Préambule

 

UN JOURNAL INTIME EN LIGNE ?

 

Toujours surprenant de trouver dans un moteur de recherche de blogs la catégorie « journal intime ». L’intime n’est-il pas ce que l’on cache en général au plus grand nombre ? Le journal intime n’est-il pas ce cahier que dissimule toujours avec moult précautions la jeune fille ; pas même sa mère (surtout pas sa mère !) ne doit tomber de dessus. 
Par pudeur, et puisqu’on n’a droit qu’à un thème, je n’ai donc pas référencé ce blog dans le thème « journal intime ».

 

Mais l’intime, c’est aussi ce qui est intérieur et profond, ce qui constitue l’essence d’une personne. Ma nature intime est gay, homosexuel devrais-je dire, pour davantage signifier la prégnance du désir homosexuel dans mon existence, désir toujours contrarié par l’homophobie et la pandémie du Sida.

 

La plupart des blogs sont constitués d’une succession de billets rédigés à chaud et apparaissant dans un ordre ante chronologique, ce carnet Web est différent : j’y ai mis régulièrement en ligne des extraits d’un journal commencé en novembre 1998, à l’âge de 36 ans.

 

En accédant à mon intimité, peut-être lecteur trouveras tu des réponses à tes propres questions, des références manquantes à ta culture gay, tandis que moi, en "m’exposant", je donnerai un sens nouveau à toutes ces lignes écrites et, qui sait, aurai-je aussi le plaisir de te lire.   



30/11/2006 -
Les extraits de ce journal/carnet commencé en 1998 sont désormais en ligne. En trois mois, ce sont près de 150 pages, sans compter les illustrations, que je vous ai livrées. Puisque le passé a rejoint le présent, la fréquence de mes « post » va se ralentir.


10/4/2008 - Ce blog est confidentiel : chaque jour, vous êtes en moyenne 127 internautes à parcourir 3 "posts".

Miscellanées

Jeudi 22 novembre 2007
 
 
Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui-même. On croit que l’on va faire un voyage, mais bientôt c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait.
 
Nicolas BOUVIER L’usage du monde
  

La Suisse a vu naître quelques uns des plus illustres
écrivains-voyageurs : Nicolas Bouvier, Ella Maillart, son amie Anne-Marie Schwarzenbach, Isabelle Eberhardt, ou encore Blaise Cendrars. Tous s’y sont sentis à l’étroit et ont cédé à l’attraction du vaste monde.
 
mtporchetamoureuse.jpgLa présence de quatre régions linguistiques (principalement deux) n’y change rien. Que vous soyez issus de « la suisse romande,  là où on parle français, c'est-à-dire les gens normaux » ou de « la suisse allemanique, la suisse plrrimitife qui est habitée principalement par les suisses allemands,  que nous appelons pour simplifier les bourbines » (pour citer la désopilante leçon de géographie de Marie-Thérèse Porchet), l’ennui d’y vivre et la perspective de rester à vie un « bourbine » ou même une personne « normale », peut raisonnablement vous miner.
 
Mais en va-t-il autrement ailleurs dans le monde ? Gabriel m’a dit que, très jeune, il n’aimait pas l’idée d’être un tourangeau, issu de tourangeaux, n’ayant vécu qu’en Touraine. Depuis peu, il se sent beaucoup mieux grâce à un programme scientifique, le Genographic Project, auquel il a donné un peu de son ADN et accessoirement 150 €, qui lui a révélé son appartenance au groupe des M17 (R1A), descendants de caucasiens vivant aux abords de la mer Caspienne, il y a environ 10 000 ans. 
Comme lui, j’aurais préféré naître, par exemple,... en Inde... de l’union d’une aventurière russe et d’un... juif américain (après la lecture d’Exodus, je voulais être juif).
Bref, pour citer le premier tome du projet de biographie d’Alain, peut-être étions- nous également un peu « trop snobs pour le quartier ».
 
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Quand le lieu d’où l’on est, que l’on connaît trop bien et qu’on n’a pas choisi, fait malgré soi, une bonne partie de ce qu’on est, le désir d’ailleurs, d’être quelqu’un d’autre apparaît alors comme un symptôme de vitalité.
 
