Après la tragédie, oser la confiance 

Publié le 19 Décembre 2015

photo : Christophe Raynaud de Lage http://www.raynauddelage.com/

photo : Christophe Raynaud de Lage http://www.raynauddelage.com/

Ce samedi matin, l'avenue était encore plus calme que d'habitude. Au kiosque à journaux, le Parisien titrait « Cette fois, c'est la guerre ». J'ai d'emblée trouvé inappropriée cette manchette tellement indélicate à l'égard de tous les peuples qui en subissent une vraie, en premier lieu les syriens qui la vivent depuis 4 ans ou qui la fuient dans des pays qui cherchent à se débarrasser d'eux. Dans la boite à lettres, Libération, bouclé en cours de soirée, annonçait ce qu'on savait déjà hier soir : «au moins 42 morts ». Dans Le Monde du week-end, nulle trace du carnage. « Une fois n'est pas coutume, ai-je alors dit à Gabriel, je crois que je vais commencer par le Monde, je préfère rester encore un peu dans le jour d'avant. » Mais comme toujours, à part son supplément Culture et Idées, pas grand-chose à se mettre sous la dent. Dans le magazine toujours plus indigent à force d'être saturé de publicités plus ou moins masquées pour produits de luxe, il était question de Londres, un « grand reportage » qui ne mange pas de pain.

Ce matin, comme on le craignait, le bilan de la série d'attentats simultanées sans précédent de la veille s'est dramatiquement alourdi : la radio fait état de 129 morts dont 82 au Bataclan, et de plus de 350 blessés dont 100 « en situation d'urgence absolue ». Sidérés, on réalise soudain combien une tuerie de masse est relativement facile à commettre et on se dit que leur rareté relève finalement du miracle : face à une population non armée et des forces de l'ordre quasi invisibles, au moins dans la plupart des quartiers du nord-est parisien, il suffit de réunir des armes de guerre, quelques cinglés sachant s'en servir et désirant la mort autant que nous aimons la vie. En Israël par exemple, pays le plus militarisé au monde, de tels attentats avec autant de victimes est inconcevable selon une copine israélienne de Natacha. Certes, mais pour tout l'or du monde, je ne pourrais vivre en Israël, alors… Le port d'arme pour tous comme aux États-unis ? Non merci, avec un nombre annuel moyen de 33 000 morts causées par des armes à feu aux États-Unis, un Français a 50 fois moins de chances d’être tué par arme à feu qu’un Américain et un jeune américain risque désormais davantage de mourir sous les balles que dans un accident de la route.

http://www.rayclid.com/

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Remis en marche, modems et portable signalent des messages. « Mia madre » en a laissé un inquiet sur les trois répondeurs, qu'elle a quadruplé sur celui de Colette, en rajoutant que ma sœur chérie, attendait elle aussi avec impatience des nouvelles. Maxime qui profitait avec sa compagne d'un week-end à Douz avait lui envoyé un mail : « Salut les tontons, ce qui s'est déroulé à Paris hier soir est juste horrible. Je pense à vous qui êtes sur place où je me dis que cette semaine va être un peu compliquée avant que Paris ne reprenne sa vie normale (...) »

Aux poubelles, j'ai croisé Christine qui tient un commerce au rez de chaussée de l'immeuble. Comme je lui disais notre satisfaction de voir instaurer l'état d'urgence pour donner les coudées franches aux services de police, elle a fait une moue dubitative et a enchaîné sur le ton de cette-fois-ci-on-va-peut-être-enfin-nous-écouter  : « Ils tuent, on les tue », (…) «On va peut-être enfin contrôler nos frontières. L'Europe est une passoire» puis « Ah, je peux vous dire qu'il n'y avait pas un chat ce matin à la Gare du Nord, ça ne bronchait pas», me lâchant dans la foulée sa détestation des roms, à qui l'on peut reprocher bien des choses mais rien qui n'ait à voir avec le drame de la veille ». Comme je ponctuais ses affirmations systématiquement d'objections et que nous avions tous deux à faire, la conversation fut écourtée.

