Expériences esthétiques (ou non)

Publié le 22 Août 2008

Extraits d’un carnet de voyage au Japon

 

 

Martin Parr Small world - golden pavillon in Kyoto (Magnum)



 

Extases esthétiques

Du sacré dans l’art profane

 

Calendrier scolaire oblige, je m’obstine à me retrouver l’été dans des lieux de moite canicule, alors même que cet état du climat m’ôte une grande partie de mon énergie. Pourtant, pour la seconde fois au cours de ce voyage, cette contingence de température m’a presque paru sans importance.


Naoshima est une petite île de la mer intérieure Seto largement dédiée à l’art.
Contrairement à bien des lieux touristiques où il nous a fallu, au Japon comme ailleurs, supporter nos pairs (l’habituelle masse de touristes), sur cette île, nulle foule, la visite se veut ici relativement exclusive.
Oubliée donc la marche forcée à la queue leu leu dans le sens imposée de visite sans pouvoir prendre ni photos ni s’arrêter pour tenter de dessiner (c’est en général interdit).

Sur Naoshima, tout n’est que « Luxe, calme et volupté » de l’expérience esthétique.

 

Il a été confié à l’architecte Tadao Ando, la construction des deux musées de l’île, tous deux érigés sur les hauteurs, surplombant une baie magnifique.

 

 

 

Jean Michel Basquiat par Andy Warhol

 

La Benesse House abrite une collection d’art moderne et contemporain plutôt modeste mais remarquablement mise en valeur par l’écrin créé par l’architecte.
On a pu aussi y savourer un déjeuner à la présentation et aux saveurs raffinées avec comme décor, pour Gabriel une vue sur la baie et pour moi-même un grand format de Jean Michel Basquiat (« Gua-Gua » 1984).

Seules dissonances pointées par mon compagnon : le « primitivisme underground» des graffitis de Basquiat dans ce décor au caractère bourgeois conventionnel et la « musique d’ascenseur » en sourdine.

 

Benesse House

 

« Comment accéder à l’Oval que nous avons vu sur une carte postale ? » Avons-nous demandé à deux jeunes français. «Il faut résider à l’hôtel, on y accède avec un pass magnétique. Si vous voulez on vous prête la nôtre et on vous attend ».
Accès par un funiculaire automatisé, au sommet de la colline. Rien que pour nous deux, extra ! Très rare.

 

Sur les conseils de notre hôtesse, on démarre la deuxième journée sur nos vélos pour jouer au « jeu de piste » de l’Art house project : une carte blanche donnée à des artistes pour rénover et s’approprier des lieux en différents points d’un village (de vieilles maisons et un sanctuaire).

 



 

Mais le meilleur est pour la fin de la journée. Tout en haut de la plus haute colline, le musée Chichu.

Ici, on commence par vous soulager de 2000 yens (notre plus gros ticket d’entrée du séjour même si ce n’est pas méchant -12 euros) puis de tout appareil photo, caméra ou portable (merdouille, aucune transgression possible !).
On accède ensuite au musée en longeant un étroit
jardin où poussent plantes et fleurs de... Giverny. Car en effet, ce musée, s’il ne présente que peu d’œuvres : deux « installations » lumineuses de James_Turrell, une salle Walter De Maria, abrite aussi quatre tableaux de Claude Monet issus des innombrables nénuphars peints sur la fin de sa vie à Giverny.


Une "collection" aussi ténue paraîtrait bien dérisoire sans l’oeuvre en grande partie souterraine de l’architecte Tadeo Ando et la mise en scène des œuvres d’art qu’elle permet.
 

 

 

Oval - Benesse House

 

Le cheminement imposé avant d’accéder à chaque salle fait irrésistiblement penser à la progression vers le sanctuaire d’un temple ou d’une église. Les chuchotements et les déplacements silencieux des visiteurs aussi. Dans deux salles, il faut même se déchausser. Mais rien de plus justifié dans celle qui accueille sur ses quatre murs blancs les « water-lily » de Claude Monet : le sol y est entièrement recouvert de petits galets blancs.

 

Au centre de la salle baignée d’une lumière irréelle elle aussi blanche, un jeune homme s’est tenu longtemps immobilisé face à la plus grande toile. L’imprimé sophistiqué de sa chemise à manches courtes semble avoir été conçu pour être coordonné à la toile de gauche. La peau de son visage, de ses bras et de ses mollets est pale, il n'est pas très grand, mignon, il semble méditer.

