Préambule

 

UN JOURNAL INTIME EN LIGNE ?

 

Toujours surprenant de trouver dans un moteur de recherche de blogs la catégorie « journal intime ». L’intime n’est-il pas ce que l’on cache en général au plus grand nombre ? Le journal intime n’est-il pas ce cahier que dissimule toujours avec moult précautions la jeune fille ; pas même sa mère (surtout pas sa mère !) ne doit tomber de dessus. 
Par pudeur, et puisqu’on n’a droit qu’à un thème, je n’ai donc pas référencé ce blog dans le thème « journal intime ».

 

Mais l’intime, c’est aussi ce qui est intérieur et profond, ce qui constitue l’essence d’une personne. Ma nature intime est gay, homosexuel devrais-je dire, pour davantage signifier la prégnance du désir homosexuel dans mon existence, désir toujours contrarié par l’homophobie et la pandémie du Sida.

 

La plupart des blogs sont constitués d’une succession de billets rédigés à chaud et apparaissant dans un ordre ante chronologique, ce carnet Web est différent : j’y ai mis régulièrement en ligne des extraits d’un journal commencé en novembre 1998, à l’âge de 36 ans.

 

En accédant à mon intimité, peut-être lecteur trouveras tu des réponses à tes propres questions, des références manquantes à ta culture gay, tandis que moi, en "m’exposant", je donnerai un sens nouveau à toutes ces lignes écrites et, qui sait, aurai-je aussi le plaisir de te lire.   



30/11/2006 -
Les extraits de ce journal/carnet commencé en 1998 sont désormais en ligne. En trois mois, ce sont près de 150 pages, sans compter les illustrations, que je vous ai livrées. Puisque le passé a rejoint le présent, la fréquence de mes « post » va se ralentir.


10/4/2008 - Ce blog est confidentiel : chaque jour, vous êtes en moyenne 127 internautes à parcourir 3 "posts".

Miscellanées

Lundi 10 septembre 2007
RodcenkoStepanovajeunesaviateurs1933.jpg 

À l’occasion de l’exposition 
Rodtchenko La révolution dans l'oeil qui est présentée au Musée d'Art moderne de la Ville de Paris jusqu’au 16 septembre, Connaissance des arts a consacré un hors série à cet artiste emblématique de l’avant-garde soviétique révolutionnaire, un des fondateurs du mouvement constructiviste russe.
 
L’exposition donne à voir non seulement son œuvre photographique, pour laquelle il est semble-t-il le plus connu (photo expérimentale et photo reportage), mais aussi ses nombreux photomontages très « graphiques » qui m’ont fourni quelques idées de bidouillage sur Photoshop. La plupart s’insèrent dans des réalisations de propagande et d’édition, notamment de magazines d’arts graphiques.
 
maiakovski.jpgParmi ces photos, quelques unes d’un bel homme un brin inquiétant, un de ses amis, Maïakovski.

De ce poète, je n’avais pas lu une seule ligne (mais peut-on rendre la beauté d’un poème dans une autre langue que celle dans laquelle il a été écrit, sans sacrifier sa nécessaire « musicalité » ?), je me souvenais juste que le groupe
Noir Désir, que m’avait fait découvrir un copain de régiment, disait avoir été influencé par lui.
 
Comme je le trouvais séduisant sur ces portraits, j’ai relu deux fois ce passage de Connaissance des arts écrit par un certain Dominique de la Tour, qui n’avait rien à voir avec « l’œil nouveau » de Rodtchenko :
 
L’heure est au mariage sans messe et au divorce sur un trait de crayon. La charité sexuelle est prônée. L’amour entre hommes fait partie des meubles. Comme dans la Turquie d’Atatürk[1], on s’affuble de noms nouveaux, on réforme le calendrier et la langue. Rodtchenko se rase-t-il la tête ? Toute sa bande fait de même. Le collectivisme bat son plein. Maïakovski fait ménage à trois avec Lili Brik et son mari, et exalte cette situation en publiant à propos de la chose, que « Rodcha » illustre de ses collages mis en pages par Varvara. On écrit les manifestes à trois, on fait des expositions à cinq. [...]
 
rodchenkomayakovskybookcover-lg.jpgSur la première phrase, je suis un poil dubitatif même s’il a déjà été évoqué dans ce blog que le désordre engendré par une révolution pouvait offrir, pour peu de temps, des espaces de liberté nouveaux (Homosexualité et socialisme). Sur la deuxième, « deux garçons, une fille », fait bien « trois possibilités » théoriques, mais rien de ce que j’ai lu sur le poète n’incline vraiment à penser qu’il ait pu être bisexuel.
 
