonymat des tueurs. Pour une raison évidente : leur « glorification » médiatique est un ressort essentiel de leur passage à l’acte, ne plus publier les noms et les images des auteurs d’attentats devrait réduire les vocations. Dans le même temps, cet anonymisation des criminels, en réduisant les possibilités de « story telling » des médias et des réseaux sociaux desservirait la stratégie de communication de prolongement de la terreur de Daech par leur intermédiaire.

Pour sa part l’écrivaine Nancy Huston, comme Marcela Iacub avant elle, apporte son écot à la réflexion sur cette nouvelle figure du Mal, en nous invitant à avoir à propos des jeunes Français et Belges qui, aujourd’hui, se tournent vers Daech, un discours «moins chaste, moins châtié, moins châtré », ces « jeunes corps mâles » qui « à l’époque de leur fécondité maximale adhèrent à une idéologie virulente et se fondent religieusement dans une masse masculine, comme l’ont fait les robespierristes, les bolcheviques, les SS, les guévaristes, les Khmers rouges… »

Euh, qu’est-ce que je vous disais déjà ?

Figures du mal

Elektro Mathematrix de Bianca Li

Figures du mal

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Rédigé par Thomas Querqy

Publié le 1 Août 2016

Viviane Sassen	 La Lutte #2 Série Parasomnia  2011

Viviane Sassen La Lutte #2 Série Parasomnia 2011

« Toutes mes images sont à la fois semblables et différentes. Elles sont modifiées par la couleur ou la lumière, par l'instant ou l'humeur. La vie n'est-elle pas une série d'images qui changent en se répétant ? »

Andy Warhol

Noir Désir - "Le Vent Nous Portera" (2001)

Avertissement : Ce billet laissera perplexe le robot de référencement des moteurs de recherche, d'abord parce qu'il s'attend à y trouver du contenu « gay » alors qu'il est plutôt ici d'ordre « touristique », ensuite parce que j'y ai abusé de périphrases. Lecteur, seras-tu plus malin qu'un algorithme ? Ceux qui ont horreur des devinettes pourront toujours cliquer sur les liens.

Pour s'y rendre, un vol à bas coûts peut vous conduire jusqu'à la deuxième ville la plus peuplée de l'île au pied du volcan qui s'élève à plus de 3000 mètres. A en juger par la desserte de bus, la plupart des visiteurs font le choix de rallier directement le port d'embarquement vers les autres îles. Non sans raison, car si en hiver, le sommet du volcan se couvre de neige, la ville connaît en été les records de canicule de la région.

C'est dommage car cette ville au bord de la mer mérite d'être découverte, notamment pour son patrimoine architectural issu de la dizaine de destructions qu'elle a subie. En particulier, on doit au terrible tremblement de terre de 1693 les nombreux édifices de style baroque.

La façade de la cathédrale en fournit un bel exemple. L'église porte le nom d'une chrétienne dont l'obstination à vouloir conserver sa virginité en se refusant au proconsul romain qui voulait l'épouser, se paya de l'arrachage de sa poitrine avec une tenaille. Cette martyre est ainsi facile à reconnaître dans l'iconographie chrétienne : elle pose avec ses deux seins sur un plateau.

Deux bonnes adresses : celle de l'hôtel portant le nom du palais princier voisin, aux prix très raisonnables (moins de 60 euros), où l'on a particulièrement apprécié les petits-déjeuners inclus sur le toit terrasse, et celle du loueur qui nous a permis d'essayer le vélo électrique (20 euros les 6 heures), extra pour sillonner sans effort la ville pleine de côtes et de faux-plats, surtout en été.

Cette ville universitaire semble avoir une vie culturelle intense, pour ma part je me souviendrai surtout d'avoir croisé dans une exposition de folie une Mona Lisa transgenre.

