Préambule

 

UN JOURNAL INTIME EN LIGNE ?

 

Toujours surprenant de trouver dans un moteur de recherche de blogs la catégorie « journal intime ». L’intime n’est-il pas ce que l’on cache en général au plus grand nombre ? Le journal intime n’est-il pas ce cahier que dissimule toujours avec moult précautions la jeune fille ; pas même sa mère (surtout pas sa mère !) ne doit tomber de dessus. 
Par pudeur, et puisqu’on n’a droit qu’à un thème, je n’ai donc pas référencé ce blog dans le thème « journal intime ».

 

Mais l’intime, c’est aussi ce qui est intérieur et profond, ce qui constitue l’essence d’une personne. Ma nature intime est gay, homosexuel devrais-je dire, pour davantage signifier la prégnance du désir homosexuel dans mon existence, désir toujours contrarié par l’homophobie et la pandémie du Sida.

 

La plupart des blogs sont constitués d’une succession de billets rédigés à chaud et apparaissant dans un ordre ante chronologique, ce carnet Web est différent : j’y ai mis régulièrement en ligne des extraits d’un journal commencé en novembre 1998, à l’âge de 36 ans.

 

En accédant à mon intimité, peut-être lecteur trouveras tu des réponses à tes propres questions, des références manquantes à ta culture gay, tandis que moi, en "m’exposant", je donnerai un sens nouveau à toutes ces lignes écrites et, qui sait, aurai-je aussi le plaisir de te lire.   



30/11/2006 -
Les extraits de ce journal/carnet commencé en 1998 sont désormais en ligne. En trois mois, ce sont près de 150 pages, sans compter les illustrations, que je vous ai livrées. Puisque le passé a rejoint le présent, la fréquence de mes « post » va se ralentir.


10/4/2008 - Ce blog est confidentiel : chaque jour, vous êtes en moyenne 127 internautes à parcourir 3 "posts".

Miscellanées

Mardi 14 août 2007
unanosinamorberneri.jpg
La jeunesse est la seule chose qui mérite qu’on la possède.
O. Wilde dans Dorian Gray
 
Il est doux, quand la mer est haute
De mesurer son âge
De contempler, serein,
Du bateau qui fait naufrage,
Les corps qui bronzent sur la plage.
Suave Mari Magno[1] Philippe LEOTARD - 1989
 

Prague
[2], novembre 2006- Je crois que nous traversions un parc bordant la rivière Moldau. D’un bon pas, car en s’installant, la nuit venait de nous envelopper d’un voile frais et humide, fleurant bon la décomposition végétale. Darek nous parlait de l’écrivain Gombrowicz.
 
Juillet 2007 - Voyage dans le voyage, j’ai dévoré ce 1er tome du Journal de Gombrowicz sans avoir un instant la tentation d’en sauter une page.
Ce n’est en aucun cas une forme de voyeurisme qui m’a tenu en haleine (ces journaux/carnets publiés après la mort de leur auteur dont on attend des révélations), puisque dès le départ, ses pages étaient destinées à être publiées, ni le souci de comprendre l’œuvre, puisque je ne connaissais rien de l’écrivain. Au point que, je tentai d’aiguiller la jeune vendeuse chez Gibert Jeunes, qui ne le connaissait pas, en lui disant que c’était un juif émigré en Argentine. 
Comme elle ne trouvait rien devant le rayon « littérature juive », soudain plus hésitant, je lui dis que j’étais loin d’être sûr qu’il eût spécialement écrit sur sa « judéité ».... Peut-être bien même qu’il n’était pas juif.
Son aîné n’hésita pas une seconde : « littérature polonaise ».
La sincérité d’un Journal publié

Ce journal, je le rédige à contrecoeur. Sa sincérité insincère me fatigue. Pour qui est-ce que j’écris ? Si c’est pour moi, pourquoi cela va-t-il à l’impression ? Et si c’est pour le lecteur, pourquoi fais-je semblant de dialoguer avec moi-même ? Te parlerais-tu de manière à ce que les autres t’entendent ? [...]
Witold Gombrowicz Journal (1953-1956) Christian Bourgois Editeur
 
Non, le plaisir que j’ai trouvé à sa lecture était celle d’une rencontre avec un intellectuel qui questionnait avec intelligence, honnêteté et souvent de l’humour les évidences de son temps, sur des thèmes aussi variés que l’Art (la poésie, la peinture, l’écriture), l’existence sans Dieu ou l’existentialisme mais sans Sartre, « l’éthique marxiste » et pourquoi il ne pouvait être communiste, la « nation » polonaise et son rejet du nationalisme, le temps qui passe, l’exil et la nostalgie,...