Dans le même ordre d'idées, une rediffusion du Camarades : il était une fois les communistes français d’Yves Jeuland nous a permis de voir dans son intégralité cet excellent (et émouvant) documentaire et de constater, une fois de plus, et même si ce point y est marginal, que le projet communiste était novateur en tous points, sauf sur celui de la liberté sexuelle.
 
Rodchenkosoldatsdel-arm--erouge1930.jpg
On doit à Yves Jeuland de nombreux autres documentaires de grande qualité dont le formidable document sur l’histoire récente de l’homosexualité en France, que tous les bi-trans-pédés-gouines devraient avoir vu : Bleu, blanc, rose.
 
On n’a donc pas vraiment été surpris lorsqu’il fut soulevé la question de « l’hyper conservatisme » du PC en matière de moeurs.
Alain Krivine y rappelle en particulier la phrase de Jacques Duclos à la tribune du stade vélodrome : « la classe ouvrière hait les pédérastes ! », tandis que Guy Frèche, homosexuel, après s’être vu recommander de se faire soigner par des camarades de cellule, raconte sa solitude absolue et sa dépression durant trois mois, pour avoir été finalement exclu de sa section du PCF.
 
EPEgenetbrest2.jpg
Jean Genet à Brest (Ernest Pignon-Ernest)

Mais ce conservatisme conduisait aussi la femme de
Maurice Thorez, Geneviève Thorez-Vermeersch a dénoncer la contraception, ce « birth control » (qu’elle prononçait volontairement à la française) « dirigé contre la classe ouvrière », ou encore à ce que soit organisé localement un procès pour condamner un camarade coupable d’adultère.

Selon Guy Frèche, il s’agissait uniquement, de « coller à l’opinion moyenne de l’époque », « il ne fallait pas choquer la classe ouvrière : le père qui commande, la femme qui fait la vaisselle... »
 
Depuis, comme dans le reste de la société française, la question homosexuelle ne fait plus institutionnellement problème dans le PCF moribond, pourtant comme tous les fidèles militants du documentaire, encore sonnés par "l’effondrement d’un système qui n’a pas trouvé une seule personne pour le défendre", la question « d’autre chose à inventer » demeure entière...
 
 
 
P.S. 1 – Complément indispensable du documentaire Bleu, blanc, rose d’Yves Jeuland, le livre de Frédéric Martel Le rose et le noir - Les homosexuels en France depuis 1968 Le Seuil 1996, déjà cité dans http://notesgaydethomas.over-blog.com/article-3630000.html et dans http://notesgaydethomas.over-blog.com/article-3657658.html (Hommage aux deux roses)
 
P.S.2 -  Merveille que Google qui permet d’opportunes associations : Jean Guidoni a fait un album qui s’intitule... Le rouge et le rose


[1] Voir aussi la récente polémique en Belgique autour de la liste des homosexuels célèbres (Di Rupo, Atatürk, Shakespeare...) diffusée puis censurée par la ministre de l'Enseignement obligatoire Maria Arena (PS) à travers son ouvrage Combattre l'homophobie à l'école.
 
cirque--lavillette.jpg
par Thomas Querqy
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Samedi 1 septembre 2007
orlanl-originedelaguerre.jpg

Orlan L'origine de la guerre
 
J'aime
J'aime regarder les gars
Qui marchent sur la plage
Les épaules qui balancent
Et les sourires fugaces
Je regarde les vagues
Qui jouent
Avec leurs corps
 
Peau très mate, superbement musclé, belle gueule, s’exprimant bien. Quel âge a-t-il ? 16 ans ? 17 ? Peut-être 18, voire même 19 ans.[1]
Il s’est hissé sur le rocher faisant office de plongeoir où venaient de m’entraîner Valentin[2] et Léo. D’autres garçons plus jeunes, du même groupe que lui (que Valentin, parigot de 10 années, avait identifié comme étant composé de « racailles »), l’ont rejoint.
On se met à discuter gentiment.