Dans les jours qui ont suivi, l'inconcevable nombre de morts et de blessés a cessé d'être une statistique en prenant chair avec l'interminable et émouvante double page quotidienne de portraits des personnes assassinées dans le journal Libération. Du côté des blessés, les personnels soignants des hôpitaux parisiens durent faire face aux horreurs des blessures de guerre. En étant à la hauteur de la catastrophe, les services de l’État ont joué en gros leur rôle, celui d'être autant que possible rassurants et rassembleurs ; les médias de référence aussi, en donnant la parole à un grand nombre d'analystes de très bon niveau, ce qui était indispensable car l'interprétation de ce 2e attentat de l'année dans un contexte de d'anxiété sinon de terreur se prête à tous les raccourcis réducteurs et récupérations malveillantes.

La tête de l’État tint un discours martial suivi d'un marathon diplomatique perdu d'avance en quête de soutiens pour « anéantir » Daesh et régler la guerre en Syrie. Il fut annoncé que les circonstances requéraient de relâcher la pression aux économies budgétaires et l'on intensifia les « frappes ciblées » destinées à affaiblir « l'État islamique ». Il est permis de douter de leur efficacité pour réduire le risque terroriste sur notre territoire, même s'il est indéniable qu'elles pourront avoir un effet favorable sur les carnets de commandes de l'industrie française de l'armement.

Les précédents malheureux des interventions occidentales dans la région, le sac de nœuds politique qui s'y joue conduisent rationnellement tous les décideurs à exclure une intervention terrestre, tandis que s'envisage le rapprochement avec tout ce que la région compte d'infréquentables : Erdogan, Poutine, la clique sanguinaire de Bachar al-Assad, sans oublier notre partenaire économique l'Arabie Saoudite. Cette dernière vient d'ailleurs de prendre la tête d'une coalition de 34 pays musulmans pour « combattre militairement et idéologiquement » « toute organisation terroriste qui fait son apparition » dans le monde musulman (on ne se marre pas !). Des salafistes pour mater des salafistes, ça paraît l'idéal,... pourvu qu'on oublie le désastre de l'intervention en cours de l'Arabie Saoudite au Yémen.

Reste que le problème de « l'islamisme radical » paraît plus intérieur (en Europe) qu'extérieur (le camp d'entraînement en Syrie). De manière immédiate, se sont (re)posées les questions des voies de la radicalisation, de la détection par signalement et la surveillance des candidats terroristes, ainsi que du trafic d'armes au sein de l'UE (Cazeneuve annonçait un plan de lutte le jour des attentats).

Plus fondamentale encore, se pose la question de savoir comment réduire l'attractivité de l'offre djihadiste pour une infime minorité de jeunes européens ?

Les Robaïyat d'Omar Khayyâm illustrés par Génia Minache (1957)

Les Robaïyat d'Omar Khayyâm illustrés par Génia Minache (1957)

On ne s'appesantira pas sur la gaudriole de Marcela Iacub dans une chronique « mise sous presse » dans Libé la nuit des attentats, selon laquelle la conversion à l'islamisme ou aux crimes de masse serait due à la frustration sexuelle des jeunes hommes : « Voici une piste que le ministère de l’Intérieur devrait considérer dans sa lutte contre la radicalisation des jeunes français : donner tous les moyens possibles pour que chacun d’entre eux ait une sexualité sinon épanouie tout au moins possible et agréable, afin qu’ils ne transforment pas leurs désirs refoulés en actes de violence. [...] Certains penseront que si l’on s’y prend de cette manière, le risque est de transformer tous les jeunes, compte tenu de leurs pulsions débordantes, en délurés. Comment faire ensuite pour les civiliser et les faire entrer dans le rôle d’époux et de père ? Si l’on emprunte une telle voie, on ne pourra écarter ce genre d’écueil. Mais ne vaut-il pas mieux prendre le risque de faire de la France une république libertine et démocratique, plutôt que de la transformer en une usine d’assassins chastes et pieux ? »

Plus sérieusement, le soir des attentats, Le Monde livrait le décryptage intéressant de la folie djihadiste par Fethi Bensla, spécialiste du fait religieux et psychanalyste, « au croisement du politique, de l'histoire et de la clinique ». « L'offre djihadiste capte des jeunes qui sont en détresse du fait de failles identitaires importantes. Elle leur propose un idéal total qui comble ces failles, permet une réparation de soi, voire la création d'un nouveau soi, autrement dit une prothèse de croyance ne souffrant aucun doute. […] Les failles identitaires ne sont évidemment pas l'apanage des enfants de migrants ou de familles musulmanes, ce qui explique que 30 à 40 % des radicalisés soient des convertis. […] L’islamisme comporte la promesse d’un retour au monde traditionnel où être sujet est donné, alors que dans la civilisation moderne l’individu est une superproduction de lui-même qui l’oblige à un travail harassant. Il faut en avoir les moyens. Certains jeunes préfèrent aujourd’hui l’ordre rassurant d’une communauté avec ses normes contraignantes, l’assignation à un cadre autoritaire qui les soulage du désarroi de leur liberté et d’une responsabilité personnelle sans ressources. »