C’est en partie cette histoire que raconte, Comme des voleurs (à l'est), le deuxième long métrage d’ (auto) fiction du vaudois Lionel Baier qui, pris de passion pour ses origines polonaises, fait avec sa sœur un voyage en Pologne.
  
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Herbert List


La façon dont Lionel Baïer se toque de la Pologne m’a d’ailleurs rappelé ma « période germanique ».
Pour obtenir une bourse de l’Office franco-allemand qui allait me faire bénéficier d’un mois de séjour linguistique au Carl Duisberg Zentrum de Cologne, j’ai suivi en 1987 un cours d’allemand facultatif de mon école. J’ai ainsi non seulement renoué avec ma 2e langue étrangère de terminale, mais aussi me suis-je mis, durant toute cette période, à dévorer ((en français) tout ce qui était allemand, en littérature (Heinrich Böll, Thomas Mann, Gunter Grass...) et en cinéma  (notamment R. W. Fassbinder et Volker Schlöndorff). Sans doute parce qu’un voyage commence devant une bibliothèque, peut-être aussi parce que l’Allemagne, c’était le pays d’Aloïs[1] que j’avais perdu de vue, peut-être encore parce que l’Allemagne était alors associée à un autre garçon (« qui vivait avec un homme plus âgé ») et vers lequel j’étais inutilement attiré.
 
cendrarsparModigliani.jpgLionel Baïer ne procède pas différemment quand il s’évertue à apprendre le polonais et qu’il dévore tout ce qui est estampillé polonais (On le voit notamment au lit avec le pornographe de Gombrowicz). Sa découverte de l’ascendant polonais lui ouvre soudain une possibilité d’identité et de vie nouvelles. Ce sentiment est tellement fort qu’il décide de se marier avec une polonaise sans papiers, alors même il vit avec un garçon qui le fait toujours bander.
Sa sœur, convaincue qu’il n’est pas dans son état normal et qu’il est « pédé comme un sac à dos » (variante plus rare de "pédé comme un foc"), le contraint à un départ précipité pour la Pologne.
 
Comme des voleurs (à l'est) a été projeté en avant-première au festival de films gay et lesbien de Paris, comme il se doit en présence du réalisateur – acteur – personnage principal du film.
Le choix du ton de la comédie (au moins dans la 1ère partie) dans ce film construit sur le désir saugrenu d’un pédé suisse d’embrasser une identité polonaise, instille avec légèreté, à la fois l’idée d’une nationalité choisie et celle de la possibilité de pluri appartenance identitaire.
 
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Qu’ils soient ou non professionnels, les comédiens sont tous très bons : l’émouvante Natacha Koutchoumov, l’amie qui se suicidait dans
Garçon stupide[2], forme avec Lionel Baier, un couple de frère et sœur  aussi vraisemblable qu’attachant ; le charme des deux amis de Lionel Baier n’a laissé aucun de nous de glace ; quant à ce dernier, s’il n’arrive plus à faire produire ses films (ce dont on doute), il pourra toujours devenir comédien.
 
Enfin, cerise sur le gâteau, Lionel Baier « dans la vraie vie » est encore plus sympathique que son personnage.

SORTIE NATIONALE le 5 décembre 2007.
 
J’ai deux vies, l’une dans le monde réel, que les amateurs de jeux vidéo appellent IRL (In Real Life, dans la vraie vie), et qui n’a aucun intérêt, sinon d’être normal. Le problème d’IRL, passés 40 ans, est une sensation tenace de revoir constamment le même vieux film, dans l’actualité, les rapports humains ou professionnels. Heureusement, j’ai une autre vie en ligne, très heureuse et passionnante.
 
Claire ULRICH pour Le Monde 2 du 17/11/7
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[1]Cf Long Island Express (L.I.E.), Ma vie à Rouen et Aloïs in   Obscurs objets du désir
 
[2] in Post expo, animal triste


 
LIENS
 
 
Entrevue avec le sociologue Jean-Claude Kaufmann, auteur de L’invention de soi - une théorie de l’identité : Devenir soi, ça se construit
 
 
Bonus Marie-Thérèse Porchet (vidéos) :
·               L'expo de Marie-Thérèse - les suisses allemands
·               La séance Tupperware
·               La buanderie
·               une entrevue
 
Trouble dans le genre

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par Thomas Querqy
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Vendredi 9 novembre 2007
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Non assistance à personnes en danger
 
Depuis combien de temps survivent-ils dans ce coin du 10e arrondissement, entre la gare de l’Est, le square Villemin et la place Colonel Fabien où ils font la queue dès la fin d’après-midi pour une « soupe populaire »  ? Deux, trois, quatre ans, peut-être plus. Ça dure depuis tellement longtemps qu’il leur a même été installés trois WC « Algéco ».
A n’importe quelle heure, une partie d’entre eux s’agglutine à trois cabines téléphoniques (qui ne paraissent pas demander de l’argent), comme des naufragés à un morceau d’épave, à un dernier lien avec ce tout qu’ils ont dû quitter.
 
