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Publié le 13 Avril 2017

Manifestants à Belgrade photo Aleksa Vitorovic pour Vice.com - avril 2017

Manifestants à Belgrade photo Aleksa Vitorovic pour Vice.com - avril 2017

"Bella ciao" Goran Bregovic

"A Whiter Shade Of Pale" de Procol Harum (1967) - entendu en ville

L'autre soir, le chauffeur de taxi qui nous a conduit à Ušće au bord de la rivière Sava pour dîner au čarda Stara koliba sur un splav au bord de la rivière, s'étonna qu'on puisse venir à Belgrade pour d'autres raisons que professionnelles. A sa décharge, je peux concevoir que passer la soirée en duo entre hommes d'une maturité certaine devant une truite à la crème de Parmesan et d'une bouteille de belo vino local soit assez éloigné de sa conception de vacances réussies.

On était averti : Beograd n'est pas vraiment Sitgès, pour l'heure, les établissements accueillant du public sont au mieux pet friendly et... fumeurs.

Une fois de plus ce soir au restoran Polet en entrant dans la salle à manger nous avons suffoqué. On a bien avisé la mezzanine qui nous a paru "non fumeur" (dans un autre resto, la salle était au sous-sol) mais vu que la fumée monte, Gabriel qui ne fume plus depuis plus de deux ans a jugé plus sage de me prendre une clope et de se rallier à la proposition du serveur venu à notre secours, perdus que nous étions devant cette carte en cyrillique : on prendrait de la truite fumée.

De retour à l'hôtel, vous renouez avec ce rituel consistant à renifler en tordant du nez vos vêtements qui puent, un truc très ancien que l'on faisait dans les années 1970-80, à cette époque où la mère de Gabriel tenait toujours un gosse sur ses genoux à l'avant de la voiture (la ceinture de sécurité n’existait pas), avec son père au volant, une Gitane maïs au bec.

"Friend not bacon"

"Friend not bacon"

Vegan et autres intégristes de l'alimentation sans chair animale pourront se sentir ici également en terre hostile : le serbe est un viandard à qui l'on sert à la pelle du bœuf et du porc. C'est une vieille passion puisque le premier soulèvement serbe contre les Ottomans en 1804 fut conduit par le plus important éleveur de porcs des Balkans, Karađorđe.

Vous l'avez compris, être un rebelle ici, c'est bouffer "veggie". Ainsi, le taxi qui nous a conduit jusqu'au Red bread, une officine de la secte des fruits et légumes, nous a demandé qui nous avait fourgué pareille adresse : "It's a chit restaurant", a-t-il bougonné définitif. On vous le disait...

Quelle que soit votre position au sujet du tabagisme et du végétarisme, que pourrez-vous apprécier en séjournant à Beograd ? L'art dans ses musées ?

On touche ici un sujet délicat, au cœur duquel se trouve le Musée National, qui abrite la plus importante collection d'art du pays mais qui n'a toujours pas réouvert ses portes pour cause de travaux depuis... 2003. Des ouvriers s'y activaient encore lorsque nous sommes passés devant mais plus personne ne se risque à annoncer la fin de chantier. A l'évidence, il s'agit d'un dossier politique faiblement prioritaire.

Belgrade, « pet friendly »
Réfugiés à Belgrade - Photo Michael Bunel. Ciric pour Libération

Réfugiés à Belgrade - Photo Michael Bunel. Ciric pour Libération

Un autre chantier immobilier semble lui progresser beaucoup plus sûrement : le "Belgrade Waterfront" dans le quartier de la gare, le long de la Sava, qui va totalement changer la morphologie de Savamala, jusqu'alors "centre de la vie artistique et nocturne" de la ville. La recette de son efficacité ? Un fond d'investissement privé basé à Abu Dhabi, des pouvoirs publics "motivés", et l’on a lu, parfois des méthodes de truands pour faire place nette pour le chantier, qui ont jeté dans la rue en juillet dernier des dizaines de milliers de manifestants.

Dans l'avion du retour, une charmante voisine de siège serbo-normande a commencé par nous dire que le bon côté du projet aura été de faire disparaître un bidonville en plein centre historique, pour ensuite s’interroger sur la pertinence d'un tel projet immobilier de luxe dans une ville où le niveau de vie moyen est si bas, tout en rajoutant que le programme se vendait a priori bien.

Belgrade Waterfront project

Belgrade Waterfront project

Affiche électorale d'Aleksandar Vučić

Affiche électorale d'Aleksandar Vučić

A quoi cela sert-il donc d’être sur place ? C’est dans un article sur le site du journal Libération que j’ai appris que depuis plusieurs jours des étudiants manifestaient dans le quartier gouvernemental.