Après les élections régionales qui ont vu le FN devenir le premier parti de France, en particulier chez les jeunes, Gilles Kepel, à l'occasion de la sortie de son dernier livre Terreur dans l'Hexagone. Genèse du djihad français, a fait sur RMC un parallèle intéressant entre la montée du FN et Daesh. Selon lui, tous deux s'abreuvent à une source commune : le manque de perspectives offertes aux jeunes. « Ce n'est bien sûr pas la même chose, souligne l'universitaire. Mais ce sont deux phénomènes qui se ressemblent, parce que dans les deux cas, on est dans une société dans laquelle il y a une inclusion qui est de plus en plus faible. » Le politologue spécialiste de l'islam, estime par conséquent que "la seule véritable réponse au repli identitaire, c'est l'emploi".

Le parallèle fait par Gilles Kepel présente l'intérêt en quelque sorte de dés-ethniciser le problème à un moment où toutes les conditions sont réunies pour la radicalisation d'une partie de la jeunesse du côté de l'extrême-droite ou de l'Islamisme. A cet égard, Nicolas Lebourg coauteur avec Jean-Yves Camus des droites extrêmes en Europe, rappelle que lorsque les partis d'extrême droite accèdent aux responsabilités, ils « renoncent au volet social «subversif» de leur discours et soutiennent une politique libérale, à condition que soient menées des politiques de lutte contre l’immigration et de fierté nationale. On l’a vu avec le parti des Vrais Finlandais, avec le FPÖ autrichien, avec la Ligue du Nord en Italie, entre autres. Plutôt que des attaques contre les libertés fondamentales, on a la mise en place d’un eurolibéralisme ethnicisé. »

L'islamophobie et la lepénisation des esprits, ce n'est pas que chez les autres : le jour des massacres, ma mère m'a interpellé sur la dérive d'un de mes neveux et du meilleur ami de son père, mon frère Jonathan, dont elle peut être témoin sur FB. Si le rôle d'Internet et des réseaux sociaux dans le processus d'embrigadement de « l'islamisme radical » ont bien été évoqués dans les médias, il n'a pas souligné combien les algorithmes de ces réseaux sociaux polarisaient les opinions et contribuaient mécaniquement à toutes les radicalisations ; d'abord parce que leurs programmes informatiques proposent comme actualités et contacts seulement d'autres actualités et contacts sur les mêmes centres d'intérêt, sur les mêmes haines, alimentés indéfiniment par ce filtrage, sans jamais un seul contrepoint, enfermant chacun dans sa « bulle d'opinion », ensuite parce que c'est la seule source d'information de près de la moitié des jeunes (ou non). Ceux que le sujet intéresse pourront visionner cet éclairant épisode de ce formidable web-documentaire interactif.

Une semaine après les massacres, à un dîner où elle nous avait convié avec ses copines, Sylvie était dans un état hystérique de peur et de haine des musulmans. J'ai eu beau lui rappeler que la première liberté accordée par notre république était la liberté de penser qui incluait celle d'avoir une religion et accessoirement de pouvoir porter un foulard comme nos grands-mères pour ne pas être "en cheveux", que mes étudiants sans doute majoritairement musulmans étaient de bons petits français ou des étrangers bien intégrés, que l'Islam en avait cadré infiniment plus que cette religion en avait dévoyé, que si mon jeune barbier tunisien qui affiche une barbe aussi enlaidissante qu'il est sympa, m'a agacé l'autre fois en me demandant d'attendre qu'il fasse sa prière dans son arrière boutique, mais que j'ai accepté de le faire ce jour-là car je n'étais pas pressé, rien n'y faisait, elle semblait ne pas m'entendre, pas même que le parcours des terroristes avant l'attentat n'avait pas été spécialement marqué par une fréquentation assidue des mosquées où prêchent des salafistes djihadistes, ni que son islamophobie faisait le jeu de Daesh qui recherche au travers de la multiplication d'attentats aveugles, « des lynchages de musulmans, des attaques de mosquées, des agressions de femmes voilées » à provoquer « des guerres d’enclaves, qui mettront à feu et à sang l’Europe, perçu comme le ventre mou de l’Occident. »

