La première fois, on en perdit le sommeil.
Avec le temps, il est revenu, meilleur que jamais.
Au début de notre histoire commune, Gaby était le nom que je donnais à son sexe dans nos ébats de lit. Je crois me souvenir qu’il ne raffolait
pas de ce jeu qui m’amusait beaucoup. Etait-ce parce qu’il lui évoquait des expériences de pénis très autonome n’obéissant pas toujours à son propriétaire ? Etait-ce parce qu'il chosifiait
son sexe ? Etait-ce encore parce que l’idée introduisait en quelque sorte un troisième dans notre couple ?
Peu importe. Je lui ai donné Gabriel comme pseudonyme sur ce blog, non seulement pour le plaisir de faire de ce diminutif une synecdoque, mais aussi parce qu’il a toujours été un de ses prénoms favoris
« Que serais-je sans toi », se demandait Aragon, sans doute pas ce que je suis devenu. Alors,
avant que j'oublie, une tentative de revenir à la genèse de cette histoire aussi unique et essentielle pour ceux qui la vivent, que banale et souvent incompréhensible pour
tous les autres.
Que serais-je sans toi qui vins à ma rencontre
Que serais-je sans toi qu'un cœur au bois dormant
Que cette heure arrêtée au cadran de la montre
Que serais-je sans toi que ce balbutiement
Hiver 1993 - Dans un HLM de Seine St Denis, notre petite assemblée fait cercle
autour de deux grandes jattes pleines de grains gris plus ou moins foncés, plus ou moins gros.
«C’est quoi ? Des œufs de lumps ? – S’était demandé Gabriel. « C’est du caviar, mon petit Gab, quel bouseux tu fais ! » - Lui avait répondu Pucci.
Moi aussi, j’avais été pris d’un doute, à cause de la quantité astronomique de ce met de luxe qui se trouvait ce soir là sur la table.
Je n’en avais goûté qu’une seule fois, avec prudence, inquiet qu’il ait pu se gâter. Grâce à Saulius, un lituanien connu en
Hongrie[1], qui m’en avait offert une petite boite qu’il avait transporté dans son sac à dos
plus de 24 heures[2], le temps, en décembre 1989, pour rallier Paris en train depuis Vilnius.
Il fallait alors au départ de Paris (je fis le voyage dans l’autre sens, deux ans plus tard) prendre un train jusqu’à Berlin Ouest, passer à
Berlin Est afin d’en récupérer un autre passant par Varsovie. Puis vivre l’expérience déconcertante, quand vous n’aviez pas été prévenu, de vous retrouver, après une longue immobilisation du
train au milieu de nulle part, soudainement dans un compartiment tanguant en suspension au-dessus du sol, pour un changement de boggies, nécessaire à la poursuite du voyage en URSS (l’écartement
des voies ferrées était différent de celui prévalant à l’Ouest, tout comme d’ailleurs en Espagne où les espagnols, encore traumatisés par l’invasion des troupes napoléoniennes, avaient jugé prudent de se protéger ainsi de leurs
voisins français).
[2] Darek me dit que ce devait être beaucoup plus long, car, à la
même époque, 24H était la durée requise pour rallier Varsovie.
« Sur votre gauche du Beluga, à votre droite du Sevruga » Répétait avec son faux accent russe de babouchka, Hélène, la maîtresse de maison.
Communiste fidèle, russophone, elle hébergeait et dépannait régulièrement des russes. Pour la remercier, le dernier à qui elle avait donné un
coup de main, lui avait fait cadeau de tout ce caviar, qu’il garantissait être d’une qualité irréprochable, puisqu’il provenait des caves mêmes du Kremlin.
Pas forcément très « net » son russe, comme d’ailleurs l’ensemble de la Russie post soviétique, qui se livrait dans cette première
moitié des années 1990 au pillage généralisé du moindre bien public : aux hiérarques du PC et aux affairistes, le gros butin (les entreprises publiques...), aux autres, les miettes (les
ampoules de l’éclairage public...).
Bref, c’était autant à la soutenance de thèse de Françoise, la sœur chérie d’Hélène, qu'à la décomposition avancée de l’ex URSS, que nous
devions ce privilège ce jour là de nous gaver de caviar.