Il me sert des « Monsieur » gros comme le bras. Même si ça fait belle lurette que je dois faire avec ce marqueur d’âge (et de grande différence d’âge), j’ai encore tiqué en entendant son premier « Monsieur » ; peu importait qu’il s’agît d’une marque normale de politesse et de respect, je ne m’y suis toujours pas habitué, même si, en d’autres circonstances je l’apprécie, et que je l’exige même.

Il fait un très beau saut de l’ange. Il est magnifique... Et je me sens soudain un peu plus embarrassé de mon corps dénudé ; un peu plus vieux.
 

[1] J’ai lu qu’il existait, en particulier pour les garçons, une grande variabilité interindividuelle dans l’âge et la durée des transformations de l’adolescence, dont la puberté peut s’étaler entre 10 à 18 ans. ( l’Introduction à la psychologie du développement – Du bébé à l’adolescent – Armand Colin 1999)
[2] Voir Le fils de Thierry Henri envisage de se marier dans http://notesgaydethomas.over-blog.com/article-4825700.html et Papa, faut que je te dise quelque chose dans http://notesgaydethomas.over-blog.com/article-5764925.html
 
 
willmcbridequer.jpg  
http://www.will-mcbride-art.com/index.htm

Bon, peut-être bien que je suis en train d’en rajouter sur la beauté de ce garçon. En tout cas, peu de temps après, il a fait le même effet à Gabriel. Ceci dit, une fois de plus nous sommes tombés d’accord pour constater qu’il y avait de plus en plus de garçons émouvants, mais que c’était un effet du vieillissement que de vous faire prendre pour beau ce qui n’est que jeune.
 
Bref, avant peut-être les retrouvailles familiales, rien de plus fort que la petite tenue pour retrouver la lucidité quant à son âge et aux mutations corporelles qu’il implique.
 
Cet été, ce fut un peu mon Annus horribilis.
 
 
mcginleyfallingsky2006.jpg17/7/7
Trauma pré-départ
Dans le miroir du pare-soleil de la 106, en route pour l’anniversaire de Sonia, j’ai beau tendre le cou, j’ai toutes les peines du monde à faire disparaître ce qui ressemble fort à un double menton. Horreur ! Pas vraiment du gras sous la peau, juste un peu de peau qui pendouille légèrement sous le menton. Gabriel confirme qu’il avait remarqué. Comme je me décomposais, il a gentiment rajouté : « parfois, pas tout le temps ».
Me voici donc déjà contraint d’imiter ma mère en relevant le menton. [...]
 
19/7/7
Plages : Le Boucan-Canot
Déjeuner au « Bamboo bar » face à la plage dédiée au surf. Beaucoup de beaux garçons à moitié nus qui ne font que nous distraire... et peut-être – c’est nouveau - complexer. [...]
 
25/7/7
Cirque de Mafate
En montant sur La Nouvelle, croisé deux garçons. Celui qui venait de photographier son copain, après nous avoir dit bonjour nous a gratifié d’un : « ça va ? Pas trop dur ? ».
Maladroite attention à l’égard de deux hommes mûrs qui ne craignent qu’une chose, que la jeunesse en faisant cas de cette maturité, ne les fassent se sentir vieux. [...]
 
24/8/7
Trop gros : « Effacer tout »
Pierre-Emmanuel m’a emprunté le numérique et a pris une série de portraits de groupe dans notre coin favori des gorges. Il ne me fut pas nécessaire de charger les photos sur l’ordinateur pour me rendre à l’évidence : pas une seule photo où j’étais à mon avantage. A la folle pelouse[1], le truc signalé plus haut, il fallait désormais rajouter un buste qui s’évasait. Adieu ma quasi légendaire minceur dans le microcosme familial ! La contraction d’abdos ne suffisait plus à masquer ce qui crevait l’écran : je n’avais plus de taille, j’avais du bide ! Comme ce n’est pas vraiment du gras, j’ai conclu que c’était la descente d’organes ou le foie qui avait grossi.
J’ai effacé toutes les photos. Tant pis pour les autres !
 
25/8/7
Trop large ou trop petit : Le coup de grâce au bord de la piscine...
... m’a été asséné par Arielle, la copine de mon frère Jonathan :
 
-          tu ne le remplis pas ce maillot.
-          comment ça ?
-          il vasouille, c’est un maillot pour un black, ça. Non, je t’assure, tu ne le remplis pas ce maillot.
 
