Bienvenue en Dystopie*

Publié le 28 Mai 2020

* Dystopie : Récit d’anticipation, la dystopie dépeint une société imaginaire régie par un pouvoir totalitaire ou une idéologie néfaste

 

Un drone de la police survole le marché des Capucins à Marseille. (Photo : GERARD JULIEN/AFP via Getty Images)

 

« J’ai entendu tellement de conneries depuis deux mois, que, cette fois, c’est mon tour. » Christophe Alévêque, « 19 mars- 19 mai : le trou noir », seul en scène et seul en salle.

 

 

Pendant une semaine, même si ce fut inévitablement un sujet de conversation récurrent, nous avons pu enfin mettre entre parenthèses la pandémie de Covid, en famille, dans un département « vert ».
Il n’a pas été nécessaire de trouver un passeur sur le Dark Web pour quitter notre département « rouge » et franchir la frontière des 100 km de rayon autorisés, il a suffi de se mettre un masque sur la figure en pénétrant dans la gare et présenter à deux reprises notre « déclaration de déplacement en dehors de son département et à plus de 100 km de sa résidence » ainsi que le document des Pompes Funèbres faisant état de l’inhumation des cendres de ma sœur Jeanine.
Non, ce n’est pas le Covid qui l’a tuée  : elle s’est doucement éteinte dans une unité de soins palliatifs, ravagée par le cancer à 59 ans.
En mourant prématurément, Jeanine nous a offert un beau cadeau de départ :  une parenthèse d’une semaine pleine de soleil, de vie communautaire, de cuisine et de repas arrosés, de jardinage, de remise en route de la piscine et de baignade, de ballades à pieds ou en vélo électrique ad libitum, de conversations parfois agitées, de quatre mains avec Maxime, et de devoirs avec ma nièce de 8 ans.

Après deux mois de réclusion, ça nous a fait un bien fou.

Ma sœur Bérénice attend avec impatience et appréhension les règles de la 2e phase de la levée du confinement qui seront annoncées ce soir le 28 mai, qui lui permettraient d’ouvrir de nouveau son affaire, après plus de deux mois et demi sans revenu autre que les 1500 euros, ce qui l’a contrainte à emprunter. Pour tout établissement recevant du public (cafés, restaurants, lieux culturels, sportifs...), la « jauge » actuelle du protocole sanitaire produit par l’administration et s’imposant aux entreprises, ne permet d'envisager d’accueillir qu’une petite partie de sa clientèle habituelle (pour celle qui reviendra), tout en supportant des coûts supplémentaires, autant dire que ce n’est pas viable.

Mon frère Jonathan, directeur d’un centre de formation et soucieux de le faire redémarrer autant que possible, fait le même constat avec un protocole sanitaire qui fait plus de 50 pages et qui, selon lui, transforme un lieu d’apprentissage en hôpital par l’imposition d’un protocole sanitaire de bloc opératoire, et en prison par la restriction drastique des libertés des personnels et des apprenants. « Si ce truc perdure en septembre, je demande une rupture conventionnelle de contrat », s’est-il juré.

Mon chef d’établissement, comme d’ailleurs la plupart d’entre eux, s’est débarrassé de tous ces soucis (la volonté des personnels et des syndicats de s’appuyer sur ce protocole inapplicable pour empêcher la reprise n’étant pas des moindres), en décidant de ne pas rouvrir notre lycée, ni même d’autoriser les stages qui aurait permis d’accueillir un peu les élèves qui n’en avaient pas. A la place, pour sauver les apparences, on est censé commencer la rentrée prochaine toujours sur la fameuse modalité « continuité pédagogique » à distance qui, pour ce qui nous concerne, n’avait fonctionné que pour une minorité.
Pendant ce temps, les jeunes traînent dans les rues puisqu’il n’y a rien d’autre à faire et les parents font ce qu’ils peuvent avec le travail que leur ont refilé « la maîtresse ».

 

Série TV Elite - Omar et Ander

 

The Economist, évoque ces difficultés quand il affirme que la reprise économique en France s’annonce poussive notamment en raison de de difficultés qui lui sont propres : « L’un de ces facteurs est l’antagonisme qui régit le dialogue social, associé au goût particulier de l’Etat français pour la bureaucratie. » Dans un article de l’hebdomadaire allemand Die Zeit, pour Gilbert Cette, professeur d’économie à l’université d’Aix-Marseille, le problème français va beaucoup plus loin  : « La gauche s’oppose à une reprise de l’économie.  Cette, qui, avant la crise critiquait sévèrement la politique de réformes de Macron, vient aujourd’hui à la rescousse du président. A la suite du mouvement de contestation des « gilets jaunes » et des grèves de longue durée, beaucoup de Français ne cessent d’attaquer leur président.  Les syndicalistes, les membres des formations de gauche, les enseignants et les cheminots se plaignent du manque de masques et de la défaillance de l’Etat. Ils ne comprennent pas l’étendue de la crise »

Ce mal hexagonal se trouve renforcé par un énorme problème qui empêche une reprise d’activité générale urgente : on a tellement foutu la trouille à la population avec cette « saloperie » de Covid, qu’une majorité ne trouve rien à redire à cette surenchère d’obligations et de privations de libertés par « précaution » qui nous empêche de vivre, car ce n’est pas vivre que vivre ainsi, auquel s’ajoute le fait que la plupart des Français n’ont pas subi de baisse de leur revenu : les retraités qui représentent un quart de la population, les fonctionnaires - un peu plus de 8 % de la population et un actif sur cinq, et un quart des salariés du privé qui perçoivent encore pour peu de temps les indemnités de chômage partiel.