Sujets souvent philosophiques, parfois ardus, mais qu’une pensée rigoureuse et une belle écriture rendent plutôt limpides ; pensée jamais purement théorique, jamais désincarnée, puisant toujours dans la vie de ce déraciné que, du jour au lendemain, l’Histoire a exilé à l’autre bout de son monde, en Argentine.  
 
GoogleEarthbuenosaires.jpg
Par-dessus tout, ses réflexions sur le temps qui passe, les relations entre générations et entre sexes ont éclairé d’un jour nouveau mes propres préoccupations.
 
Renouer avec le temps passé

Dimanche - Le vent froid du sud a vidé Buenos Aires d’une masse d’air humide et chaud ; il s’est mis à souffler, balayant les obstacles, hurlant, sifflant, secouant et claquant les vitres, soulevant dans l’air de vieux papiers et suscitant aux carrefours de vrais sabbats d’invisibles sorcières. Ce vent pseudo-automnal m’emporte moi aussi, et court et vole avec moi – toujours vers le passé : il y a le privilège d’évoquer en moi le passé, et je m’y plie parfois pendant des heures entières, assis quelque part sur un banc public. C’est là que, tout transi de bise, je m’efforce d’accéder à cette chose irréalisable et pourtant si désirée : aider Witold Gombrowicz à renouer avec des temps qui ne reviendront jamais. A recréer ainsi mon passé j’ai consacré beaucoup de temps, établissant laborieusement ma chronologie, forçant ma mémoire jusqu’aux extrêmes limites : je me cherchais, tel Proust, mais rien à faire – le passé est sans fond, Proust ment, non, il n’y a rien, absolument rien à faire... Mais ce vent du sud, en déclenchant en moi je ne sais quel malaise organique, provoque un état de désir presque amoureux où, en proie à une quête désespérée, les lèvres tordues par l’effort, je cherche à faire revivre en moi, fût-ce un instant, mon existence ancienne. [...]
 
La contemplation de « la Jeunesse en soi – délivrée du sexe »

khalilmarcoszanzibar.jpg


Je ne tardai pas à quitter la réunion et, dans la nuit immobile d’Argentine, d’un bleu foncé, je me dirigeai vers le « Retiro » que vous connaissez déjà par mon Trans-Atlantique. «C’est là que la colline penche sur le fleuve, et la ville descend jusqu’au port, et le souffle silencieux de l’eau, tel un chant parmi les arbres du mail... Il y avait là quantité de jeunes matelots... » Je noterai ici que jamais (à part quelques aventures sporadiques dans mon très jeune âge) je n’ai été homosexuel. [...]
Ainsi ce ne sont pas des aventures érotiques que je cherchais au « Retiro », mais – déséquilibré comme je l’étais -, assommé, déshérité, et dévié, dérouté de mes rails, rongé par les passions aveugles qu’avaient déchaînées en moi l’écroulement de mon univers et la faillite de mes destinées – que cherchais-je au juste ?
La Jeunesse : la mienne et aussi celle des autres. Celle des autres, car la Jeunesse en uniforme de soldat ou de matelot, celle des petits gars tout simples du Retiro m’était, elle, inaccessible : l’identité de sexe, le manque d’attrait sexuel excluaient toute chance de s’unir et de se posséder. Voici que ma propre jeunesse, car la leur était en même temps la mienne, était en train de se réaliser dans un être de mon espèce, non pas une femme mais un homme ; la même jeunesse, qui m’avait quitté maintenant, refleurissait dans un autre. Or, pour un homme, ni la beauté, ni la jeunesse, ni le charme de la femme ne seront jamais aussi catégoriques dans leur expression : la femme, en effet, est une chose autre et, de plus, elle crée en puissance ce qui – biologiquement parlant – jusqu’à un certain point nous sauve : l’enfant. Ici, au « Retiro », je contemplais, pour m’exprimer ainsi, la Jeunesse en soi – délivrée du sexe [....]
 
L’homme mûr qui a besoin des jeunes gens et réciproquement

bjornandresencover.jpgEn débarquant donc à La Falda, j’ignorais que des évènements à la fois terribles et risibles m’y attendaient. Au début, tout marcha comme sur des roulettes. Installé à l’hôtel San Martin, libéré de tout souci matériel, je fis bientôt la connaissance d’une paire d’amusants jumeaux (déjà évoqués dans ce Journal) ; avec eux et d’autres jeunes gens, je faisais beaucoup d’excursions ; je me fis ainsi de nouveaux amis en qui la vie naissante vibrait comme un colibri, dont les lèvres offraient le sourire, - ce sourire qui est un des plus nobles phénomène que je connaisse, car il naît envers et contre tout, en particulier contre l’infinie tristesse, l’oppressante nostalgie, la détresse, la peine de cet âge, condamné à un inassouvissement perpétuel. Vous connaissez tous l’ambiance légère des vacances passées en montagne ou au bord de la mer – le chapeau que le vent emporte, le sandwich dévoré parmi les rochers, la pluie qui vous trempe jusqu’à l’os... [...]
Tout en fréquentant ces jeunes garçons, je ne me comportais pas, bien sûr, comme si j’avais été l’un d’eux – que non pas ! – mais en adulte, en leur montrant quelque dédain, les moquant, les taquinant, profitant de tous les avantages de l’homme mûr. C’était pourtant là ce qui les transportait, ce qui enflammait leur jeune âge – en même temps qu’au-delà de ma tyrannie s’établissait une secrète entente, fondée sur le besoin réciproque que nous avions les uns des autres.