Je ne l’avais jamais vu comme ça, ce maillot que j’avais trouvé accroché à un tamaris sur une plage grecque, j’étais même plutôt content d’en avoir fait mon slip adoptif, mais ce soir devant la glace, ça ne faisait aucun doute : il était trop grand (ou l’organe trop modeste).
 
mcginleyeric2004.jpg

http://www.ryanmcginley.com/ 
(auteur aussi de la photo précédente)

-         Alors ? Comme disait Lénine, « que faire ? »
-         Rien. C’est inéluctable.
-         C’est hors de question, « Don’t give up ! », t’es un progressiste, il te faut lutter !
 
Un programme d’action pour tout de suite :
 
-         abandonner le slip adoptif sur le premier arbre au bas de la rue,
-         ne jamais courber la tête (un peu de fierté, diantre !) et penser à regarder le monde un peu de haut (ça peut froisser mais ça tendra toujours la peau du cou),
-         manger moins que pas beaucoup,
-         faire des heures sup non payées d’abdos et de footing,
-         boire seulement une demi canette pour l’apéro (ce soir, ça tombe bien, il n’en reste plus qu’une pour deux !).
 
A moyen terme : envisager un devis épilation
 
MAMStEtienne.jpg
En cas d’échec 
Une chiroplastie ? Non, pas possible. N’est pas Orlan qui veut, l’idée du bistouri me fait horreur (on a fait un stop au MAM de St Etienne qui présentait son exposition rétrospective ORLAN Le récit).

Cette femme est complètement folle mais non moins fascinante, même si, avec la soixantaine, elle s’est faite plus raisonnable en mettant un terme à ses Opérations chirurgicales- performances pour passer à de sages Self-hybridations réalisées sous Photoshop.
 Orlanselfhybridations.jpg

Tiens ! En voilà une bonne idée ! Laisser tomber le programme d’action et se contenter à l’avenir de retoucher les photos ?
 
Et surtout, surtout, se souvenir d’Einstein : « tout est relatif » et de Mireille qui nous a devancé en âge (59 ans) et qui ne cesse aujourd’hui de nous dire : « Mon Dieu, quand je pense qu’à l’époque où je vous ai connus[2], je me croyais vieille, finie ! Lorsque je regarde aujourd’hui les photos de l’Indonésie, je me trouve jeune et encore belle. Quelle idiote j’étais ! »
 
 
SainteOrlan.jpg
 
PS. La balance de Gabriel a objectivé la vision : 84.7 kg pour 182 cm.
Un site de calcul du poids idéal a confirmé une « surcharge pondérale modérée » et un poids idéal de 74 kg (?). Comme j’ai toujours entendu mon père et ma sœur dire que le « poids idéal » d’un homme faisant une activité de musculation, c’était en kg, le nombre excédant 100 cm de taille, autrement dit 82 kg dans mon cas (ce qui a toujours été peu ou prou mon poids), ce sont près de 3 kg en trop.
 
A la fin de la journée suivante, après le cours de body pump, soulagement, la balance du club indique 83 kg, m’en reste plus qu’un à perdre !
 
Y a des claques qui se perdent !
 
La plus puissante consolation est de se dire
qu’il ne nous arrive que ce qu’ont subi avant
nous, que ce que subiront après nous, toutes les
créatures, et j’estime que, si la nature a fait de sa
plus rude loi une loi commune, c’est afin d’en
adoucir la rigueur par cette universelle égalité
 
SENEQUE Consolation à Polybe, I. 4.
 willmcbridecover.jpg

Vestiaires peu fréquentables

 
-         Tu taffes en ce moment ?
-         Ouais.
-         Où ?
-         Pour des gens pas fréquentables.
-         ?
-         Je bosse chez deux types.
-         Pédés ?
-         Ouais.
-         Ecoute, tu vas où y a du taffe... Tant qu’il y a l’argent. [...]
 
