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Publié le 11 Novembre 2015

Les choses

[…] un manuel d'instruction militaire distribué aux soldats britanniques avant le débarquement en Normandie afin de les préparer aux singularités des autochtones notait : « D'une manière générale, les Français se plaisent à discuter bien plus que nous. Vous aurez souvent l'impression qu'ils se disputent violemment alors qu'ils ne font que débattre d'une idée abstraite. [...] »

"Ce pays qui aime les idées" de Sudhir Hazareesingh

Sur les murs de Palerme - oct. 2015

Sur les murs de Palerme - oct. 2015

Depuis mai 2012, le photographe Kevin Truong, basé à New-York, 33 ans, nourrit un formidable projet au long cours, The Gay Men Project, où il collectionne les portraits d'homos du monde entier accompagné d'un texte de témoignage. A ce jour, ce sont plus de 700 homos de tous âges et, dans une certaine mesure, de tous milieux, de 37 pays et des 6 continents qu'il a convaincu de participer, en se faisant photographier dans leur environnement de vie, et de témoigner principalement en anglais (parfois en espagnol voire en français, mais toujours traduit en anglais).

Ce document est essentiel par sa dimension planétaire mais aussi par la concomitance d'une diversité des profils et de traits communs, qu'il est permis de qualifier de culture gay. Kevin Truong, espère par ce travail contribuer à faire accepter l'homosexualité et à la banaliser. Une chose est sûre, le document ne pourra qu'aider les jeunes garçons à mieux accepter leur propre homosexualité et à les convaincre qu'il y a de nombreuses manières de l'être.

"We are family" Sister Ledge (1979) remix

Les choses
Les choses
Les choses

Laura, une nièce de Gabriel, « l'âge des possibles », a débarqué pour quelques jours chez nous avec un copain. « Petit copain ? », nous sommes nous enquis pour la question du couchage. « Non, nous a-t-elle répondu, mais pas de problème pour coucher dans le même lit, il est de sexualité incertaine. »

Ce matin, il flotte dans mon bureau le parfum d'une eau de toilette que je connais bien pour l'avoir porté pendant des années, après avoir abandonné le Gentleman de Givenchy et sa dominante de patchouli de mon adolescence, celui de Julien (le copain de Laura). « Tu sens bon, un parfum qui m'est familier : Eau sauvage de Dior, lui ai-je dit le soir même, je l'ai répudié il y a peu, car tant qu'à faire de payer un flacon des sommes de plus en plus extravagantes, autant en changer, je roule désormais en Hermès. » « Terre de feu ? Moi aussi » m'a-t-il répondu en me tendant pour preuve l'échantillon. Ça nous faisait déjà l'olfactif en commun.

Comme il s'échappe du garçon quelques mines un peu follasse en particulier un cri suraiguë quand il pouffe, l'hypothèse de son homosexualité m'est venu à l'esprit quelques secondes, le temps que je me souvienne du meilleur ami d'une copine d'étude exagérément maniéré, façon « Zaza Napoli », mais pratiquant plein de ferveur du 100 % hétéro.

Comme moi, Gabriel a bien remarqué des allusions de connivence de sexualité sans qu'on ne puisse déterminer s'il ne pouvait pas plutôt s'agir d'une sur-interprétation de son désir d'être aimable aux deux oncles pédés qui les recevaient. Pourtant, lorsque Julien m'a dit qu'en soirée, après une visite à la fondation Louis Vuitton que nous leur avions conseillé, à l'initiative de Laura et d'une copine, ils iraient boire un pot dans un bar gay, l'hypothèse a resurgi de plus belle.

Aurélien Giorgio élection Mister France 2015

Aurélien Giorgio élection Mister France 2015

Julien est un garçon bien de son époque, une époque anxiogène : l'élève brillant s'astreint à un régime alimentaire de quinquagénaire en prise avec des problèmes de santé, voyager pourquoi pas mais surtout pas dans le « sud » où c'est dangereux avec tous ces pauvres, les migrants, la canicule, les maladies, etc, ce qu'on était prêt à défendre comme option rationnelle, jusqu'à ce qu'il y inclût la Grèce et l'Espagne.

En fait, il aime surtout la Scandinavie où les gens touchent des salaires mirobolants en comparaison des nôtres. Que le niveau général des prix y soit très élevés ne change rien à sa conviction, même si on a dû lui accorder que la France avait réduit l'écart avec ces pays (des prix bien entendu, pas des salaires).

Julien comme Laura ont aussi trouvé que des vieux qui se changent dans des vestiaires sans cacher leur nudité, c'était « dégueulasse » (je ne sais plus comment la conversation a échoué dans les vestiaires). Pour expliquer sa pudeur dans un tel contexte, le garçon a exprimé sa peur ultime : « être pris d'une érection irrépressible ». Et là, je dois avouer qu'il a suscité chez moi une pensée, certes fugace, mais coupable.

Les choses

Durant notre conversation, Laura qui recevait des snapchat de son cousin exilé à l'étranger a briefé Gabriel sur cette application mobile conçue par des étudiants pour pouvoir envoyer des photos de cul éphémères sans laisser de traces (étant entendu qu'on peut toujours faire une capture d'écran). Avec ces smartphones jamais éloigné de la main de leur propriétaire et permettant d'accéder à une foultitude d'usages au quotidien aussi essentiels que de pouvoir se voir proposer un restaurant très bien noté en cas de fringale subite, mais aussi bientôt à toute leur vie et leur identité à partir d'un numéro unique, on se rapproche de plus en plus dangereusement du « 1984 » d'Orwell et des cyborgs imaginé par des auteurs de science-fiction.