http://twitter.com/glecalot

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Interrogé par Mathieu Vidard, au sujet de son livre Oser faire confiance, le professeur de philosophie Emmanuel Delessert, nous invite à ne ne pas céder à la méfiance qui prend de plus en plus de place dans notre société, pour cela il cite une phrase de «Grand-peur et misère du 3e Reich » de Bertold Brecht : « Il suffit que la suspicion existe pour que n'importe qui devienne suspect » (voir aussi M le maudit de Fritz Lang qui a été rediffusé sur Arte TV). « La méfiance produit son objet », et par là « une société atomisée où chacun est isolé ». Succomber à la méfiance aujourd'hui, c'est se condamner à «la destruction du lien social » visée par les auteurs d'attentats.

Mouais, me direz-vous, le vendredi 13 novembre 2015, était aussi la journée de la gentillesse. M'en fous ! On n'a pas vraiment le choix, ne serait-ce que pour des raisons économiques. Sans confiance, pas d'activité ni d'emplois.

Réda Seddiki

Après la tragédie, oser la confiance 

L'impératrice "Odyssée"

La confrontation actuelle entre la France confiante et la France anxieuse se déroule principalement sur le terrain de l'intégration des populations d'origine maghrébine, une question qui brasse toutes sortes d'interrogations : la question de la justice et de l'équité sociale dans « les banlieues » ; des réflexions idéologiques relatives à la sécularisation de la société et de la défense de la « laïcité » ; le basculement dans la violence d'une toute petite minorité d'extrémistes islamistes nés sur le sol français ; et le conflit entre les mémoires historiques divergentes sur l'héritage de la colonisation. En effet, selon Gilles Kepel, l'un des plus grands spécialistes de ces questions, aucun pays européen n'a « avec une ex-colonie le rapport à la fois fusionnel et violent, d'amour et de ressentiment également intenses, perpétuant le malentendu jusqu'à nos jours ». Ainsi que nous l'avons vu précédemment, la pensée française a dérivé vers une forme étriquée de nationalisme ethnique, souvent accompagné d'une diabolisation des immigrants. Mais, en dépit des discours hyperboliques et malgré l'absence de données chiffrées (car, rappelons-le, il est illégal de dresser des statistiques officielles sur la base de critères ethniques en France), la réalité de ce que les Français appellent « l'intégration » est indéniable. En atteste le rejet des politiques confessionnelles ou communautaristes par une écrasante majorité des immigrés maghrébins et la coexistence harmonieuse des différentes communautés dans la plupart des zones urbaines. L'intégration se manifeste également par le nombre de mariages mixtes annoncés quotidiennement dans la presse régionale et par le développement d'une classe moyenne d'origine maghrébine – tout particulièrement présente dans les secteurs de la santé, de l'éducation et de la banque. Sans compter que le couscous figure régulièrement dans la liste des plats français les plus populaires. Au niveau de la vie politique, une même tendance se dégage : il y a de plus en plus de candidats issus de l'immigration qui se présentent aux élections municipales. Ce sentiment d'appartenance commune s'est exprimé de façon très puissante au lendemain des attentats terroristes qui ont frappé Paris en janvier 2015, par le biais notamment d'une pétition qui a reçu un très large écho parmi les Français musulmans et qui proclamait : «Nous sommes musulmans mais citoyens français et européens à part entière. » Cependant, bien qu'il soit revendiqué par un certain nombre d'intellectuels, ce multiculturalisme modéré ne se traduit pas encore dans le discours public. Cela témoigne de l'emprise toujours aussi forte, dans l'imaginaire collectif, du mythe cartésien d'une identité nationale homogène, immuable et unie. Cela désigne également une caractéristique plus générale de la culture intellectuelle française, dont nous avons donné de multiples exemples dans ce livre : l'écart entre les représentations et la réalité. Comme le dit Olivier Roy, autre expert de la question de l'intégration en France : « Il y a un décalage complet entre la sociabilité réelle des gens et leur discours idéologique. »

« Ce pays qui aime les idées » de Sudhir Hazareesingh

A la Villette, PIXEL création 2014 de Mourad Merzouki en collaboration avec Adrien M / Claire B, musique d’Armand Amar

Rédigé par Thomas Querqy

Publié dans #vivre ensemble, #vivre, #tragique, #barbarie

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TQ 22/01/2016 09:27

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