Entendu au CMG République


[1] Cf De mauvais poils in Mauvaise nuit : http://notesgaydethomas.over-blog.com/article-4669585.html
 
[2] A peu près quand on s’est connu avec Gabriel, autrement dit il y a plus de 14 années.


jannhalexander.jpg

http://jannhalexander.free.fr/ recommandé par http://comedieduvide.blogspot.com/

par Thomas Querqy
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Mardi 14 août 2007
unanosinamorberneri.jpg
La jeunesse est la seule chose qui mérite qu’on la possède.
O. Wilde dans Dorian Gray
 
Il est doux, quand la mer est haute
De mesurer son âge
De contempler, serein,
Du bateau qui fait naufrage,
Les corps qui bronzent sur la plage.
Suave Mari Magno[1] Philippe LEOTARD - 1989
 

Prague
[2], novembre 2006- Je crois que nous traversions un parc bordant la rivière Moldau. D’un bon pas, car en s’installant, la nuit venait de nous envelopper d’un voile frais et humide, fleurant bon la décomposition végétale. Darek nous parlait de l’écrivain Gombrowicz.
 
Juillet 2007 - Voyage dans le voyage, j’ai dévoré ce 1er tome du Journal de Gombrowicz sans avoir un instant la tentation d’en sauter une page.
Ce n’est en aucun cas une forme de voyeurisme qui m’a tenu en haleine (ces journaux/carnets publiés après la mort de leur auteur dont on attend des révélations), puisque dès le départ, ses pages étaient destinées à être publiées, ni le souci de comprendre l’œuvre, puisque je ne connaissais rien de l’écrivain. Au point que, je tentai d’aiguiller la jeune vendeuse chez Gibert Jeunes, qui ne le connaissait pas, en lui disant que c’était un juif émigré en Argentine. 
Comme elle ne trouvait rien devant le rayon « littérature juive », soudain plus hésitant, je lui dis que j’étais loin d’être sûr qu’il eût spécialement écrit sur sa « judéité ».... Peut-être bien même qu’il n’était pas juif.
Son aîné n’hésita pas une seconde : « littérature polonaise ».
La sincérité d’un Journal publié

Ce journal, je le rédige à contrecoeur. Sa sincérité insincère me fatigue. Pour qui est-ce que j’écris ? Si c’est pour moi, pourquoi cela va-t-il à l’impression ? Et si c’est pour le lecteur, pourquoi fais-je semblant de dialoguer avec moi-même ? Te parlerais-tu de manière à ce que les autres t’entendent ? [...]
Witold Gombrowicz Journal (1953-1956) Christian Bourgois Editeur
 
Non, le plaisir que j’ai trouvé à sa lecture était celle d’une rencontre avec un intellectuel qui questionnait avec intelligence, honnêteté et souvent de l’humour les évidences de son temps, sur des thèmes aussi variés que l’Art (la poésie, la peinture, l’écriture), l’existence sans Dieu ou l’existentialisme mais sans Sartre, « l’éthique marxiste » et pourquoi il ne pouvait être communiste, la « nation » polonaise et son rejet du nationalisme, le temps qui passe, l’exil et la nostalgie,...

Sujets souvent philosophiques, parfois ardus, mais qu’une pensée rigoureuse et une belle écriture rendent plutôt limpides ; pensée jamais purement théorique, jamais désincarnée, puisant toujours dans la vie de ce déraciné que, du jour au lendemain, l’Histoire a exilé à l’autre bout de son monde, en Argentine.  
 
GoogleEarthbuenosaires.jpg
Par-dessus tout, ses réflexions sur le temps qui passe, les relations entre générations et entre sexes ont éclairé d’un jour nouveau mes propres préoccupations.
 
Renouer avec le temps passé

Dimanche - Le vent froid du sud a vidé Buenos Aires d’une masse d’air humide et chaud ; il s’est mis à souffler, balayant les obstacles, hurlant, sifflant, secouant et claquant les vitres, soulevant dans l’air de vieux papiers et suscitant aux carrefours de vrais sabbats d’invisibles sorcières. Ce vent pseudo-automnal m’emporte moi aussi, et court et vole avec moi – toujours vers le passé : il y a le privilège d’évoquer en moi le passé, et je m’y plie parfois pendant des heures entières, assis quelque part sur un banc public. C’est là que, tout transi de bise, je m’efforce d’accéder à cette chose irréalisable et pourtant si désirée : aider Witold Gombrowicz à renouer avec des temps qui ne reviendront jamais. A recréer ainsi mon passé j’ai consacré beaucoup de temps, établissant laborieusement ma chronologie, forçant ma mémoire jusqu’aux extrêmes limites : je me cherchais, tel Proust, mais rien à faire – le passé est sans fond, Proust ment, non, il n’y a rien, absolument rien à faire... Mais ce vent du sud, en déclenchant en moi je ne sais quel malaise organique, provoque un état de désir presque amoureux où, en proie à une quête désespérée, les lèvres tordues par l’effort, je cherche à faire revivre en moi, fût-ce un instant, mon existence ancienne. [...]
 