 

Notre voisin du bar, un Japonais vivant à Paris et sa copine ont traduit l’atmosphère de ce lieu exactement dans les mêmes termes que nous : « like in a church » (celle d’une église), lieu d’une expérience esthétique, lieu de contemplation quasi-mystique.

 

 

 

 


Sur Claude Monet

http://www.fondation-monet.com/

http://www.musee-orangerie.fr/

 

L’autre lieu d’art extraordinaire par sa collection d’antiquités et par l’architecture de la construction de Ieoh Ming Pei : le musée Miho (environs de Kyoto)

 

L'expérience esthétique : un cours du philosophe Yves Michaud à l’Université de tous les savoirs (vidéo et diapos).

 


 

 


Trône impérial (« Annales » de voyage)

 

C’est chose connue : les japonais savent soigner les détails et comme ils semblent obsédés par la propreté, leurs ingénieurs ont conçu un véritable joyau pour se délester agréablement et sans traces aucune de nos plus basses œuvres.

A peine avez-vous posé votre auguste postérieur sur la lunette qu’une petite cascade d’eau prépare la glissade sur les pentes de la cuvette. Indisposé par les effluves de vos selles et déjà hanté par la honte de croiser un quidam à la sortie de l’habitacle ? N’ayez crainte ! Certains modèles sont équipés d’un diffuseur de parfum.

Harassé d’en avoir fini avec une « tourista » retors ou d’une expulsion un tantinet laborieuse, dans une atmosphère forcément torride, il vous reste à appuyer sur un bouton figurant un genre de fontaine sur une paire de fesses, et à ce stade, connaissez l’extase du petit jet tiède vous nettoyant l’orifice (les plus sensibles d’entre nous n’hésite pas à parler de massage). Finissez vous au papier et repartez le fondement propre comme jamais. A importer d’urgence.

 

 

 

Franck Malafronte



Tokyo - Stupeur et tremblements

 

Un petit chien écorché et sanguinolent avec des pattes coupées. « Il s’est fait bouffer par le rat » Pensai-je. En escaladant avec peine la balustrade d’un balcon ( ?), je sens qu’il bascule. Ça bouge, ça tremble, ça grince au-dessus de nous ; des éclats de voix dans la rue. Gabriel se retourne brusquement en marmonnant. Je pose alors ma main sur son avant-bras en disant : «  C’est un tremblement de terre ». Notre premier tremblement de terre. Une broutille nous a-t-on dit par la suite, au maximum 3,5 sur l’échelle de Richter.

 

Stupeur et tremblements d’Amélie Nothomb



 

 

 


Musée national de Tokyo

 

Une sélection de « splendeurs de l’art japonais » et un jeune et joli japonais qui, la tête penchée, ne cesse de prendre des notes de sa main gauche.


Musée National de l’Art Occidental de Tokyo

 

Un florilège japonais comme contrepoint de la précédente sélection. Dès la cour, les énormes couilles de l’archer de Bourdelle annoncent une différence de taille.

 


 

 Musée Miho



Du voyage

 

Le pire (ou le meilleur) d’un tel voyage, c’est la perte de tout repère, de toute certitude et la nécessité de tout devoir apprendre, tel l’enfant, mais avec la tête d’un vieux, à savoir peu ou mal. Le pire (ou le meilleur) d’un tel voyage, c’est de devoir accepter qu’on ne contrôle rien, ou si peu,... pas même ce matin la correspondance à Ueno entre la ligne Hibyia et la Yamanote line (et non la Tagamuchi ?! comme je m’obstinai à l’appeler).







Jardins du palais impérial à Tokyo - La beauté du vide

 

 

Tandis que je disais à Gabriel que ce que j’aimais le plus dans ces pelouses verdoyantes parsemées de pins torturés, c’étaient les vides qui s’y dessinaient, je lis dans le guide un intertitre : « le vide zen »


 

 

Kyoto - Drôle de manières pour une rencontre

 

Retour de soirée légèrement éméché, les écouteurs de l’IPod dans les oreilles pour me distraire de la longueur du trajet et de la fatigue de la journée.  Stop à l’entrée de la rue conduisant au ryokan pour se fumer une ultime clope. Gabriel tente de sortir le paquet de cigarettes du sac à dos que je porte, non sans mal, car je gigote sur le « très pétasse » mais curieusement irrésistible Get over you de Sophie Ellis Bextor . A l’approche d’un mec, je cesse brutalement de tortiller du cul. Dans mon dos, Gabriel a enfin extirpé le paquet. Le type s’approche en me fixant, il passe très près et, sans me quitter du regard, se lèche lentement les lèvres. Une fois qu’il nous eut dépassé, il s’est retourné une fois lentement. J’ai fait mine de n’avoir rien vu. Quant à Gabriel, il n’a rien capté.