Adam chassé du Paradis

Et voilà qu’un beau matin, m’examinant d’un peu plus près dans la glace, j’aperçus du nouveau sur mon visage : un subtil réseau de rides émergeant sur le front, sous les yeux, aux commissures des lèvres, - tout comme sous l’action du révélateur chimique apparaît peu à peu le sens funeste d’une lettre apparemment innocente que vous lisez. Ah, maudit visage ! Mon visage était en train de me trahir ! Ah, trahison !
Sècheresse de l’air ? Eau calcaire ? Ou simplement l’heure fatidique où mon âge réel venait de percer l’imposture de mon teint juvénile ? Ridiculisé, humilié par la qualité de ma souffrance, je compris, en contemplant longuement mon visage, que la fin était là : oui, la fin, le terme, le bout du rouleau, le terminus, le point final ! [ ...]
Je savais n’être moi-même que vieillissement, mort vivante imitant la vie, elle qui est sans cesse en train d’avancer, de parler, même de s’amuser, et même de jouir – mais dont la vrai vitalité n’est fait que d’un accomplissement progressif dans la mort.
Adam chassé du Paradis, je plongeais, passé la ligne d’ombre, dans la nuit, privé de cette vie, qui, là-bas en dehors de moi, baignait avec délices dans les rayons de la grâce. Il fallait bien que mon imposture se révélât un beau jour, qu’il y eût un terme à mon tardif et illégitime séjour au sein de la vie en fleur, et voici que j’étais devenu vieillissant, moi, le contaminé, moi le répugnant, moi – l’adulte ! [...]
Si la jeunesse a moins peur de la vie, c’est qu’elle est vie elle-même, et vie qui séduit, subjugue, envoûte, parce qu’elle connaît bien la sympathie, l’affabilité que d’emblée elle inspire...
 
La virilité, éphémère échappatoire à la jeunesse disparue 
gombrowicz2.jpgC’est là qu’on voit cette puissance d’affranchissement que constitue le sexe : la cassure de notre être entre l’homme et la femme... Lorsque, au terme de mon douloureux chemin, j’accostais enfin aux portes de la villa où m’attendait mon amie, le panorama tout entier de ma destinée, se modifiait – c’était comme si une force neuve, bouleversant toute ma « constellation », avait fait irruption. Une force étrangère ! Ce qui m’attendait à la villa, c’était la jeunesse, mais une jeunesse autre, incarnée, certes dans une forme humaine, mais distincte de ma forme à moi, et les bras de mon amie, identiques en même temps qu’exotiques, faisaient tout d’un coup de moi un autre, me forçaient en ces moments-là à m’harmoniser avec l’élément étranger, en le complétant. Alors, la féminité n’exigeait pas de moi la jeunesse, mais la virilité, et je devenais un homme, conquérant capable d’annexer la biologie d’autrui. Et ce côté monstrueux de la virilité qui ignore sa propre laideur, qui ne se soucie jamais de plaire, mais est un acte d’expansion, de violence, et, par-dessus tout, de maîtrise souveraine – oui, ce caractère souverain qui est de chercher uniquement son propre plaisir – sans doute que cela momentanément me soulageait : comme si j’avais cessé d’être une créature humaine menacée et pleine de crainte pour devenir un propriétaire, un seigneur, un souverain, et comme si elle, la femme, tuait en moi le jeune garçon à travers l’homme mûr, l’adulte. Mais cela ne durait guère. [...]