Herbert List Statue de marbre d'Anticythère
Un garçon avec un polo marin manches longues en coton était de l’assemblée. Petites lunettes rondes d’intello posées sur un grand nez droit surmontant une bouche charnue bien dessinée, boucles
brunes, une voix chaude et grave. Je le trouvai séduisant. Il me racontera longtemps après que je lui avais fait le même effet « physiquement » mais qu’il m’avait trouvé beaucoup trop
« baveux » ou « pontifiant ». Il passa la soirée à discuter en catimini avec deux garçons dont l’un avec qui il me dira avoir couché[3]
Je l’ai retrouvé à une fête chez Zora (CPE dans un grand lycée de banlieue, elle jouissait alors d’un extraordinaire appartement de fonction
au dernier étage qui se prêtait parfaitement aux fêtes bruyantes). Le garçon fit fonction de « DJ » une bonne partie de la soirée. Je le revois assis en tailleur devant la chaîne hi
fi. Nous nous sommes fait la bise lorsque j’ai quitté la soirée.
Au bas du bâtiment, assez énervé, j’avais demandé à Françoise, la sœur de Hélène, si Gabriel n’était pas homo : « a priori, il est bi, compliqué, laisse
tomber !».
La même bande partit ensuite faire du ski dans les Pyrénées. Le 1er janvier 1994, sous un beau clair de lune nous avons marché dans
la neige en chantant « La Varsovienne»[4], bras dessus, bras dessous, Hélène, Elisabeth, Gabriel et moi. Deux filles,
deux garçons. Quand ce fut l’heure de rejoindre nos chambres, j’ai fortement désiré échanger une Elisabeth contre un Gabriel.
A la fin du mois (le cachet de la poste faisant foi), le facteur m’a apporté une enveloppe papier recyclé, avec mon adresse écrite dans une
très belle écriture, à l’encre noire, et la sienne au dos. A l’intérieur, une carte postale reproduisant la première page de la loi de 1882 sur l’enseignement primaire obligatoire. Au dos, il
avait écrit :
Chèr Tome,
Cé du pur kitsch postal com tu peu le voir et comme tu l’apprécira jean sui sur. Mai c’é du kitsch du deuziem degré... tendense républiquin pas rigolo (cela pléré surment a J.P. Chevènement, mai
lui sa srai pas pour de rire !)
Cé auss pasque tes professeur et que t’es consserné par l’école que je t’envoi cette carte.
Moi aussi jai aimé l’école et com tu peu le voir, j’ai presque tout retenu.
Je t’embrasse.
Au retour d’un autre séjour de ski en Autriche avec Elisabeth, rendez-vous fut pris pour aller voir ensemble un film dans le quartier latin. En sortant, on a fouiné à la librairie
PUF, place de la Sorbonne, aujourd’hui disparue et je lui ai offert « Un anglais sous les
tropiques» de William Boyd. Comme on ne devait avoir envie de se quitter, on a bu des pots, fumé des clopes en discutant sans discontinuer, pour finir dans mon studio du
10e où un dîner fut improvisé.
Lorsqu’on s’est aperçu qu’il était trop tard pour que Gabriel prenne un train de banlieue, je lui ai « tout naturellement » proposé
de partager mon convertible et de quoi se changer pour aller au travail le lendemain. Comme je devais partir à l’aube le lendemain à Djerba pour accompagner un groupe d’étudiants, il garderait un
jeu de clés.
Sur le balcon, sans doute un peu éméché, je me suis enfin risqué à l’enlacer. Sans hésitation, sa bouche a alors trouvé la
mienne[5]. Quand il fut l’heure pour moi de descendre prendre le taxi (à
4H30 !?), nous n’avions guère fermé l’œil mais je ne ressentais nulle fatigue.
[3] Flagrant
délit de mémoire défaillante avec cette tendance à compresser le temps dans un évènement unique =>voir ci-après la lettre d'Elisabeth qui évoque deux soirées de thèse (thèse de doctorat
et habilitation à diriger des recherches ?)
Sous le titre A las barricadas, il devint le
chant des républicains espagnols en 1936.
[5] En fait, Gabriel dit qu’il ne s’était rien passé ce soir là. Même si nous
avions partagé le même lit. Il s’en souvient bien car il avait peu dormi, se demandant s’il n’avait pas fait fausse route. C’est seulement au retour d’une seconde fête chez Zora que
nous nous sommes « connus ».
Juan Tessi Instalacion
Je passais cette semaine en Tunisie sur un nuage : « je crois que j’ai trouvé la perle rare », Avais-je dis à ma collègue.