 

Jacques Dutronc - Fais Pas Ci Fais Pas Ça (1968)

 

Dans un pays qui s’illustre déjà depuis longtemps comme le champion de la défiance, à l’égard des autres comme des institutions, des employeurs et du gouvernement, le carré de sécurité de 4 m², le masque, les gants et le gel hydroalcoolique à portée de mains pour tous et partout, c’est le coup de grâce pour des relations humaines déjà « compliquées » mais sans lesquelles nous crevons.
« Patience ! », nous dit-on, c’est un mal nécessaire en attendant un vaccin. Pour quand ? « Les chercheurs parient sur un délai de douze à dix-huit mois, soit au mieux en 2021, ce qui serait sans précédent »… Ou pour la Saint Glinglin, car étant de la génération qui a connu la pandémie de SIDA à l’âge de la sexualité triomphante, j’en ai lu des lignes sur l’espoir d’un vaccin qui n’est jamais venu, malgré l’appétissant marché potentiel pour les labos pharmaceutiques.
Heureusement les épidémies peuvent disparaître même sans vaccin, … ou pas, y compris dans nos têtes.

A ce propos, je me dois de rappeler que j’ai grandi dans une famille hostile aux vaccinations qui m’a laissé quelques traces ; la marginalité absolue à l’époque, un peu moins aujourd’hui, si j’en juge un sondage faisant état que 26% des Français refuseraient le vaccin contre le Coronavirus s'il existait.
Du reste, chez nous, on a encore tous en tête deux citations de mon père : « Le microbe n’est rien, le terrain est tout » et « L'erreur ne devient pas vérité parce qu'elle se propage et se multiplie; la vérité ne devient pas erreur parce que nul ne la voit.», l’une attribuée au physiologiste Claude Bernard, l’autre à Gandhi. Autrement dit, la croyance qu’il nous faudrait en permanence nous protéger des micro organismes pathogènes en évitant tout contact avec autrui, nous est largement étrangère parce que nous croyons que c’est un combat perdu d’avance conduisant de manière certaine à des troubles obsessionnels compulsifs.

Bienvenue en Dystopie*

Le premier jour du déconfinement, Gabriel et moi avons enfourché un Vélib électrique pour faire un grand tour dans le Paris qui nous était interdit depuis deux mois. Nous sommes revenus ragaillardis d’avoir vus tous ces parisiens battant le pavé et batifolant le long de la Seine et des canaux. Las ! Les jours suivants, il était devenu visible que ce déconfinement s’annonçait encore pire que le confinement : à la louche, la moitié des passants n’avaient plus de visage avec leur muselière sur la figure. Passe encore l’obligation de le porter dans les transports en commun puisque l’entassement rend impossible le respect des gestes barrières, mais dans la rue ? Acceptation de "la servitude volontaire" par peur ? Ça nous a tellement déprimé, qu’on s’est pris un soir une belle biture au ti punch en écoutant très fort  la musique furieuse de notre jeunesse.
«O tempora, o mores, ai-je dit à Gab, quand je pense qu’on a interdit aux musulmanes de porter non seulement la burqa et le niqab mais aussi le voile, on a l’air fin maintenant !  Ça va être commode de se défendre de l’accusation d’islamophobie.» A quoi, s’ajoute la dernière mouture de la loi anti-casseurs adoptées en plein mouvement des gilets jaunes, il y a un an à peine qui crée un délit de dissimulation volontaire du visage puni d’un an d’emprisonnement et de 15 000 euros.
Bah ! Nous sommes nous dit, si ça les rassure, tant qu’on n’exige pas de nous d’en porter…

Quand l’État se met à légiférer dans toutes les dimensions de notre vie sans aucune opposition démocratique possible, il ne manque pas d’édicter des mesures liberticides absurdes. Le maintien de la fermeture des parcs et jardins à Paris (et au-delà, puisqu’on s’est heurté à un parc de Sevran fermé sept jours après le déconfinement) constitue un bon exemple parmi d’autres. Le ministre de la santé Olivier Véran s’obstinant dans cette interdiction après le 11 Mai, avec raison, notre maire, Anne Hidalgo est revenue à la charge pour obtenir l’autorisation d’ouverture, mais en multipliant les gages de sécurité sanitaire sous forme d’interdictions faisant perdre tout intérêt à cette réouverture, entre autres le port obligatoire du masque. Pire ! Elle en profite pour demander ce port obligatoire dans les rues de Paris. Mon sang n’a fait qu’un tour, j’ai invité tout mon entourage qui partageait mon opinion à lui écrire comme je venais de le faire. Le port obligatoire du masque dans les rues de Paris m’était d'autant plus insupportable qu'on nous avait asséné durant plus d'un mois que les "gestes barrières" suffisaient et que l'efficacité du port de masques par tous et partout restait controversée. De son côté, Gabriel a dénoncé une action des pouvoirs publics essentiellement axée sur la contrainte et l'infantilisation : « On ne s'est pas adressé à nous comme à des citoyens responsables mais plutôt à nos émotions, à notre peur de la mort. La nôtre et celle de nos proches. » Il a dit combien nous regrettions de ne pas vivre en Suède qui a su mieux concilier libre arbitre et sens de la vie en société.