Putos

Il se trouva que, par l’intermédiaire de quelques amis d’une Compagnie de ballets en tournée en Argentine, je fus introduit dans un milieu où l’homosexualité était poussée à l’extrême, presque jusqu’à la folie, à la démence. Je dis « à l’extrême » pour bien marquer qu’il y avait beau temps que j’avais côtoyé les milieux d’homosexualité « normale » : à tous les parallèles géographiques, le petit monde des artistes est imprégné de ce genre d’amour qui n’ose pas dire son nom ; mais ici, en l’occurrence, c’est le visage de sa démence frénétique qu’il me fut donné de voir. [...]
La fureur doublée de répugnance qu’éprouvent les hommes « virils », couvant, élevant, amplifiant à loisir leur virilité ; les anathèmes de la morale, toutes les ironies, les sarcasmes et les colères de notre culture qui veille jalousement sur la primauté du charme féminin, tout cela s’abat d’un bloc sur le jeune éphèbe qui louvoie aux lisières ombreuses de notre existence officielle. Et ce phénomène n’en devient que plus vénéneux aux échelons supérieurs de notre évolution. Car en bas, plus bas, dans les bas-fonds, personne ne prend cela tellement au tragique, ni sur le mode sarcastique : les garçons les plus simples et qui jouissent d’une parfait santé s’y livrent simplement par manque de femmes, chose qui, semble-t-il, ne les dévie d’aucune manière ni les pervertit, et ne les empêche pas par le suite de se marier le plus correctement du monde.
Cependant le groupe que je connus alors se composait d’hommes aimant les hommes beaucoup plus que ne peut le faire n’importe quelle femme : putos au comble de l’effervescence, pris de fringale démente, livrés à une course-poursuite inlassable, garçons « déchirés par les garçons comme par les chiens », exactement comme le Gonzalo de mon Trans-Atlantique. [...]
Witold Gombrowicz Journal (1953-1956) Christian Bourgois Editeur
 
 goyad--sastresdelaguerre3.jpg
F. GOYA Les désastres de la guerre

D’un trait en diagonale : Eden, éden, Eden

 
L’échantillonnage des pages et des extraits est aléatoire ; seule entorse au principe : relever les premiers et derniers mots du livre.
 
Premiers mots/ Les soldats, casqués, jambes ouvertes, foulent, muscles retenus, les nouveau-nés emmaillotés dans les châles écarlates, violets : les bébés roulent hors des bras des femmes accroupies sur les tôles mitraillées des G.M.C. ;[....] page 49 / ; le pied-bot s’agenouille, il porte le sexe du dattier à ses lèvres, l’enfonce dans sa bouche ; sa langue fouille, pointe s’effilant, dans les repris, les membranes poreuses, les cicatrices, les incisions rituelles ; ses lèvres vibrent ; un mouvement vif du dattier ébloui par le feu rougi enfonce son gland dans la gorge du pied-bot ; page 91 / ; l’enculeur, au bout de trois giclées, se redresse, la merde bouillonnant à l’ourlet de son cul ; il enjambe la croupe de l’adolescent, sort, les rayons happent, mordent son sexe gluant ; il s’accroupit contre le barbelé, sur le revers d’une éminence, goudron boursouflé qui surplombe l’inclinaison incandescente du désert ; les excréments éclatent sous ses fesses, page 161 / , l’encule, criant, d’un coup de reins ; son membre arqué, glissant sur le foutre frais du maître-chien, prolifère dans le cul de Wazzag ; le blond, crispé, sparadrap se décollant de son ventre durci suant, se brandille, incliné sur la croupe du putain que le maître-chien mord aux lèvres ; page 203 / ; le membre du singe, faufilé entre les fesses du bébé, durcit, s’aiguise ; ahanant, le singe, pour le radoucir, se contorsionne, scrute la stratosphère, tapote le fessier alentour du membre fiché, câline la racine du membre, caresse la nuque rase du bébé, lui prends ses mains éparses sur le sable, les baise : Derniers mots / ; le singe piaule, bras alanguis, guerba ramollie nouée à l’encolure, mufle sanglant, sexe dressé, oeil scrutant Vénus voilée de vapeurs violette, piétine les cérastes décapités ; la graisse exsudée au bouchon d’herbe, durcit ; la trombe recule vers Vénus,
Eden, Eden, Eden 1970 Pierre Guyotat L’imaginaire Gallimard 2005
Préface de Michel Leiris, Rolland Barthes et Philippe Sollers
 

goyalesd--sastresdelaguerre.jpg

Pour ce qui me concerne, ça suffira. Pourquoi diable ai-je acheté ce bouquin ?
Parce que ce texte avait été interdit dès sa sortie jusqu’en 1981, pour « avoir scandaleusement mêlé sexe et guerre » (celle d’Algérie)...
 
Quoi qu’il en soit, c’est un objet d’art contemporain, ce livre. Je suis preneur des résultats d’une étude lexicométrique. Combien d’occurrences pour « foutre », « durci », ... ?
 guerred-alg--riearton12.jpg
Pour connaître un peu l’œuvre, son contexte et son auteur


[1] Détournement du texte de l’épicurien Lucrèce (De natura rerum) dans lequel le philosophe exprime un hédonisme consistant à se réjouir d’échapper aux malheurs du monde : « Il est doux, quand la vaste mer est soulevée par les vents, d’assister du rivage à la détresse d’autrui ; non qu’on trouve si grand plaisir à regarder souffrir ; mais on se plaît à voir quels maux vous épargnent. » [...]
 