Lorenzo Alessandri, Gioconda modella inquietante (détail), 1982, huile sur toile

Lorenzo Alessandri, Gioconda modella inquietante (détail), 1982, huile sur toile

On a dû renoncer à rallier le port d'embarquement vers les autres îles où aurait vécu le dieu des vents, par le train plutôt que par la route, car ici comme presque partout ailleurs désormais, les dessertes ferroviaires sont tellement rares et peu commodes, que la compagnie de bus le desservant directement de l'aéroport très proche du centre historique, l'a emporté sans hésitation. Sur le chemin, les amateurs d'antiquités et du Caravage pas trop pressés pourront rejoindre pour la visite le continent, après une courte traversée en bateau du détroit aux deux fameux courants marins.

Sans regret, on a laissé l'île la plus proche dont le volcan pue activement du bec, mais aussi la suivante, la plus grande de l'archipel, où Nanni Moretti n'avait pu trouver la sérénité dans la confusion touristique estivale qu'il y règne sans doute toujours, pour débarquer confiants sur sa cadette, la plus fertile, la plus verte.

Son nom évoque l'extraction ancienne du sel dans un bassin qui existe toujours, mais les grecs de l'Antiquité l'avaient appelée « les jumeaux » en référence aux cônes de deux volcans éteints qui s'y font face.

Sur le conseil de Paulo conquis par l'île où il est venu plusieurs fois, on s'est posé dans un hameau « lové au fond d’un vertigineux écrin semi-circulaire de pierre et de verdure, au-dessus d’eaux translucides", face aux deux îles les plus occidentales du groupe. L'alternance du jour et de la nuit se donne ici en spectacle sublime : après les rouges et jaunes du coucher de soleil, la lune montante dore la nuit d'argent. Dans l'obscurité, le silence se fait encore plus épais ; en tendant l'oreille, la légère brise vespérale apporte parfois des bribes de conversations étouffées sur les terrasses disséminées. Ajoutez à cela les parfums : celui des fleurs de jasmin bleues ou blanches et des lauriers roses des jardins, sur les sentiers, des plantes aromatiques du maquis ou les fragrances de sous-bois, et même l'odeur caractéristique des sulfates aux abords des plants de vigne du cépage local, la malvoisie.

Le goût des îles

Le hameau ne possède aucun commerce, seulement un petit snack-bar et un hôtel-restaurant portant le nom d'un film tourné ici en 1994. Des scooters (10 euros par jour pour un « motorino » de 50cc sans assurance) ou une voiture s'imposent par conséquent pour que le paradis ne tourne pas à la réclusion. Pour se loger, plutôt que l'hôtel assez dispendieux en saison, on a préféré une location dans une jolie maison. L'option n'est pas forcément meilleur marché l'été mais on peut se rattraper en se faisant à manger avec trois fois rien : comme toujours dans ce pays, même sur les îles, fruits et légumes d'été sont délicieux, tout comme les fromages et la charcuterie, des pâtes bien sûr, du riz, un tour chez le poissonnier, des anchois, des câpres cultivées et préparées localement, une bonne huile d'olive, du balsamique, des oignons, de l'ail et de citrons, le tout arrosé de vin du coin, et vous vous demandez comment vous avez pu passer autant de temps et d'argent dans des restaurants. On recommande tout de même ce restaurant familial à L. où l'on a bien déjeuné deux jours d'affilé pour 15 euros par personne.

Dans l'île en face du hameau, bien plus petite, plus sèche, on savourera des joies identiques. Une belle promenade de fin d'après-midi (car largement à l'ombre ) conduit à un village abandonné. Deux maisons fermées ont été complètement rénovées. Celle qui se trouve en haut du village, la plus grande, est aussi extraordinaire que son décor, et l'on se demanda prosaïquement comment avaient été apportés les matériaux de construction. « Par hélicoptère », nous dira Onofrio qui nous a fait faire le tour de l'île dans son beau bateau. « Un pilote arabe» en serait le commanditaire. Pour notre logeuse, elle appartient à une princesse afghane architecte.