La contemplation de « la Jeunesse en soi – délivrée du sexe »

khalilmarcoszanzibar.jpg


Je ne tardai pas à quitter la réunion et, dans la nuit immobile d’Argentine, d’un bleu foncé, je me dirigeai vers le « Retiro » que vous connaissez déjà par mon Trans-Atlantique. «C’est là que la colline penche sur le fleuve, et la ville descend jusqu’au port, et le souffle silencieux de l’eau, tel un chant parmi les arbres du mail... Il y avait là quantité de jeunes matelots... » Je noterai ici que jamais (à part quelques aventures sporadiques dans mon très jeune âge) je n’ai été homosexuel. [...]
Ainsi ce ne sont pas des aventures érotiques que je cherchais au « Retiro », mais – déséquilibré comme je l’étais -, assommé, déshérité, et dévié, dérouté de mes rails, rongé par les passions aveugles qu’avaient déchaînées en moi l’écroulement de mon univers et la faillite de mes destinées – que cherchais-je au juste ?
La Jeunesse : la mienne et aussi celle des autres. Celle des autres, car la Jeunesse en uniforme de soldat ou de matelot, celle des petits gars tout simples du Retiro m’était, elle, inaccessible : l’identité de sexe, le manque d’attrait sexuel excluaient toute chance de s’unir et de se posséder. Voici que ma propre jeunesse, car la leur était en même temps la mienne, était en train de se réaliser dans un être de mon espèce, non pas une femme mais un homme ; la même jeunesse, qui m’avait quitté maintenant, refleurissait dans un autre. Or, pour un homme, ni la beauté, ni la jeunesse, ni le charme de la femme ne seront jamais aussi catégoriques dans leur expression : la femme, en effet, est une chose autre et, de plus, elle crée en puissance ce qui – biologiquement parlant – jusqu’à un certain point nous sauve : l’enfant. Ici, au « Retiro », je contemplais, pour m’exprimer ainsi, la Jeunesse en soi – délivrée du sexe [....]
 
L’homme mûr qui a besoin des jeunes gens et réciproquement

bjornandresencover.jpgEn débarquant donc à La Falda, j’ignorais que des évènements à la fois terribles et risibles m’y attendaient. Au début, tout marcha comme sur des roulettes. Installé à l’hôtel San Martin, libéré de tout souci matériel, je fis bientôt la connaissance d’une paire d’amusants jumeaux (déjà évoqués dans ce Journal) ; avec eux et d’autres jeunes gens, je faisais beaucoup d’excursions ; je me fis ainsi de nouveaux amis en qui la vie naissante vibrait comme un colibri, dont les lèvres offraient le sourire, - ce sourire qui est un des plus nobles phénomène que je connaisse, car il naît envers et contre tout, en particulier contre l’infinie tristesse, l’oppressante nostalgie, la détresse, la peine de cet âge, condamné à un inassouvissement perpétuel. Vous connaissez tous l’ambiance légère des vacances passées en montagne ou au bord de la mer – le chapeau que le vent emporte, le sandwich dévoré parmi les rochers, la pluie qui vous trempe jusqu’à l’os... [...]
Tout en fréquentant ces jeunes garçons, je ne me comportais pas, bien sûr, comme si j’avais été l’un d’eux – que non pas ! – mais en adulte, en leur montrant quelque dédain, les moquant, les taquinant, profitant de tous les avantages de l’homme mûr. C’était pourtant là ce qui les transportait, ce qui enflammait leur jeune âge – en même temps qu’au-delà de ma tyrannie s’établissait une secrète entente, fondée sur le besoin réciproque que nous avions les uns des autres.