Des hommes uniquement, plus ou moins jeunes. Plutôt pacifiques : ils semblent pour l’heure épargnés par l’alcoolisme, ce coup de grâce de la rue.
Quand ils ne discutent pas entre eux, ils ont l’air complètement perdus et tellement las d’être assis là depuis si longtemps sur ces bancs.
Physiquement, des peaux plutôt mates, des kurdes ? Certains ont de ces yeux bridés que j’imagine pouvoir venir d’Asie centrale. Sur un site du mouvement des sans papiers est évoqué, en mai 2003, la présence dans un autre square non éloigné de là, de refoulés de la fermeture de Sangatte en décembre 2002, provenant essentiellement du Kurdistan irakien, d’Afghanistan et d’Iran.

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Combien sont-ils ? Une cinquantaine ? Combien selon les associations ? Combien selon la police ? En tout cas suffisamment pour que le gouvernement ne donne pas l’ordre d’une expulsion « manu militari ».
Pas de femmes, pas d’enfants. C’est plus délicat à expulser. Pas de femmes, pas d’enfants, c’est plus difficile de vous soutirer des larmes.
Je n’ai pas lu une ligne sur eux. Invisibles. Ils sont trop vertueux. Que dans leur extrême dénuement, ils basculent dans la délinquance, alors là nul doute qu’on entendrait parler d’eux !
 
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Pendant ce temps, on nous occupe avec une proposition de loi tout aussi intolérable qu’inutile, celle de test de filiation ADN pour le regroupement familial d’étrangers (http://www.touchepasamonadn.com/), mais qui présente deux énormes avantages pour l’équipe au pouvoir : celui de continuer d’occuper tout l’espace médiatique hexagonal avec ce sujet, tout en caressant dans le sens du poil les tendances xénophobes d’une bonne partie de son électorat (alors que je m’amusai jeudi d’une moustache rajoutée sur une affiche électorale placardée dans notre arrondissement et qui faisait du candidat un sosie du « Führer », je réalisai dans le même temps qu’il ne s’agissait pas d’un candidat de l’extrême droite mais d’un candidat de la majorité présidentielle : j’avais été abusé par la reprise de l’intégralité des codes habituels de communication visuelle de la « droite nationale ».)
 
Dieu merci ! L’homosexualité ne serait plus incurable.
 
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Cette relative invisibilité de la question des sans-papiers et des commandos d’expulsion dans La Croix, le quotidien catholique que lisent depuis toujours mes parents, a conduit ma mère à écrire, à deux reprises au journal pour s’en étonner (c’était avant qu’une chinoise trouve la mort en se défenestrant)[1]. Pour rien.
 
Il y a quelques temps, elle m’a annoncé au téléphone qu’elle achetait désormais Libération, qu’elle ne lisait plus la Croix (« ils m’énervent »). Ayant quelque peine à imaginer ma mère parcourir avec intérêt un certain nombre d’articles de mon quotidien préféré, je lui ai demandé ce qui justifiait de sa part une mesure de rétorsion aussi lourde.
Elle m’a expliqué avoir écrit une troisième fois au journal, suite à un courrier des lecteurs « imbécile », dans lequel une femme expliquait que l’homosexualité se soignait par la force des prières.
La troisième fois fut la bonne, le journal a publié son courrier mais coupé dans la partie où ma mère se permettait de douter de l’efficacité du remède, tant étaient relativement nombreuses les « affaires sexuelles » éclaboussant le clergé.

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Herbert List
 
Des « profs » au front de la lutte contre l’homophobie
 
Pour prévenir autant que possible ce genre de sottises et l’homophobie en général, on peut tenter d’éduquer le plus tôt possible sur la question de l’homosexualité.
 