 
cristianoronaldo2.jpg
par Thomas Querqy
ajouter un commentaire commentaires (2)    recommander
Mercredi 8 août 2007
cin--.jpg
François Truffaut
 
André Breton
 
Maman, qui dans sa jeunesse, vivait en ville, à la différence de papa, m’a raconté avoir vu tous les films des années 50 et 60. Son père adorait le cinéma ; tous les dimanches soir, il embarquait sa femme et sa fille dans sa  Simca 5 verte : « Allez ! On va au ciné ! » C’était le moment le plus apprécié du week-end. D’ailleurs, d’après elle, comme il était hors de question de laisser la fille unique seule à la maison, elle considère avoir vu beaucoup de films qu’elle n’aurait pas dû voir à l’âge qui était le sien. A cette époque, Bourg possédait un nombre de salles bien plus important qu’aujourd’hui, le cinéma était alors bon marché et très populaire.
 
certainsl-aimentchaudbwilder.jpg
Dans l’île dont je rentre de vacances, plus exactement dans la petite ville où nous avons posé nos valises, il y avait bien un cinéma. Deux salles, deux films, deux « 
blockbusters » américains. A l’écran durant trois semaines : le dernier Harry Potter et Transformers
Même si nous n’étions pas partis à 10 000 Km de chez nous pour aller nous enfermer dans une salle noire, lorsque j’ai appris cette terrible nouvelle, avec emphase et des trémolos dans la voix, j’ai déclaré à mon compagnon : « tu vois Gabriel, si je devais être assigné ici à résidence, je crois que j’en mourrais. »

Chaque fois, les derniers jours d’un voyage, je commence à me réjouir de bientôt retrouver tout ce que j’ai laissé à Paris, notamment les salles de ciné.
Le choix de films qu’on peut trouver dans notre capitale ne m’a jamais paru limité. Parfois même, on en arrive à craindre de ne pas avoir le temps de pouvoir voir tous ceux qui nous intéressent, tant sont importantes les sorties et rapide la disparition des plus confidentiels.
 
Bien que ce ne soit pas dans l’air du temps et que les critiques formulées par C. un copain perdu de vue qui travaillait dans la production, ne soit pas fausses, je crois que, dans l’ensemble, le système français d'aide au cinéma – tout comme d’ailleurs celui du secteur du livre – contribue à ce dynamisme et cette variété des oeuvres diffusées . Plus récemment, il semble aussi que les technologies numériques, en réduisant le seuil de rentabilité d’un film donnent leur chance à des films qui n’auraient jamais pu être réalisés en 35 mm.
 laleonsantiagootheguy.jpg
La LeÓn
Ainsi, en rentrant, je me suis précipité voir La León de Santiago Otheguy que je craignais voir disparaître des écrans (encore programmés dans seulement deux salles). Bonne pioche. Un premier film très réussi, qui mérite une place dans une anthologie des films traitant de l’homosexualité, quand bien même le réalisateur (hétérosexuel) se défende d’avoir voulu faire un film militant sur l’homosexualité.
 
En parcourant le Net, je m’aperçois combien la passion pour le cinéma est partagée et suscite un grand nombre de contributions dont certaines originales et de grande qualité.
Nul n’est donc besoin de répéter ici ce que d’autres expriment très bien, en particulier le réalisateur, qui ayant résidé en France, répond dans un français parfait à une longue entrevue filmée.
 
Pour faire bref, il s’agit d’un film d’hommes. Un vrai film de cinéma, peu bavard. Un film tout du long tendu qui parvient remarquablement à nous faire ressentir l’impossibilité d’être homosexuel, face à la haine d’un personnage central dans ce coin du détroit du Paranà.

Pour Alvaro, il n’y a pas d’autre réaction possible que la soumission muette et honteuse au harcèlement d’El Turu, pas d’autre échappatoire que de rares et furtives étreintes hors de sa communauté, que ce soit avec un riche plaisancier de Buenos Aires ou d’en envisager avec un migrant paraguayen venu braconner du bois. D’ailleurs, c’est le même El Turu homophobe qui tente de soulever la population locale contre les migrants.

Bonne idée que de nous rappeler qu’il y a de cette même difficulté d’accepter la différence dans l’homophobie et la xénophobie, de cette même mécanique de la haine.

lunetted-or.jpg 


Néanmoins, les origines de l’homophobie sont un sujet controversé et ça m’a rappelé un échange eu sur ce blog avec un blogueur qui s’est depuis retiré du Net : http://notesgaydethomas.over-blog.com/article-3999260-6.html#anchorComment
 

 
 idon-twanttosleepalone2.jpg
I don’t want to sleep alone  // still life
                               
 
« En un mot, on tient en l'insulaire Tsaï Ming-liang, maniériste grand cru, l'antithèse du réaliste Jia Zhang-ke, fleuron de la Chine continentale dont deux cent mille spectateurs français, les choses finissant de fait par se savoir, ont récemment découvert le nouveau film, Still Life. L'un fait de la poésie, l'autre de la prose, mais on en déduirait à tort qu'ils ne nous parlent pas de la même chose : de l'individu atomisé, de la déréliction des temps modernes, de ce monde censément plus performant qui continue de briser les hommes comme fétus de paille. »

Lumineuse idée de rapprocher ces deux cinéastes pour mieux les distinguer par leur langage : pour le cinéaste du réel de Still life et de The world, la prose, pour le deuxième, la poésie.
 