Adam chassé du Paradis

Et voilà qu’un beau matin, m’examinant d’un peu plus près dans la glace, j’aperçus du nouveau sur mon visage : un subtil réseau de rides émergeant sur le front, sous les yeux, aux commissures des lèvres, - tout comme sous l’action du révélateur chimique apparaît peu à peu le sens funeste d’une lettre apparemment innocente que vous lisez. Ah, maudit visage ! Mon visage était en train de me trahir ! Ah, trahison !
Sècheresse de l’air ? Eau calcaire ? Ou simplement l’heure fatidique où mon âge réel venait de percer l’imposture de mon teint juvénile ? Ridiculisé, humilié par la qualité de ma souffrance, je compris, en contemplant longuement mon visage, que la fin était là : oui, la fin, le terme, le bout du rouleau, le terminus, le point final ! [ ...]
Je savais n’être moi-même que vieillissement, mort vivante imitant la vie, elle qui est sans cesse en train d’avancer, de parler, même de s’amuser, et même de jouir – mais dont la vrai vitalité n’est fait que d’un accomplissement progressif dans la mort.
Adam chassé du Paradis, je plongeais, passé la ligne d’ombre, dans la nuit, privé de cette vie, qui, là-bas en dehors de moi, baignait avec délices dans les rayons de la grâce. Il fallait bien que mon imposture se révélât un beau jour, qu’il y eût un terme à mon tardif et illégitime séjour au sein de la vie en fleur, et voici que j’étais devenu vieillissant, moi, le contaminé, moi le répugnant, moi – l’adulte ! [...]
Si la jeunesse a moins peur de la vie, c’est qu’elle est vie elle-même, et vie qui séduit, subjugue, envoûte, parce qu’elle connaît bien la sympathie, l’affabilité que d’emblée elle inspire...
 
La virilité, éphémère échappatoire à la jeunesse disparue 
gombrowicz2.jpgC’est là qu’on voit cette puissance d’affranchissement que constitue le sexe : la cassure de notre être entre l’homme et la femme... Lorsque, au terme de mon douloureux chemin, j’accostais enfin aux portes de la villa où m’attendait mon amie, le panorama tout entier de ma destinée, se modifiait – c’était comme si une force neuve, bouleversant toute ma « constellation », avait fait irruption. Une force étrangère ! Ce qui m’attendait à la villa, c’était la jeunesse, mais une jeunesse autre, incarnée, certes dans une forme humaine, mais distincte de ma forme à moi, et les bras de mon amie, identiques en même temps qu’exotiques, faisaient tout d’un coup de moi un autre, me forçaient en ces moments-là à m’harmoniser avec l’élément étranger, en le complétant. Alors, la féminité n’exigeait pas de moi la jeunesse, mais la virilité, et je devenais un homme, conquérant capable d’annexer la biologie d’autrui. Et ce côté monstrueux de la virilité qui ignore sa propre laideur, qui ne se soucie jamais de plaire, mais est un acte d’expansion, de violence, et, par-dessus tout, de maîtrise souveraine – oui, ce caractère souverain qui est de chercher uniquement son propre plaisir – sans doute que cela momentanément me soulageait : comme si j’avais cessé d’être une créature humaine menacée et pleine de crainte pour devenir un propriétaire, un seigneur, un souverain, et comme si elle, la femme, tuait en moi le jeune garçon à travers l’homme mûr, l’adulte. Mais cela ne durait guère. [...]

Putos

Il se trouva que, par l’intermédiaire de quelques amis d’une Compagnie de ballets en tournée en Argentine, je fus introduit dans un milieu où l’homosexualité était poussée à l’extrême, presque jusqu’à la folie, à la démence. Je dis « à l’extrême » pour bien marquer qu’il y avait beau temps que j’avais côtoyé les milieux d’homosexualité « normale » : à tous les parallèles géographiques, le petit monde des artistes est imprégné de ce genre d’amour qui n’ose pas dire son nom ; mais ici, en l’occurrence, c’est le visage de sa démence frénétique qu’il me fut donné de voir. [...]
La fureur doublée de répugnance qu’éprouvent les hommes « virils », couvant, élevant, amplifiant à loisir leur virilité ; les anathèmes de la morale, toutes les ironies, les sarcasmes et les colères de notre culture qui veille jalousement sur la primauté du charme féminin, tout cela s’abat d’un bloc sur le jeune éphèbe qui louvoie aux lisières ombreuses de notre existence officielle. Et ce phénomène n’en devient que plus vénéneux aux échelons supérieurs de notre évolution. Car en bas, plus bas, dans les bas-fonds, personne ne prend cela tellement au tragique, ni sur le mode sarcastique : les garçons les plus simples et qui jouissent d’une parfait santé s’y livrent simplement par manque de femmes, chose qui, semble-t-il, ne les dévie d’aucune manière ni les pervertit, et ne les empêche pas par le suite de se marier le plus correctement du monde.
Cependant le groupe que je connus alors se composait d’hommes aimant les hommes beaucoup plus que ne peut le faire n’importe quelle femme : putos au comble de l’effervescence, pris de fringale démente, livrés à une course-poursuite inlassable, garçons « déchirés par les garçons comme par les chiens », exactement comme le Gonzalo de mon Trans-Atlantique. [...]
Witold Gombrowicz Journal (1953-1956) Christian Bourgois Editeur
 