"Smashed" Gandini Juggling - festival Paris Quartier d'été 2016

Après l'achat de nombreuses maisons par un riche italien, la tranquillité de l'île fut un temps troublé par les fêtes qu'il y organisait et dont l'apothéose fut un jour, l'arrivée du ciel de Britney Spears déposée sur un Yacht pour la conduire jusqu'à son hôte. Il s'en est fallu de peu pour que l'île ne connaisse le même sort que P. , mais depuis, elle aurait retrouvé sa sérénité avec des visiteurs plus discrets : hommes politiques, journalistes,…

Les pentes abruptes du volcan sont couvertes de terrasses souvent en ruines et pour la plupart abandonnées. On s'émerveille du travail pour (sur)vivre dans ces temps anciens, d'autant que d'eau, il n'y a guère que celle de pluie récupérée dans des citernes, notamment depuis les toits des maisons (de nos jours dans l'archipel, l'eau, pour l'essentiel, est apporté par tanker).

Tous les pays ont connu l'exode rural mais dans la région, les insulaires émigrèrent en masse et en plusieurs vagues surtout pour l’Australie et l’Amérique. Depuis lors, ce coin de Méditerranée est devenu la principale porte d’entrée vers l’Europe pour tous les désespérés qui rêvent d’une vie meilleure, loin de l’Afrique.

 

Aldo Fallai Nairobi  (1980)

Aldo Fallai Nairobi (1980)

Nous finirions ce séjour dans les îles en beauté, par un feu d'artifice naturel, au bord du cratère du volcan le plus actif d'Europe, dont les cinéphiles connaissent sans doute le film portant son nom et tourné au sortir de la deuxième guerre mondiale. Deux heures trente de montée avec de nombreuses courtes pauses, une heure de descente dans les cendres, et "même pas mal !" Notre groupe anglophone était constitué d'un ramassis de globalisés du genre iraniens vivant en Norvège ou couple anglo-néerlandais résidant en Espagne. Pour ce qui est du spectacle, « remboursez ! » Avec ses deux grondements (j'avoue que j'ai sursauté chaque fois), quelques étincelles et un vague rougeoiement en contrebas avant de partir, autant dire qu'on était un peu « disappointed ». Un couple d'italo-espagnol travaillant à Strasbourg d'un autre groupe nous ont appris que c'est comme ça depuis la forte activité de 2014. Sa morphologie a été modifiée et le volcan doit se recharger deux ou trois ans avant de pouvoir recracher de nouveau. Un vieux volcan quoi !

C'est sur cette île qu'on a trouvé le monde, l'hébergement n'y est donc pas bon marché l'été, réserver longtemps à l'avance est conseillé. A l'expérience, s'y rendre en début de séjour, pour éviter d'enchaîner deux bateaux, mais surtout parce que dans les îles, les transports dépendent de la météo et que l'on peut y rester coincés. C'est ce qui nous serait arrivé si l'on n'avait pas eu la chance de profiter d'un bateau privé pour quitter l'archipel.

De retour à Paris, je cherche à faire durer le plaisir chez le traiteur italien malgré ses prix extravagants. C'est mon jour de chance, mon préféré me sert, avec ce sourire de blond aux yeux azurs, la douceur de son français encore plein d'Italie et ce tatouage qui remonte à la base de son cou. Il part se marier au pays, en Sicile. Vaffanculo stronzo !

 

Tre Ragazzi, Mappatella beach, Naples 2000 - Photo Johnnie Shand Kydd

Tre Ragazzi, Mappatella beach, Naples 2000 - Photo Johnnie Shand Kydd

Les niçois ne sont pas envieux, pas jaloux, mais ils veulent plus de droits que de devoirs, leur incivisme est parfois pénible.

Lu dans le M le magazine du Monde, dans un article sur Nice après l'attentat du 14 juillet 2016. Les niçois seulement ?

Hector Medina dans le film Viva

Hector Medina dans le film Viva

VIVA de Paddy Breathnach

Gino Paoli - Sapore di Sale (1963)

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Rédigé par Thomas Querqy

Publié dans #touriste