De Tsaï Ming-liang, j’avais aimé son Vive l'amour. Dans un large mesure
I don't want to sleep alone traite du même sujet, de cette universelle quête de l’amour d’un autre (homo compris) dans un univers urbain déshumanisant.
 Idontwanttosleepalone4.jpg
La première fois où je me piquai de rédiger une « critique » de film, ce fut à propos de L'odeur de la papaye verte. J’avais alors dû écrire : « C’est beau. C’est lent... Plutôt chiant. Pourtant [...] » Cette formule vaut pour le dernier film de Tsaï Ming-liang. Peu ou pas d’actions et de dialogues, des plans qui s’étirent jusqu’à en devenir quasi photographiques, on s’impatiente souvent, pourtant la poésie est là, des images, des situations.
D’une catastrophe écologique sur la région, des feux de forêt dont les fumées contraignent la population de Kuala Lumpur à porter des masques, le cinéaste parvient même à nous faire sourire.

stilllifereview.jpgMais ce qui m’a ému, par-dessus tout, dans ce monde urbain de brutes, et qui m’a finalement fait tenir, ce sont ces gestes d’humanité - au sens de bienveillance, compassion, bonté - que prodigue un immigré bengali à un sans-abri laissé pour mort, et ceux, dispensés parallèlement par deux femmes à un jeune homme dans le coma.
Attentions très physiques, douces, patientes à un inconnu, à un blessé, à un malade.

Amour désintéressé et altruiste, cet
Agapè des Ecritures des chrétiens ? Pas totalement, pas seulement. Il y a l’amour d’une mère pour son fils dans le coma (aimer son fils n’est-ce pas aussi aimer sa créature, un peu s’aimer soi-même ?).
Et, comme en témoigne, la scène où Rawang, le bengali, essaie de tuer son sans-abri qui l’a abandonné pour la serveuse, Eros aussi est bien là, Eros, cet amour qui est besoin, désir d’aimer, élan possessif, physique, existentiel (voir aussi sur ce blog  Les origines de l'amour).
Rawang, lui aussi, ne veut plus s’endormir seul. Rien de plus humain.
 i-don-t-want-to-sleep-alone-3.gif
 
 
 
 
 
 
Tout au long du film de Tsaï Ming-liang, un matelas joue un rôle central. Ça me fait penser à une chouette idée de coopération qui commence à faire parler d’elle : le couchsurfing ou surf sur canapés.
 
 thebubble4.jpg
J’ ♥ ♥ ♥ aussi
The Bubble
   d’Eytan Fox
D’accord sur tout ce que dit avec brio Eric Loret à propos de ce film dans Libé.
 

 
La mort de Mgr Lustiger me rappelle cette blague juive racontée par Goran  
 
Un vieux Juif meurt et rencontre Dieu en arrivant au paradis. Il fait le bilan de sa vie :
Le vieux juif :
- La pire chose qui me soit arrivée, c'est quand mon fils s'est converti au catholicisme...
Dieu :
- Moi aussi...
Le vieux juif :
- Et qu'est-ce que vous avez fait ?
Dieu :
- Un nouveau testament...


 
leschansonsd-amour.jpg

Après s’être plutôt ennuyé Dans Paris, contre toute attente,
On ♥ ♥ ♥ aussi
Les chansons d’amours
de Christophe Honoré, ses adorables acteurs, les jolies chansons d'Alex Beaupain que j’écoute en boucle depuis aujourd’hui.
A ma connaissance aussi, mes premières chansons explicitement homos.
 
Ismaël
Les amours passagères
Font de futiles efforts
Leurs caresses éphémères
Nous fatiguent le corps
Erwann
Les amours qui durent
Font les amants moins beaux
Leurs caresses à l’usure
Ont raison de nos peaux.
(As-tu déjà aimé ?)
----------------
Erwann
Etre un corps, je suis d’accord
T’offrir mes bras pourquoi pas
Mon lit, Ok encore
Pour rire en salir les draps
Mais je crains que pour tout ça
 
Tu doives entendre je t’aime
Tu doives entendre je t’aime
(J’ai crû entendre)

chansonsdamour.jpg 
 
Autres « fils » concernant Christophe Honoré sur ce blog
A propos de l’écrivain pour adultes http://notesgaydethomas.over-blog.com/article-4612630.html
 siebum2.jpg
Sœurs fières à la riche peau de chagrin d’un brun rose et purpurin...
 