Le gouvernement de la communauté française de Belgique met désormais à la disposition de ses professeurs un remarquable support de 140 pages pour combattre l'homophobie, avec une partie informative très pertinente, et une deuxième consistant en « activités pédagogiques » (j’ai déjà donné le lien sur ce blog mais en note de bas de page, or ce document mérite bien mieux).
 
J’applaudis à ce genre d’initiative, tout en étant soulagé de ne pas être tenu de m’engager sur ce front. Je ne me sentirais pas la force d’essayer d’amener par exemple mes étudiants à réviser d’éventuels préjugés puisant dans leur religiosité (j’ai un nombre non négligeable de musulmans). Par-dessus tout, je craindrais, pour 4 % à qui la "sensibilisation" ferait peut-être du bien, de devoir me dévoiler en abordant cette question, et par là de risquer de me rendre davantage vulnérable. 
 
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Priape Nicolas Presl

D’ailleurs, il me semble que ceux que ça intéresse ne doivent pas dupes de mon orientation sexuelle, mais aucun de mes étudiants ne m’a jamais cherché sur ce terrain, alors même que je suis souvent avec eux dans des rapports un peu « rentre-dedans », façon Bégaudeau[1], mais en plus « soft », en plus sympathique (nous n’avons pas du tout les mêmes élèves, les miens sont bien plus mûrs que les siens).
 
 Enfin, je crois que ces jeunes me sont tout simplement reconnaissants de respecter chez eux ce que je pressens comme de la pudeur sur ces questions, voire même de l’indifférence (« rien à foutre de la sexualité de ce prof quadra ! »).
 
Ça ne m’empêche pas dans le même temps d’être favorable à la visibilité du fait homosexuel entre « égaux », par le « coming out », notamment au travail, quand le risque pris n’est pas démesuré, ce qui est mon cas.
Ainsi, quand l’occasion s’y prête dans des conversations avec les collègues, je ne manque jamais d’évoquer Gabriel et, sur le mode de la plaisanterie, mes préférences.
Ce parti pris n’est pas que militant, c’est une question d’image (positive) de soi.
 
« Dans la peau d’un jeune homo » versus « Ton corps fait pour l’amour »
 
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Qu’il soit ou non utilisé par les professeurs belges, le document « Pour combattre l’homophobie » est en ligne sur Internet et par là même accessible à tout jeune « travaillé » par ces questions.
Pourtant, si d’aventure l’un d’entre eux venait à me confier ses «incertitudes identitaires», je commencerais par lui offrir l’indispensable Dans la peau d'un jeune homo d'Hugues Barthe.
 
J’y ai, pour ce qui me concerne, retrouvé une bonne partie de ma trajectoire de jeune homo...
A 45 berges...
Mieux vaut tard que jamais !
J’ai bien fait de renoncer à mon suicide...
A 28 ans. (Toujours aussi précoce !)
 
Si ce livre lui tombe des mains, qu’il commande Ton corps fait pour l'amour de Daniel Ange(incroyable, ce n’est pas une blague !) ! C’est ce livre qu’un prêtre, ami de la famille offre à Hugo, le jeune homo de la bédé.
"Le résumé", (un extrait) de l’édition en poche permet de prendre la mesure de la déception d’Hugo, qui, malgré sa bonne volonté et non sans raison, trouve que « le titre ne correspond pas au contenu ». 
 

[2] Pédagogie de la résolution de l’équation à une inconnue in Mauvaise nuit
 

par Thomas Querqy
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Dimanche 28 octobre 2007
 
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La première fois, on en perdit le sommeil.
Avec le temps, il est revenu, meilleur que jamais.
 
 
Au début de notre histoire commune, Gaby était le nom que je donnais à son sexe dans nos ébats de lit. Je crois me souvenir qu’il ne raffolait pas de ce jeu qui m’amusait beaucoup. Etait-ce parce qu’il lui évoquait des expériences de pénis très autonome n’obéissant pas toujours à son propriétaire ? Etait-ce parce qu'il chosifiait son sexe ? Etait-ce encore parce que l’idée introduisait en quelque sorte un troisième dans notre couple ?
Peu importe. Je lui ai donné Gabriel comme pseudonyme sur ce blog, non seulement pour le plaisir de faire de ce diminutif une synecdoque, mais aussi parce qu’il a toujours été un de ses prénoms favoris
 
« Que serais-je sans toi », se demandait Aragon, sans doute pas ce que je suis devenu. Alors, avant que j'oublie, une tentative de revenir à la genèse de cette histoire aussi unique et essentielle pour ceux qui la vivent, que banale et souvent incompréhensible pour tous les autres.
 