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F. GOYA Les désastres de la guerre

D’un trait en diagonale : Eden, éden, Eden

 
L’échantillonnage des pages et des extraits est aléatoire ; seule entorse au principe : relever les premiers et derniers mots du livre.
 
Premiers mots/ Les soldats, casqués, jambes ouvertes, foulent, muscles retenus, les nouveau-nés emmaillotés dans les châles écarlates, violets : les bébés roulent hors des bras des femmes accroupies sur les tôles mitraillées des G.M.C. ;[....] page 49 / ; le pied-bot s’agenouille, il porte le sexe du dattier à ses lèvres, l’enfonce dans sa bouche ; sa langue fouille, pointe s’effilant, dans les repris, les membranes poreuses, les cicatrices, les incisions rituelles ; ses lèvres vibrent ; un mouvement vif du dattier ébloui par le feu rougi enfonce son gland dans la gorge du pied-bot ; page 91 / ; l’enculeur, au bout de trois giclées, se redresse, la merde bouillonnant à l’ourlet de son cul ; il enjambe la croupe de l’adolescent, sort, les rayons happent, mordent son sexe gluant ; il s’accroupit contre le barbelé, sur le revers d’une éminence, goudron boursouflé qui surplombe l’inclinaison incandescente du désert ; les excréments éclatent sous ses fesses, page 161 / , l’encule, criant, d’un coup de reins ; son membre arqué, glissant sur le foutre frais du maître-chien, prolifère dans le cul de Wazzag ; le blond, crispé, sparadrap se décollant de son ventre durci suant, se brandille, incliné sur la croupe du putain que le maître-chien mord aux lèvres ; page 203 / ; le membre du singe, faufilé entre les fesses du bébé, durcit, s’aiguise ; ahanant, le singe, pour le radoucir, se contorsionne, scrute la stratosphère, tapote le fessier alentour du membre fiché, câline la racine du membre, caresse la nuque rase du bébé, lui prends ses mains éparses sur le sable, les baise : Derniers mots / ; le singe piaule, bras alanguis, guerba ramollie nouée à l’encolure, mufle sanglant, sexe dressé, oeil scrutant Vénus voilée de vapeurs violette, piétine les cérastes décapités ; la graisse exsudée au bouchon d’herbe, durcit ; la trombe recule vers Vénus,
Eden, Eden, Eden 1970 Pierre Guyotat L’imaginaire Gallimard 2005
Préface de Michel Leiris, Rolland Barthes et Philippe Sollers
 

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Pour ce qui me concerne, ça suffira. Pourquoi diable ai-je acheté ce bouquin ?
Parce que ce texte avait été interdit dès sa sortie jusqu’en 1981, pour « avoir scandaleusement mêlé sexe et guerre » (celle d’Algérie)...
 
Quoi qu’il en soit, c’est un objet d’art contemporain, ce livre. Je suis preneur des résultats d’une étude lexicométrique. Combien d’occurrences pour « foutre », « durci », ... ?
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Pour connaître un peu l’œuvre, son contexte et son auteur


[1] Détournement du texte de l’épicurien Lucrèce (De natura rerum) dans lequel le philosophe exprime un hédonisme consistant à se réjouir d’échapper aux malheurs du monde : « Il est doux, quand la vaste mer est soulevée par les vents, d’assister du rivage à la détresse d’autrui ; non qu’on trouve si grand plaisir à regarder souffrir ; mais on se plaît à voir quels maux vous épargnent. » [...]
 
 
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par Thomas Querqy
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