Le jour suivant, une jeune fille, coincée comme nous à l’arrêt de tramway devant le musée de l’histoire de la Yougoslavie, nous proposa dans un français irréprochable de prendre ensemble un taxi en maraude pour revenir à la place de la République (Trg Republike), puisque selon elle, nous devions la disparition des trams à ces manifestations, auxquels, nous a-t-elle appris, s’étaient rajoutés des militaires et des policiers.

Dans ce taxi, on se mit à parler bruyamment serbe, français, et même italien, car lorsqu’il apprit que la jeune fille était une Palermitaine venue étudier à Belgrade pour y apprendre le serbo-croate, le chauffeur essaya de lui faire croire dans sa langue natale qu’il était un romain venu chercher du travail à Belgrade - sans aucun doute doué pour les langues étrangères, il avait appris l'italien devant les télés de Berlusconi.

Le catalyseur de la contestation a été l’accession de l’actuel premier ministre l’ultra-nationaliste et pro-européen Aleksandar Vučić à la présidence de la république dans des conditions jugées irrégulières notamment grâce à sa main-mise sur les médias et un contre-pouvoir judiciaire inexistant, l’autorisant à cumuler les deux fonctions suprêmes avec celle de chef de son parti.

Ce faisant, ces jeunes dénoncent dans le même temps l’absence d’avenir pour eux dans une Serbie qui ne sort pas du marasme économique, où le chômage frappe 40 % d’entre eux, avec des salaires moyens qui ont reculé de 7 % depuis l’arrivée au pouvoir d’Aleksandar Vučić en 2012, et où les jobs vont prioritairement aux enfants de la bourgeoisie dirigeante adhérente du parti au pouvoir, quand certains ne dénoncent pas également la corruption à l’Université où les riches peuvent acheter leur diplôme.

MSU Beograd par Ivan Antic et Ivanka Raspopovic (1960-1965)

MSU Beograd par Ivan Antic et Ivanka Raspopovic (1960-1965)

Mais je m’égare. à part ce Musée National fermé, où peut-on voir de l’art ?

Bien que l’unique guide de voyage trouvé sur Beograd n’en parle pas, le plan de la ville fourni par l’hôtel indique un musée d’art contemporain sur l’autre rive de la Sava, dans la zone d’Ušće (Muzej savremene umetnosti u Beogradu ou MSUB). En selle chacun sur un très bon vélo loué 500 dinars la journée (4 euros) dans un point de location Markoni (non mentionné sur la page web) sur le quai du port de la Sava et à une centaine de mètres de l’inventif Ambar Restaurant, on lui destina notre première visite puisqu’il est accessible par piste cyclable protégée. Nouvelle déception : le musée est « fermé pour travaux ». Un article sur Internet daté de septembre 2012 nous apprendra que c’est peu ou prou la même désolante histoire que pour le Musée National : « La toiture a bien été remise en état en 2007, mais le reste (façade, murs, etc.) des travaux n’en finit pas de ne pas commencer. Faute d’argent, faute de volonté politique plus encore. »

Dieu merci, nos attentes concernant le musée Zepter n’ont elles pas été déçues, bien au contraire. Dans un extraordinaire immeuble Art Déco, on y trouve une tout aussi remarquable collection d’art « serbe » couvrant la période du milieu du 20e siècle à nos jours. L’ensemble est périodisé et regroupé par mouvement artistique, avec pour chacun un texte de présentation en anglais. Bien que Gabriel (quasi bilingue) ait ronchonné que la praséologie dans les lieux d’art le gonflait déjà dans sa langue natale, alors qu’en anglais il préférait laisser tomber, j’ai apprécié au contraire de pouvoir me croire plus cultivé que je ne le suis en lisant par exemple ceci :

 

Postmodernism has been present in Serbian art since the late 1970s, in between the eastern and western pradigms – these two basic civilizational modes marked the overlapping and intersection of différent cultures in these regions. Simultaneaously, there was a conflict of cultures Serbian art itself in a continuous oscillation between the traditionnal and contemporary, dogmatic and liberal, local and international.

Le postmodernisme est présent dans l'art serbe depuis la fin des années 1970, dans une position intermédiaire entre les paradigmes de l'Est et de l'Ouest - ces deux modèles de civilisation ont marqué le chevauchement et le croisement des différentes cultures dans ces régions. Simultanément, il y a eu un conflit de cultures dans l'art serbe lui-même, avec une oscillation continue entre traditionnel et contemporain, dogmatique et progressiste, local et international.

Ma traduction que je trouve à peine meilleure que celle de Google, mais n’hésitez pas à me proposer la vôtre !