Insulte ? Insanité ? Invitation ? Je n’aurai jamais le décodeur.



   

Notesgaydethomas/ Printemps chéri

Rédigé par Thomas Querqy

Publié dans #touriste

Repost 0
Commenter cet article

Alexis 27/09/2008 14:02

Vous le voyez : ce prénom au S ambigü (contrairement à Boris, Régis, Francis, Anaïs !) m'a toujours accompagné d'un sifflement (ridicule ? du moins dans la bouche de mon interlocuteur ?).Je pensais en effet à Marguerite Y., mais qui le tient des discours de Platon, et qui a été aussi bien repris dans Les Amitiés particulières, dans Hervé Guibert...

Thomas Querqy 28/09/2008 11:29


Plus que dans le S, le "sifflement" n'est-il pas alors davantage dans le X ?

A ce propos, peut-être liras-tu avec intérêt "100 petites expériences en psychologie des prénoms" de Nicolas Guéguen qui vient de paraître ? A défaut, il en est question dans le Monde 2 du 30 août
2008. Bon dimanche.


Alexis 27/09/2008 00:59

La question reste posée. Pour moi jamais je n'ai vraiment su...je rougis en lisant votre réponse, tant de compliment me paraissent immérités. Quant à mon prénom (veuillez prononcer le S), que j'aime moi aussi bien que je ne l'ai pas choisi, c'est aussi un traumatisme... Je rêve d'écrire, un jour, quelque chose qui s'appellerait "Un Prénom prédestiné".

Thomas Querqy 27/09/2008 10:35


Alexisse, "prénom prédestiné" ? Je suppose que tu fais allusion au livre de Marguerite Y.?

PS. En relisant mon message précédent, je rougis d'avoir pu rédiger des phrases aussi "ampoulées", mais ne regrette pas le compliment. Bon, c'est pas le tout, mais faut que je retourne à
l'équeutage des haricots.


Alexis 02/09/2008 17:36

C'est amusant, l'Internet : je fais des recherches sur Hervé Guibert et Lagarce et, de fil en aiguille, je me retrouve sur votre blog... et la lecture m'occupe un moment.J'aime votre ton et les photos que vous choisissez (or je me trouve ces temps-ci dans une avidité de photos et une réflexion sur la position du spectateur). J'aime qu'on me parle de voyages, et encore plus du Japon...J'aime aussi lire que vous n'avez pas de projets, je me sens moins seul...Au plaisir.Alexis

Thomas Querqy 03/09/2008 13:25


Merci Alexis (le beau prénom qui vous a été offert) de me dire que vous avez eu plaisir à me lire. Le compliment d'un graphiste - écrivain de belles choses aimant la photographie est de
ceux que j'apprécie par dessus tous.
Sans doute nous informerez vous sur votre blog de la parution de vos "Instantanés", ces "photographies écrites" que je suis curieux de lire. Au plaisir...

PS Il a été amusant de découvrir le nom que vous avez donné à votre blog, car il y a quelques jours, j'écrivais à une amie que je trouvais dans ce dicton une pensée finalement
Zen, dans ce qu'elle a de paradoxale : est-ce ou non une bonne chose que d'amasser de la mousse quand on est pierre ? 


Lionel 24/08/2008 15:59

Salut Thomas,Merci pour ton commentaire sur l'Iran. J'avais découvert récemment grâce à toi la coupe Warren; et je viens de lire le Japon. Cela m'a rappelé que les Nippons, sur la fondamentale question de la toilette, ont réussi la fusion de l'Orient et de l'Occident… mais ma préférence va au tout sans-papier !Pardon d'être aussi trivial pour cet article d'une haute teneur !Amicalement,Lionel

Thomas Querqy 26/08/2008 10:00


Ne t'excuse pas ! La question peut être à la fois triviale et fondamentale (pour te citer). @+