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Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre
Que serais-je sans toi qu'un cœur au bois dormant
Que cette heure arrêtée au cadran de la montre
Que serais-je sans toi que ce balbutiement
 
Paroles : Louis Aragon. Musique: Jean Ferrat 1964 
 
 
 
Hiver 1993 - Dans un HLM de Seine St Denis, notre petite assemblée fait cercle autour de deux grandes jattes pleines de grains gris plus ou moins foncés, plus ou moins gros.
 
«C’est quoi ? Des œufs de lumps ? – S’était demandé Gabriel. « C’est du caviar, mon petit Gab, quel bouseux tu fais ! » - Lui avait répondu Pucci.
 
Moi aussi, j’avais été pris d’un doute, à cause de la quantité astronomique de ce met de luxe qui se trouvait ce soir là sur la table.
Je n’en avais goûté qu’une seule fois, avec prudence, inquiet qu’il ait pu se gâter. Grâce à Saulius, un lituanien connu en Hongrie[1], qui m’en avait offert une petite boite qu’il avait transporté dans son sac à dos plus de 24 heures[2], le temps, en décembre 1989, pour rallier Paris en train depuis Vilnius.
 
Il fallait alors au départ de Paris (je fis le voyage dans l’autre sens, deux ans plus tard) prendre un train jusqu’à Berlin Ouest, passer à Berlin Est afin d’en récupérer un autre passant par Varsovie. Puis vivre l’expérience déconcertante, quand vous n’aviez pas été prévenu, de vous retrouver, après une longue immobilisation du train au milieu de nulle part, soudainement dans un compartiment tanguant en suspension au-dessus du sol, pour un changement de boggies, nécessaire à la poursuite du voyage en URSS (l’écartement des voies ferrées était différent de celui prévalant à l’Ouest, tout comme d’ailleurs en Espagne où les espagnols, encore traumatisés par l’invasion des troupes napoléoniennes, avaient jugé prudent de se protéger ainsi de leurs voisins français).


[1] Toute représentation échappe à son auteur... in Totalitarismes et homosexualité
 
[2] Darek me dit que ce devait être beaucoup plus long, car, à la même époque, 24H était la durée requise pour rallier Varsovie.

« Sur votre gauche du Beluga, à votre droite du Sevruga »
Répétait avec son faux accent russe de babouchka, Hélène, la maîtresse de maison.
Communiste fidèle, russophone, elle hébergeait et dépannait régulièrement des russes. Pour la remercier, le dernier à qui elle avait donné un coup de main, lui avait fait cadeau de tout ce caviar, qu’il garantissait être d’une qualité irréprochable, puisqu’il provenait des caves mêmes du Kremlin.
 
Pas forcément très « net » son russe, comme d’ailleurs l’ensemble de la Russie post soviétique, qui se livrait dans cette première moitié des années 1990 au pillage généralisé du moindre bien public : aux hiérarques du PC et aux affairistes, le gros butin (les entreprises publiques...), aux autres, les miettes (les ampoules de l’éclairage public...).
 
Bref, c’était autant à la soutenance de thèse de Françoise, la sœur chérie d’Hélène, qu'à la décomposition avancée de l’ex URSS, que nous devions ce privilège ce jour là de nous gaver de caviar.

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Herbert List Statue de marbre d'Anticythère

Un garçon avec un polo marin manches longues en coton était de l’assemblée. Petites lunettes rondes d’intello posées sur un grand nez droit surmontant une bouche charnue bien dessinée, boucles brunes, une voix chaude et grave. Je le trouvai séduisant. Il me racontera longtemps après que je lui avais fait le même effet « physiquement » mais qu’il m’avait trouvé beaucoup trop « baveux » ou « pontifiant ». Il passa la soirée à discuter en catimini avec deux garçons dont l’un avec qui il me dira avoir couché[3]
 
 
Je l’ai retrouvé à une fête chez Zora (CPE dans un grand lycée de banlieue, elle jouissait alors d’un extraordinaire appartement de fonction au dernier étage qui se prêtait parfaitement aux fêtes bruyantes). Le garçon fit fonction de « DJ » une bonne partie de la soirée. Je le revois assis en tailleur devant la chaîne hi fi. Nous nous sommes fait la bise lorsque j’ai quitté la soirée. 
Au bas du bâtiment, assez énervé, j’avais demandé à Françoise, la sœur de Hélène, si Gabriel n’était pas homo : « a priori, il est bi, compliqué, laisse tomber !».
 