Vladimir Velickovic – Homme qui marche (1993)

Vladimir Velickovic – Homme qui marche (1993)

Miodrag Mica Popovic "Second class waiting room" 1977

Miodrag Mica Popovic "Second class waiting room" 1977

Musée Paja Jovanovic

Musée Paja Jovanovic

Pour peu de temps, nous nous sommes tout de même demandés si l’on n’allait pas un peu s’ennuyer dans cette ville où nous avions décidé de séjourner un peu moins d’une semaine. Notre appréhension s’est vite dissipée : même avec une météo pas terrible, il y a pléthore de choses à découvrir à Beograd qui comporte de nombreuses traces, d’abord de la longue occupation ottomane, plus récemment de celles de la 1ère Yougoslavie de 1918 à 1945 et plus encore de celle de la Yougoslavie fédérale communiste de Tito, disparue suite à sa dislocation progressive dans un conflit meurtrier de 10 années.

Au 21 de la rue Kralja Milana, par exemple, après avoir grimpé au 4e étage, un vieil homme souriant viendra vous ouvrir la porte de l'antique ascenseur en bois et une jeune fille blonde avenante vous guidera dans la reconstitution de l’appartement luxueusement décoré et meublé du peintre Paja Jovanovic à Vienna qu’il occupa de 1895 à 1938. Ce dernier a toujours très bien vendu. Il a épousé son modèle Muni qui avait 30 ans de moins que lui et dont on peut admirer à l’entrée un grand portrait où elle pose nue avec un fume-cigarettes. Au terme d’une vie qu’on devine agréable, l'homme s’est finalement résolu à mourir au bout de 98 années.

tour Genex Novi Beograd architecture brutaliste - photo feliksbln

tour Genex Novi Beograd architecture brutaliste - photo feliksbln

Dans un tout autre genre, les fans de « brutalisme » auront fort à faire. « Brutalisme » ? Erik, qui séjourne actuellement chez nous en Ardèche avec ses enfants, connaissait bien sûr. Pour ma part, j’ai découvert cette architecture en surfant sur Internet dans notre chambre d’hôtel.

« Brutal » ? Raaaaaah. En fait, je connaissais sans le savoir : à deux pas de chez moi, les Orgues de Flandres ou à Pantin, le CND, relèvent de cette architecture. A Beograd, le gratte-ciel Genex avec son restaurant tournant au sommet qui relie les deux tours, plus de 100 mètres au-dessus du sol, en est.

Ainsi, une fin d’après-midi assombrie par la pluie qui menace, on a renoncé au vélo et au taxi pourtant très bon marché, pour rejoindre le quartier du Blok 33 de Novi Beograd en transports en commun (un tramway puis un bus pris au bord d’une voie rapide). Une courte trotte à pieds plus loin, nous voilà sur l’esplanade déserte où il commençait à pleuvoir, et où se confirmait le sentiment d’un lieu en grande partie abandonné. La porte d’entrée de la tour recouverte d’un kakemono géant n’était pas fermée en clé, on s’engouffra dans un grand hall où rien ne semblait avoir bougé depuis la fin des années 70. Au fond, derrière un comptoir se leva brusquement un homme pour nous dissuader d’aller plus loin et verrouiller l’entrée dès que nous fûmes ressortis.

Le 2e plus haut bâtiment de Beograd visible d’un peu partout dans la ville n’est plus que la dépouille emblématique d’un pays et d’un système économique qui n’existent plus.

Belgrade nightlife

Belgrade nightlife

Le film "Mesečina" ("Moonlight") de Barry Jenkins à l'affiche à Belgrade

Le film "Mesečina" ("Moonlight") de Barry Jenkins à l'affiche à Belgrade

Une jeunette à qui je parlais de ce voyage avant de partir et dont les études sont passées un temps par Beyrouth, pense que Belgrade est pour une certaine jeunesse fêtarde européenne, ce que Berlin a pu être dans les années 1990 : Bon marché avec une pléthore de propositions (hétérosexuelles).

A propos d'Easy-jet-setting à Berlin, Maxime m’a dit avoir pensé à nous en découvrant la ville pour la première fois avec des potes. Ils y ont fait la tournée de clubs mythiques (et sans surprise se sont vus refuser l’entrée au Berghain au petit matin). Musique ? Deep house...

Deep House Ride to Berlin Music: Jan Blomqvist - I Don't Think About You (Original Mix)

Filip Timotijevic

Filip Timotijevic

George Culafic

George Culafic

Milos Tanasic

Milos Tanasic

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Rédigé par Thomas Querqy

Publié dans #touriste, #les années, #homophobie, #politique, #tragique, #intergénérationnel, #famille

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