Peut-être vous est-il déjà arrivé de relire plusieurs fois une notice technique sans pour autant parvenir à comprendre son contenu ? Peut-être n’avez-vous pas trop l’esprit « ingénieur », mais il se peut aussi que ce que vous lisiez, fût objectivement incompréhensible. La faute au traducteur.

Google
se targue d’offrir gratuitement un traducteur automatique. Alors que je devais être un peu désoeuvré, je me suis livré à un jeu stupide. 
Je lui ai demandé de traduire un Erotique de Verlaine en anglais, puis de le restituer en français. Ci-après donc le meilleur résultat que l’outil linguistique de Google a pu fournir :
Le passage par l’allemand - je ne parle même pas du chinois traditionnel BETA ( ?) - était encore plus terrible.
 
Même lorsque vous ne bandez pas,
Votre queue, l'encor fait mes plaisirs
Qui accroche, blanc d'or entre vos cuisses,
Sur vos roustons, charmes foncés.
 
- Testicules de mon amoureux, de soeurs fières
Avec la peau riche de personne
De la douleur du brun un rose et un purpurin,
De farceuses et de Couilles guerrier,
 
Et dont la boule gauche,
Très petit peu plus que l'autre
D’un mendiant astucieux et d'un bon apôtre
A qui affinent ainsi, nom d'air de Dieu ?-
 
C'est dodue, votre willy
Et velouté, du pubis
Au foreskin, fermeture plus mauvaise,
Avec trois quarts d'une crête rose. [...]
 
Ce poème gaillard et tous ceux réunis dans le recueil Hombres (Hommes) sont téléchargeables sur le site d’un cousin du Québec : http://jydupuis.apinc.org/libertinage/index.htm
siebum.jpg

commentaires (0)    recommander
Jeudi 2 août 2007


Rejoindre Roissy en RER à une heure de pointe, c’est déjà un avant-goût de vacances : une foule métissée s’entasse autour des sièges. Limite nerveuse, il fait trop chaud et il est difficile d’échapper à la promiscuité.
Au Bourget, le compartiment se vide un peu et je me rue pour m’asseoir sur un siège qui vient d’être libéré. Face à moi, un jeune homme brun termine sa conversation téléphonique, à ses côtés un homme mûr avec un petit sac de voyage sur les genoux. 

A cet instant, il se peut que mon cœur se soit mis à battre plus vite. Ce garçon possédait cette beauté exceptionnelle qui irrésistiblement arrache les yeux de ceux qu’elle croise. Très proche de vous. Vos jambes touchent presque les siennes. Une gueule d’ange sur corps d’homme, le genre à faire la couverture d’un magazine mais qui aurait été épargné par le business de la beauté. Je l’ai crû entendre parler en espagnol, une beauté que je qualifierai donc de latine.

Il a l’air triste, comme s’il venait d’apprendre une mauvaise nouvelle.
Peut-être est-il simplement fatigué ?
Il pose doucement sa jolie tête sur l’épaule de son voisin et ferme les yeux. Son voisin ne bronche pas.
Peau mate, plus claire sur des bras musclés. Son polo blanc échancré laisse poindre des poils de son torse. herbkleincharlie93.jpgDes traces de peinture ( ?) sur les extrémités rugueuses de ses belles mains. Son visage d’ange surtout, sous ses arcades sourcilières bien droites, deux adorables ellipses habillées de longs cils.

Toujours les yeux clos, il s’installe plus confortablement contre son voisin qui, sans mot dire, l’étreint alors pudiquement par l’épaule.
Sont-ils parents ? Se peut-il que ce soit le père et son fils ? Je songe un instant au Père, fils d'Alexandre Sokourov.

A la station « Parc des expositions », le compartiment se vide encore. Le jeune homme est maintenant confortablement calé contre l’homme.

Roissy I, il ouvre les yeux, se tourne vers son voisin et l’embrasse. Au fond du compartiment, on se retourne vers eux.

Roissy II, tout le monde descend, le garçon et l’homme ont un sourire complice en jetant un coup d’œil dans notre direction. Le sourire de l’ange a révélé sur le côté deux trous noirs dans sa dentition. Deux trous presque rassurants devant une aussi émouvante perfection.
Sur le quai, puis sur l’escalator, des gens continueront à regarder en coin le couple.