La même bande partit ensuite faire du ski dans les Pyrénées. Le 1er janvier 1994, sous un beau clair de lune nous avons marché dans la neige en chantant « La Varsovienne»[4], bras dessus, bras dessous, Hélène, Elisabeth, Gabriel et moi. Deux filles, deux garçons. Quand ce fut l’heure de rejoindre nos chambres, j’ai fortement désiré échanger une Elisabeth contre un Gabriel.
 
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A la fin du mois (le cachet de la poste faisant foi), le facteur m’a apporté une enveloppe papier recyclé, avec mon adresse écrite dans une très belle écriture, à l’encre noire, et la sienne au dos. A l’intérieur, une carte postale reproduisant la première page de la loi de 1882 sur l’enseignement primaire obligatoire. Au dos, il avait écrit :
 
Chèr Tome,

Cé du pur kitsch postal com tu peu le voir et comme tu l’apprécira jean sui sur. Mai c’é du kitsch du deuziem degré... tendense républiquin pas rigolo (cela pléré surment a J.P. Chevènement, mai lui sa srai pas pour de rire !)
Cé auss pasque tes professeur et que t’es consserné par l’école que je t’envoi cette carte.
Moi aussi jai aimé l’école et com tu peu le voir, j’ai presque tout retenu.
Je t’embrasse.


Au retour d’un autre séjour de ski en Autriche avec Elisabeth, rendez-vous fut pris pour aller voir ensemble un film dans le quartier latin. En sortant, on a fouiné à la librairie PUF, place de la Sorbonne, aujourd’hui disparue et je lui ai offert « Un anglais sous les tropiques» de
William Boyd. Comme on ne devait avoir envie de se quitter, on a bu des pots, fumé des clopes en discutant sans discontinuer, pour finir dans mon studio du 10e où un dîner fut improvisé.
Lorsqu’on s’est aperçu qu’il était trop tard pour que Gabriel prenne un train de banlieue, je lui ai « tout naturellement » proposé de partager mon convertible et de quoi se changer pour aller au travail le lendemain. Comme je devais partir à l’aube le lendemain à Djerba pour accompagner un groupe d’étudiants, il garderait un jeu de clés.
 
Sur le balcon, sans doute un peu éméché, je me suis enfin risqué à l’enlacer. Sans hésitation, sa bouche a alors trouvé la mienne[5]. Quand il fut l’heure pour moi de descendre prendre le taxi (à 4H30 !?), nous n’avions guère fermé l’œil mais je ne ressentais nulle fatigue.


[3] Flagrant délit de mémoire défaillante avec cette tendance à compresser le temps dans un évènement unique =>voir ci-après la lettre d'Elisabeth qui évoque deux soirées de thèse (thèse de doctorat et habilitation à diriger des recherches ?)  

[4]
Vieux chant polonais, écrit en 1893. Il a été repris par le poète polonais Wacław Święcicki en 1897 et devint le chant de protestation des internés sous le régime tsariste. Il est devenu très populaire en Russie, dans les périodes révolutionnaires de 1905 et 1917.
Sous le titre A las barricadas, il devint le chant des républicains espagnols en 1936.

[5]
En fait, Gabriel dit qu’il ne s’était rien passé ce soir là. Même si nous avions partagé le même lit. Il s’en souvient bien car il avait peu dormi, se demandant s’il n’avait pas fait fausse route. C’est seulement au retour d’une seconde fête chez Zora que nous nous sommes « connus ».

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Juan Tessi Instalacion

Je passais cette semaine en Tunisie sur un nuage : « je crois que j’ai trouvé la perle rare »,  Avais-je dis à ma collègue. 
Je fis comme j’avais toujours fait en voyage, je n’appelais personne, pas même Gabriel. Pour moi, ça ne faisait pas de doute, je le retrouverai au retour.
Il n’en allait pas de même pour lui qui s’était ruiné en Minitel afin d’essayer d’identifier avec quel vol je rentrerais. Sa soeur, ses amis avaient beau lui mettre sous le nez tous les indices de mon attachement, mon petit Gabriel doutait de son charme irrésistible.
 