Je fis comme j’avais toujours fait en voyage, je n’appelais personne, pas même Gabriel. Pour moi, ça ne faisait pas de doute, je le retrouverai au retour.
Il n’en allait pas de même pour lui qui s’était ruiné en Minitel afin d’essayer d’identifier avec quel vol je rentrerais. Sa soeur, ses amis
avaient beau lui mettre sous le nez tous les indices de mon attachement, mon petit Gabriel doutait de son charme irrésistible.
Comme une évidence, après de chaudes retrouvailles à la lueur des bougies et Amina Fakhet (découverte chez un barbier d’Houmt
Souk) en boucle sur le magnétophone, il vint partager mon studio.
Il avait 30 ans, moi 32. Pour nous, ça ne faisait aucun doute, nous étions bien plus heureux alors qu’à vingt ans, quoiqu’en pensent nos
copains déprimés par la crise de la trentaine.
En faisant un peu de ménage dans ses papiers pour gagner de la place, Gabriel a récemment retrouvé une longue lettre de Elisabeth.
Le 17/04/1994
Cher Gabriel,
Je crois que Thomas a enfin trouvé l’homme qu’il cherchait sans moyens détournés, sans clandestinité, ni confusion, au hasard d’une rencontre comme
il se doit dans les épisodes romanesques. Certes, le rendez-vous fut facilité par des bonnes fées adhérentes du même groupuscule sexuellement tendancieux[6], mais le destin n’a de divines intentions que celles qu’on lui a soufflées. Ce concours de circonstances heureux me fait toutefois
tristement penser que je ne gagnerai aucun amour, si ce n’est votre amitié à entretenir de telles fréquentations. Enfin, je sais comment consoler mes états d’âme amoureux, je ne me sens pas
enfermée et j’ai trop de plaisir à éprouver l’extrême sensibilité de ces hommes et de ces femmes que certains disent dévoyés ou pervers pour accepter de les quitter. Je vous apprécie trop, et je
ne suis pas encore assez influencée par certains ou je le suis déjà trop par vous-mêmes.
Je sens Tom heureux et confiant à tes côtés. Il est moins pressé par ses multiples activités, plus détendu même si la fatigue semble le submerger un
peu plus, mais elle est de celle qu’on qualifie de « saine » ! Je ne te connaissais pas avant et pourrais difficilement juger de ton éventuelle métamorphose. Je n’ai que le premier
souvenir de ton apparition chez Hélène après la remise de thèse arrosée au caviar. Tu étais vêtu de ton tee-shirt marin et planté avec ton petit bouquet de fleurs devant le piano. Tu t’étais
déplacé depuis, mais je ne garde que cette vision. Dans mon esprit tu n’avais rien d’un Tintin mais tout d’un intello pour avoir pu lire et corriger les épreuves de Françoise. Ce n’était pas un
sentiment méprisant à ton égard, mais plutôt une effroyable gêne pour moi. Puis nous t’avons revu avec Tom après la soutenance de thèse en Juin, toujours chez Hélène. Je ne me rappelle que cette
fin de soirée où l’alcool m’avait permis de faire mon délire de Melinda Cross[7] pendant que vous étiez un trio avec Hélène et ce garçon de Nantes à discuter et rire sur d’autres sujets. J’avais l’impression
paralysante en vous regardant, accroupis un peu plus loin, de n’avoir côtoyé à cette soirée que des inconnus qui le resteraient sûrement. Vous m’apparaissiez si opaques, vos fous rires si
indifférents et votre complicité si encombrante quand on en ignore l’accoutumance. [...]
Voilà ce que je voulais un peu naïvement t’écrire. Je t’aime bien et je suis contente de ton amour pour Thomas, il est l’assurance pour moi de te
voir souvent (je pense à un WE en Normandie en Juin, je rêve de Casino pour renflouer nos caisses, de plage, de soleil, de merguez.) [...]
[6] Allusion à Françoise, la sœur d’Hélène et à Fatoumata par qui
nous nous sommes en fait rencontrés et qui vivaient alors une romance.
[7] Un excellent canular imaginé par Elisabeth, de se faire passer dans une assemblée de spécialistes en
littérature comparée pour une auteure publiée chez Arlequin, avec substitution de sa photo à la photo de l’auteur sur un exemplaire.
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