
Hervé Guibert est un garçon qui m’est très cher. Je l’ai connu au moment où je devais être en train d’essayer de « faire le deuil de
l’hétérosexualité » (pour reprendre les mots d’un jeune patient d’Olivier). Un temps, il a été mon auteur secret, celui dont je ne pouvais parler à personne puisqu’il aurait révélé ma vraie nature.
Son roman « L’incognito », passait encore : la jaquette NRF Gallimard lui offrait une caution littéraire incontestable, et sa vague
intrigue policière dans le Rome de la Villa Médicis et du jardin du Pincio me protégerait si j’étais pris en flagrant délit. Mais comment évoquer avec des hétéros « Fou de Vincent », même édité aux
Editions de Minuit ? Non, ce n’était pas possible, trop souvent cru, impudique, obscène ? Longtemps donc, j’ai caché ce livre derrière d’autres.
Pourtant, c’est parce qu’il écrivait sa vie qu’il m’a plu. Dans une écriture épurée, il racontait celle que je me refusais. Sans honte aucune, il en faisait de la
littérature publiée chez les plus grands éditeurs, louée par Michel Braudeau dans Le Monde ou Norbert Czarny dans La Quinzaine Littéraire.
En plus, il était très beau.
Sans doute m’a-t-il aidé à m’accepter homosexuel, mais jusqu’à un certain point, car en 1989, il écrivait déjà sur le Sida qui l’avait contaminé.
Nous nous sommes d’ailleurs perdus de vue après « À l’ami qui ne m’a pas sauvé la vie ». Trop dur. Son visage creusé par la maladie lors de la
présentation de ce livre sur le plateau TV d’Apostrophes de Bernard Pivot m’avait déjà suffisamment bouleversé. En 1991, si je voulais changer ma vie, il me fallait me tenir éloigné de
ce journal d’un « jeune homme devenu vieux » - pour reprendre une partie du titre du dernier livre écrit par Gilles Barbedette[1] qui connu le même sort funeste -, et qui allait mourir à cause de ce Sida qui m’avait tétanisé de trouille
durant plusieurs années[2].
Ce mois de juin, j’ai retrouvé Hervé Guibert chez Gibert avec Voyage avec deux enfants et Les chiens. Il n’est pas sûr que le premier livre pourrait être édité aujourd’hui.
En Août, grâce à Arte, dans un documentaire consacré aux autofiction(s), nous avons revu l’écrivain, sur ce même plateau d’Apostrophes, en train de parler de son livre « A l’ami qui ne
m’a pas sauvé la vie ».
Selon Arnaud Genon, qui lui a consacré une étude, et cocréateur du site herveguibert.net, Hervé Guibert «a toujours eu le projet de se dévoiler [...] même si les dispositifs purement autofictionnels n’apparaissent qu’à partir de « À l’ami qui ne m’a pas sauvé la
vie ». » L’écrivain de confirmer, tout en précisant le travail de narration et d’écriture de son livre :
Pour moi tout est vrai dans ce livre, rien ne pouvait être faux dans ce livre là donc, mais en même temps, je trouve que c’est un roman, parce
qu’il il y a une construction, il y a un suspense qui est mis en place dès la première page et qui est mené jusqu’au bout.
L’inventeur du mot « autofiction », Serge Doubrovsky, rappelle que les seules limites à l’écriture d’une autofiction, sont « celles d’autrui ». On n’écrit jamais seulement sur
soi, on écrit toujours aussi sur les autres. Dévoiler son entourage, ça peut légitimement déplaire.
Il me revient à l’esprit ces deux copines qui vivaient alors une relation amoureuse et qui avaient commis une petite pièce de théâtre ; sa diffusion n’était
parvenue qu’à restreindre leur cercle amical.
Ainsi lorsque Pivot évoqua qu’il était reproché à l’écrivain d’avoir raconté la maladie de Foucault[3], Hervé Guibert dut se justifier :
- Je trouve aussi qu’il y a derrière tout ça, c’est ce qui m’énerve le plus d’ailleurs, une hypocrisie, une pudibonderie quand même,
parce que tout le côté de respect de la vie privé, tout ça, bon Michel Foucault était évidemment quelqu’un qui était attentif à la notion de vie privée, mais c’était aussi quelqu’un qui avait une
liberté dans sa vie, une audace, il était tout sauf, ce qu’on appelle dans le jargon homosexuel, une « closed queen », c'est-à-dire, une « tante de placard ». Je ne
sais pas si j’avais le droit ou pas, je crois de toute façon, que cette mort, cette agonie, n’appartient à personne, elle ne m’appartient pas, je ne suis pas le détenteur de la vérité sur cette
mort là. J’allais le voir à l’hôpital et je me suis mis très vite à écrire chaque fois que je rentrais de l’hôpital, bon c’était des choses intolérables, je me suis à les écrire dans mon journal,
je crois que je l’ai fait en fait pour oublier ces choses. [...] En même temps, est arrivé un moment où je me suis dit, de quel droit fais-tu cela, il serait furieux quoi, il serait peiné, je
fais un acte de traîtrise là en faisant cela même si je le fais pour l’oublier. Mais d’un seul coup ça été vraiment comme une
révélation, comme une vision quoi, quelque chose de très très curieux, je me suis dit, en fait je suis habilité complètement à écrire cela car c’est en fait mon propre destin, c’est ma propre
mort que je suis en train de... »
- En racontant la mort de Foucault, vous étiez en train de raconter votre propre
mort
- Non,
c’était dans le journal, je ne me suis pas servi de mon journal je n’y suis même pas retourné pour écrire mon livre, parce que c’était une matière trop
intolérable.
Un jour de septembre, après déjeuner à la maison. Pas le courage de replonger dans mes cours pour les préparer. J’installe trois coussins pour y faire reposer ma tête et m’allonge dans le canapé,
dos à la fenêtre, avec Fou de Vincent.
En terminant sa lecture, je réalise que Vincent est l’un des deux enfants du « Voyage... », que ce voyage a été le début de cette histoire
passionnelle. Comme toujours avec Hervé Guibert, une question me taraude : « Qu’est-ce qui est vécu, qu’est-ce qui est fiction ? » Sachant que l’impression de
réel l’emporte du fait du choix de la forme du journal ou de celle de courts paragraphes qui auraient eux-mêmes été jetés dans un journal, avant d’être repris (réécrit) pour le livre.
Une promenade sur Internet fournira quelques clés à celui qui a lu Fou de Vincent et Voyage avec deux enfants. C'est Christian Soleil qui a
publié une biographie d'Hervé
Guibert qui nous les livrent :
PLUS
Hervé Guibert cité dans ce blog : La littérature française au présent dans
Post scriptum : Hervé Guibert, photographe
Acheté en 2003 – Ai écrit sur la 1ère page :
Pour la seconde fois, dans cette librairie de Beaubourg, aperçois ta
jaquette : cette main d’homme posée sur ce torse nu. De nouveau, te feuillette rapidement, un peu gêné par ton impudeur.
Sensualité, poésie, bref beauté... et émoi de celui qui te regarde.
Dans ces photos, ceux que tu aimais, les lieux où tu les as aimés, tes pensées et finalement tes livres.
Même non soldé (19.9 euros), t’aurais cette fois-ci embarqué.
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