Maika ELAN Photoquai 2015

Maika ELAN Photoquai 2015

Ce nouvel écosystème fonctionne grâce à une foultitude de programmes qu'on appelle, peut-être abusivement algorithmes, et à une collecte massive et généralisée de données (Big Data), principalement par quatre multinationales richissimes et échappant largement à l'impôt, qui les analysent et les commercialisent, et au besoin répondent aux demandes de surveillance des services de sécurité des États, y compris de manière illégale, comme l'a révélé Ed Snowden.

Le prochain Eldorado dont rêve le capitalisme, si j'en juge l'actualité, semble être celui des objets connectés, auquel on peut rattacher deux autres vedettes, drones et robots, tueurs ou non. Je ne suis déjà pas très « objets » tout court, et une voiture qui me commande d'une voix synthétique m'exaspère au plus haut point, alors autant vous dire que la promotion d'objets connectés par une multinationale de l'assurance ne me donne qu'une seule envie : bazarder le portable que je ne possède toujours pas, même si ça devient vraiment un sport extrême que de s'en passer.

 Luisa Dörr et Navin Kala - Photoquai 2015

Luisa Dörr et Navin Kala - Photoquai 2015

Si on rajoute au spectre d'une surveillance généralisée, la destruction de millions d'emplois et la montée prévisible des exclusions, la voie sur laquelle s'engage l'économie numérique de marché, après m'avoir beaucoup excité, me fait désormais souvent débander. N'est-il pas grand temps de penser différemment, de réfléchir aux choses de la vie qui sont essentielles ? Heureusement ça bouge, j'ai lu en particulier qu'un collectif de scientifiques avait lancé une campagne contre le développement de robots sexuels. Ça par contre, je testerais bien.

 

Georges Perec à propos de son livre "Les choses" 6 oct. 1965 (INA.fr)

Post Scriptum

Bien que j'ai catégorisé ce blog « LGTB » dans ses paramètres, j'ai demandé à la plate-forme toulousaine pourquoi il n’apparaissait pas dans cette catégorie sur le portail (pas tant pour l'annuaire que personne n'utilise plus, que pour améliorer le référencement dans les résultats des moteurs). J'ai ainsi appris que le (ro)bot de référencement avait « détecté des photos classées comme érotiques même si elles ne le sont pas forcément... » et que « dans le cadre des lois de protection des mineurs » (des États-Unis ?), il avait été aussi été référencé "Sensitive - Non Pornographic - Adult" même s'il n'est pas vraiment classé comme blog pour adultes", lui interdisant d'apparaître dans l'annuaire. Lorsque l'on voit les résultats "images" de la requête « sexe » sur Google, on se demande si l'algorithme n'est pas un brin homophobe.

Boris Vian "La complainte du progrès" (1956)

J’ai lu dans un forum un lecteur très convaincu qui disait à propos du personnage de Littell : « Max Aue sonne vrai parce qu’il est le miroir de son époque ». Mais non ! Il sonne vrai (pour certains lecteurs faciles à blouser) parce qu’il est le miroir de notre époque : nihiliste, postmoderne, pour faire court. A aucun moment, il n’est suggéré que ce personnage adhère au nazisme. Il affiche au contraire un détachement souvent critique vis-à-vis de la doctrine national-socialiste, et en cela, on ne peut pas dire qu’il reflète le fanatisme délirant qui régnait à son époque. En revanche ce détachement qu’il affiche, cet air blasé revenu de tout, ce mal-être permanent, ce goût pour le raisonnement philosophique, cette amoralité assumée, ce sadisme maussade et cette terrible frustration sexuelle qui lui tord sans arrêt les entrailles… mais bien sûr ! Comment n’y avais-je pas pensé plus tôt ? Soudain, j’y vois clair : Les bienveillantes, c’est « Houellebecq chez les nazis », tout simplement ».

Laurent Binet, HHhH, pp. 326-327

Pietro Mattoni (dit Pietro Vecchia) "Bacchus avec quatre vieillards" 1650 - Collection Banca Popolare di Vicenza au Palais Sant'Elia de Palerme

Pietro Mattoni (dit Pietro Vecchia) "Bacchus avec quatre vieillards" 1650 - Collection Banca Popolare di Vicenza au Palais Sant'Elia de Palerme

Luigi Di Giovanni "Pêcheurs de Sferracavallo" 1892 - Galerie d’art moderne, Palerme

Luigi Di Giovanni "Pêcheurs de Sferracavallo" 1892 - Galerie d’art moderne, Palerme

Giandomenico Tiepolo "Portrait d'un vieillard" 1757 – 1759  Collection Banca Popolare di Vicenza au Palais Sant'Elia de Palerme

Giandomenico Tiepolo "Portrait d'un vieillard" 1757 – 1759 Collection Banca Popolare di Vicenza au Palais Sant'Elia de Palerme

The Shoes - Give it away

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Rédigé par Thomas Querqy

Publié dans #culture gay, #intergénérationnel, #technoscience

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