Après avoir enregistré, en fumant dehors la dernière cigarette avant 12 heures de vol non fumeurs, on s’est dit tous deux que l’homme ne devait pas être peu fier de son jeune amant. Avec une pointe d’envie ?
 Gnpluschow2.jpg

Lorsque j’ai raconté à Gabriel que j’avais dans un premier temps pensé m’installer en face de russes puisque j’avais entendu dans mon dos le jeune homme dire « da » au téléphone. J’ai confirmé son hypothèse que l’ange pouvait être roumain. J’évoquai le gigolo roumain de Bruce Benderson
[1] et en profitai pour lui raconter que ma sœur, la dernière fois que je l’avais eu au téléphone, m’avait dit avoir à dîner Jean-Michel[2], le cousin de son homme, accompagné de son nouveau petit ami, un gitan passé par la case zonzon, complètement grillé sur la ville de Bourg. Le côté latin de l’ange qui dormait sur l’épaule gauche, c’était donc peut-être d’être né tzigane.
 
A l’occasion de la sortie de son film L'ange de l'épaule droite , le cinéaste tadjik Djamshed Usmonov a rapporté l’histoire qu’on racontait aux enfants dans son enfance et qui l’a profondément marqué :

Selon une vieille légende de l’islam, chaque homme a sur ses épaules deux anges invisibles. L’ange de l’épaule droite consigne les bonnes actions, tandis que l’ange de l’épaule gauche note les mauvaises.
Au jour du Jugement dernier, les bonnes et les mauvaises actions de l’homme sont pesées dans la balance de la justice. L’homme est alors envoyé au paradis ou en enfer. [...]
 

JohanPierreCommoy.jpg
Les témoins d’une « parenthèse enchantée»
 
Un beau dimanche ensoleillé de Juin, dans le train avec nos vélos, en route pour Compiègne.
 
Au cours du voyage en train, Darek[3] nous a avoué avoir eu, la veille, un coup de « mou ». Après un bon dîner préparé avec Jorge, quelques verres de vin, et le visionnage d’un film évoquant les années où il est arrivé à Paris, ça allait déjà beaucoup mieux.  Johan, journal intime homosexuel d'un été 75. Tout un programme...
Quand le lendemain, il a vu la belle journée qui s’annonçait et sa gueule dans la glace, qu’il n’a finalement pas trouvée si mal, il s’est senti en pleine forme.
 
Il nous avait prévenu, le film vaut surtout comme témoignage d’une époque, celle d’un Paris à pantalons « pattes d’éléphants » et tee-shirts moulants, d’homos à cheveux longs parfois moustachus. Époque d’une drague effrénée dans les jardins publics (Tuileries comme toujours, square à la place de la pyramide du Louvre, jardins du Trocadéro, square derrière Notre-Dame), et même dans la rue, Rive Gauche, du côté de St Germain Des Près.
Une décennie durant laquelle Darek dit, avoir tout essayé... Et chopé pas mal de MST. D’ailleurs, lorsqu’il rencontra Jorge, ils ne purent baiser tout de suite, contraints qu’ils étaient, tous deux, de soigner celle qu’ils venaient d’attraper.
 JohanLib--reaudouchesfroidesA.cordier.jpg

Dans sa première partie, le dernier film de Téchiné, Les témoins ne manque pas d’évoquer cette extraordinaire libération sexuelle en œuvre, en particulier, la fiévreuse activité qu’il régnait derrière les rares buissons de Paris.
Darek, qui avait vu le film avant nous, n’était pas vraiment emballé, notamment parce qu’il trouvait les personnages peu crédibles.
Et le « solaire » Johan Libéreau (Tiens ? Encore un Johan !), ne l’avait-il pas touché ce garçon qui m’avait séduit dans Douches froides ?
Non, pas particulièrement, il l’avait trouvé, « comment dire ? Un peu niais ».
Pourtant, comme pour renier le mal qu’il venait dire du film, il a fini par passer aux aveux : « J’ai pleuré. »
 
P.S. Le Johan de Philippe Vallois, permet d’apercevoir un joli garçon, Pierre Commoy, le Pierre de Gilles (Cf http://notesgaydethomas.over-blog.com/article-6874535.html) et un autre garçon émouvant, un jeune noir dont la censure de l’époque avait coupé le sexe en érection.
 
 

Johan.jpg

 
[2] Un excentrique qui aime le jeune Pavel, Dobbleyoubush et le pape in http://notesgaydethomas.over-blog.com/article-3950566.html
 
 
[3]http://notesgaydethomas.over-blog.com/article-6470182.html (Sexe et graffiti in Rêves de vespasiennes)
http://notesgaydethomas.over-blog.com/article-6180348.html (Notes polonaises II in Les truqueurs)
 

commentaires (0)    recommander

Calendrier

Août 2007
L M M J V S D
    1 2 3 4 5
6 7 8 9 10 11 12
13 14 15 16 17 18 19
20 21 22 23 24 25 26
27 28 29 30 31    
<< < > >>

Recherche

Liens

Blog : Philosophie sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur avec TF1 Network - Signaler un abus