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Publié le 25 Mars 2016

Photo : Wilhelm von Gloeden (c. 1895) vue de la terrasse de la maison de son cousin Gugliemo Plüschow à Posillipo (Naples)

Photo : Wilhelm von Gloeden (c. 1895) vue de la terrasse de la maison de son cousin Gugliemo Plüschow à Posillipo (Naples)

A moins que cela m'ait échappé, depuis janvier, on ne peut pas dire que l'actualité nous ait fourni une seule nouvelle de nature à faire baisser le niveau de désespérance, bien au contraire. C'est pourquoi je vous propose lâchement d'évoquer « L'été arctique » que j'ai lu avec délectation et qui commence par cet épigraphe : « Les orgies sont tellement importantes et nous n'y connaissons rien. »

L'auteur de cette biographie romancée d'E. M. Forster, le sud-africain Damon Galgut, a trouvé cette phrase du romancier et critique britannique dans un courrier envoyé en 1953 à son biographe et ami P. N. Furbank. Il avait alors 74 ans.

E.M. Forster en costume traditionnel indien (1924)

E.M. Forster en costume traditionnel indien (1924)

E. M. Forster, ça vous dit quelque chose ? Edward Morgan Forster. « Chambre avec vue », « Retour à Howard Ends », « Route des Indes », et surtout pour ce qui nous concerne, « Maurice », le seul de ses livres que j'ai lu, car de ses autres romans, je n'ai vu que les adaptations cinématographiques réalisées par James Ivory ou David Lean pour « La route des Indes ».

Après «Another country » sortie sur les écrans trois ans auparavant (1984), « Maurice » (1987) toucha profondément le jeune homosexuel que j'étais car « il y a dans l'histoire de Maurice tout ce qu'un garçon peut ressentir dans son éveil à l'homosexualité» dans une société la réprimant. L'histoire me plut sans doute autant également parce qu'elle ne terminait plus dans la solitude d'une geôle de Reading : « Maurice », le grand bourgeois, à l'instar de Lady Chatterley, tombait amoureux d'un jeune garde-chasse avec qui il se mettait même en ménage.

"Maurice" de James Ivory (1987)

De retour de son premier voyage aux Indes où il s'est résigné à ne pas connaître l'amour avec Masood, en septembre 1913, Morgan Forster se décide enfin, comme l'encourageait Goldie un camarade d'étude, à rendre visite à Edward Carpenter, un excentrique vivant dans un coin perdu à la campagne.

Edward Carpenter et Georges Merril - date ?

Edward Carpenter et Georges Merril - date ?

Carpenter avait une certaine réputation. Ou peut-être serait-il plus exact de dire qu'il en avait plusieurs. Né trente cinq ans avant Morgan, il défendait depuis longtemps des causes diverses, non sans liens entre elles, depuis le socialisme et le végétarisme en passant par les droits des femmes. Ce qui l'avait rendu célèbre, même s'il devait sa notoriété à un autre combat.
Carpenter était un inverti. Contrairement à Morgan et Goldie, il en parlait franchement, avait publié deux livres et prononcé des discours sur le sujet, et son attitude était en général hardie et impertinente. Il est vrai qu'il dissimulait ses convictions sous un voile de mysticisme, veillant toujours à s'abriter derrière une ouverture d'esprit globale en matière de sexualité. Et il choisissait ses mots avec soin, parlant d'amour entre camarades et invoquant une tradition d'amitié masculine qui remontait au temps des Grecs. Mais il n'avait pas renoncé à vivre comme il l'entendait et il était de notoriété publique qu'il partageait sa maison avec un ouvrier beaucoup plus jeune que lui. Ils étaient ensemble, lui avait dit Goldie, depuis vingt ans.

"L'été arctique" de Damon Dalgut

Forster rapporta de cette rencontre l'idée d'un nouveau livre.

Un livre chassait l'autre : le roman indien était oublié ; Il écrivait maintenant sur le fait d'être inverti. Une histoire d'homosexuel ! Toute sa vie il avait dû imaginer l'opposé, des hommes et des femmes se rencontrant, se séparant, alors qu'il brûlait secrètement du désir d'écrire sur lui. Et le hasard d'une caresse au bas de son dos avait révélé cette autre histoire, enfouie quelque part. Il avait vu en un instant, comme illuminée par un éclair, la ligne des événements et les trois personnages principaux.
Naturellement, jamais il ne le publierait. Il ne pourrait même pas le montrer à la plupart de ses proches. Certains, pourtant, comprendraient, il écrivait pour eux, et pour lui. Le lecteur idéal accepterait tout, et pardonnerait.

Photo de Wilhelm von Gloeden (1856-1931)

Photo de Wilhelm von Gloeden (1856-1931)

« Maurice » écrit dans l'année qui suivit, ne fut publié qu'après sa mort en 1971. Il faudra encore près de trois années de plus avant que Forster ne fasse enfin l'amour pour la première fois à la sauvette à Alexandrie en Égypte, avec un soldat soigné par la Croix Rouge où il travaillait au titre de l'effort de guerre.

La peur qu'il n'avait pas éprouvée sur le moment finit cependant par se manifester. A mi-chemin de la remontée, il ne parvenait plus à plier correctement les genoux et il se sentit légèrement défaillir. Il transpirait abondamment. Accroupi, la tête penchée afin de récupérer, il murmura sans tout à fait y croire : » C'est arrivé… C'est arrivé... »
Il avait trente-sept ans.

C'est aussi à Alexandrie qu'il rencontra le jeune Mohamed, le poète Cavafy et ses bordels miteux de garçons...

 

UNE NUIT

La chambre était pauvre et ordinaire,
Blottie au-dessus d'un bar douteux.
Par la fenêtre,
La ruelle, étroite et crasseuse,
D'en bas montaient les voix de quelques ouvriers
Qui jouaient aux cartes
Et s'en donnaient à coeur joie.

Et là, sur le lit humble et banal,
J'ai eu le corps de l'Amour, j'ai eu les lèvres
Voluptueuses et roses d'ivresse,
Roses d'une telle ivresse qu'à l'heure même
Où j'écris, après tant d'années,
Dans ma maison déserte, j'en suis ivre à nouveau.

Cafavy "Poèmes anciens ou retrouvés" Seghers/Autour du monde

Photo : Wilhelm von Gloeden (1890)

Photo : Wilhelm von Gloeden (1890)

Bonne lecture ?

Playful Pizzicato - Benjamin Britten - AN Orchestra Project

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Rédigé par Thomas Querqy

Publié dans #culture gay, #lecture

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