Comme une évidence, après de chaudes retrouvailles à la lueur des bougies et Amina Fakhet (découverte chez un barbier d’Houmt Souk) en boucle sur le magnétophone, il vint partager mon studio.
 
Il avait 30 ans, moi 32. Pour nous, ça ne faisait aucun doute, nous étions bien plus heureux alors qu’à vingt ans, quoiqu’en pensent nos copains déprimés par la crise de la trentaine.
 
En faisant un peu de ménage dans ses papiers pour gagner de la place, Gabriel a récemment retrouvé une longue lettre de Elisabeth.
 
Le 17/04/1994
Cher Gabriel,
 
Je crois que Thomas a enfin trouvé l’homme qu’il cherchait sans moyens détournés, sans clandestinité, ni confusion, au hasard d’une rencontre comme il se doit dans les épisodes romanesques. Certes, le rendez-vous fut facilité par des bonnes fées adhérentes du même groupuscule sexuellement tendancieux[6], mais le destin n’a de divines intentions que celles qu’on lui a soufflées. Ce concours de circonstances heureux me fait toutefois tristement penser que je ne gagnerai aucun amour, si ce n’est votre amitié à entretenir de telles fréquentations. Enfin, je sais comment consoler mes états d’âme amoureux, je ne me sens pas enfermée et j’ai trop de plaisir à éprouver l’extrême sensibilité de ces hommes et de ces femmes que certains disent dévoyés ou pervers pour accepter de les quitter. Je vous apprécie trop, et je ne suis pas encore assez influencée par certains ou je le suis déjà trop par vous-mêmes.
Je sens Tom heureux et confiant à tes côtés. Il est moins pressé par ses multiples activités, plus détendu même si la fatigue semble le submerger un peu plus, mais elle est de celle qu’on qualifie de « saine » ! Je ne te connaissais pas avant et pourrais difficilement juger de ton éventuelle métamorphose. Je n’ai que le premier souvenir de ton apparition chez Hélène après la remise de thèse arrosée au caviar. Tu étais vêtu de ton tee-shirt marin et planté avec ton petit bouquet de fleurs devant le piano. Tu t’étais déplacé depuis, mais je ne garde que cette vision. Dans mon esprit tu n’avais rien d’un Tintin mais tout d’un intello pour avoir pu lire et corriger les épreuves de Françoise. Ce n’était pas un sentiment méprisant à ton égard, mais plutôt une effroyable gêne pour moi. Puis nous t’avons revu avec Tom après la soutenance de thèse en Juin, toujours chez Hélène. Je ne me rappelle que cette fin de soirée où l’alcool m’avait permis de faire mon délire de Melinda Cross[7] pendant que vous étiez un trio avec Hélène et ce garçon de Nantes à discuter et rire sur d’autres sujets. J’avais l’impression paralysante en vous regardant, accroupis un peu plus loin, de n’avoir côtoyé à cette soirée que des inconnus qui le resteraient sûrement. Vous m’apparaissiez si opaques, vos fous rires si indifférents et votre complicité si encombrante quand on en ignore l’accoutumance. [...]
Voilà ce que je voulais un peu naïvement t’écrire. Je t’aime bien et je suis contente de ton amour pour Thomas, il est l’assurance pour moi de te voir souvent (je pense à un WE en Normandie en Juin, je rêve de Casino pour renflouer nos caisses, de plage, de soleil, de merguez.) [...]
 
 
[6] Allusion à Françoise, la sœur d’Hélène et à Fatoumata par qui nous nous sommes en fait rencontrés et qui vivaient alors une romance.

[7]
Un excellent canular imaginé par Elisabeth, de se faire passer dans une assemblée de spécialistes en littérature comparée pour une auteure publiée chez Arlequin, avec substitution de sa photo à la photo de l’auteur sur un exemplaire.


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Comme toujours sur ce site, un commentaire très riche du film Avant que j'oublie par quelqu’un qui connaît bien le cinéma et l’art en général
 
 
 
 
par Thomas Querqy
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