 

Dmitri Markov, la Russie au smartphone

 

Le comptage jour après jour du nombre de patients hospitalisés, en réanimation, et du nombre de morts du Covid sont des indicateurs indispensables de suivi de l’épidémie et de la tension de notre système hospitalier, en revanche sans aucune relativisation, ils ne peuvent produire que de l’anxiété. Quels étaient ces chiffres l'an dernier, quels étaient-ils pour une grippe saisonnière particulièrement virulente, des épidémies antérieures comparables ? Quelle est la surmortalité observée ? Quels sont ces chiffres ventilés par classes d’âge ? Quelle est la part de la classe d’âge la plus touchée ? Il a fallu beaucoup de temps pour qu’on puisse trouver sur le web des réponses à ces questions.
Ainsi, même si je ne suis pas d’accord sur tout ce que dit le bonhomme, j’ai été content que mon frère Melvil me fasse connaître l’anthropologue suisse Jean-Dominique Michel pour qui il convient "de faire la part des choses entre ce qui relève des caractéristiques propres de la maladie, en quoi elle est similaire à d’autres épidémies que l’on a connu par le passé, mais aussi de voir la manière spécifique avec laquelle notre société hyperconnectée traite ce phénomène" [...]. Les différentes interventions dans les médias du philosophe André Comte-Sponville dans la deuxième semaine d’avril m’ont également réjoui en enfilant quelques évidences argumentées : « En quoi les 14 000 morts du Covid-19 sont-ils plus graves que les 150 000 morts du cancer ?  Pourquoi devrais-je porter le deuil exclusivement des morts du coronavirus, dont la moyenne d'âge est de 81 ans ? » ou : « J’aime mieux attraper le Covid-19 dans un pays libre qu’y échapper dans un État totalitaire ! » ou encore : « Je me fais beaucoup plus de souci pour l'avenir de mes enfants que pour ma santé de septuagénaire.»
De même, je sais gré à Colette de m’avoir fait connaître la grippe de Hong Kong bien avant que les médias en parlent :  30 000 et 35 000 personnes mortes en France au cours de l’hiver 1969-1970 (dont 25 000 en décembre 1969), un million dans le monde. Très peu de traces dans la presse de l’époque, l’épidémie n’était alors pas une affaire publique. Très intéressée par cette information, ma mère, 80 ans,  m’a dit qu’elle en avait aucun souvenir. Elle était alors jeune, amoureuse, aussi optimiste que mon père, avec déjà trois beaux enfants et un quatrième en route. A cette époque, un Français sur trois avait moins de 20 ans.

Comme nous avons changé ! « Comment expliquer une telle transformation sociale en l’espace de cinquante ans, où l’on passe de l’insouciance à la terreur collective, se demande le 6 avril une journaliste du Temps ? Certes, il s’agissait d’une grippe virulente et non d’un virus inconnu, et sa vitesse de propagation était moindre. La comparaison de ces deux épisodes révèlent tout de même des changements profonds, touchant à notre rapport à la mort, à la maîtrise, à l’individualisme : «Ce changement d’attitude sociale est d’abord lié à l’espérance de vie, explique Bernardino Fantini. A l’époque, les plus de 65 ans étaient considérés comme des survivants de la mortalité naturelle. Alors qu’aujourd’hui, même la mort des personnes âgées est devenue un scandale.»

 

MADE IN BRAZIL Jhonattan Burjack, Lucca Schlenker, Diego Rocha, Raul Barbosa - photo Philippe Vogelenzang

 

A ce jour, 90 % des personnes mortes du Covid avaient au moins 65 ans, 70% au moins 75 ans, à l’autre extrémité des âges de la vie, aucun mort parmi les jeunes. Durant cette catastrophe, j’ai souvent compati au sort de ces derniers. La semaine dernière, la presse s’en est enfin inquiétée dans Courrier International qui titrait « la lutte des âges ». Par chance, la jeunesse est résiliente : avant hier, le long du canal de l’Ourcq, nul masque, une population majoritairement jeune avait colonisé le moindre espace public disponible pour passer du bon temps, magnifiée par une lumière du soir d’une rare beauté. On a même pu apercevoir plusieurs garçons escalader les grilles d’un complexe sportif pour aller s’y défouler...

 

USS New Jersey déc. 1944 photo Charles Fenno Jacobs


De retour de notre escapade en province, à la sortie du TGV à la Gare de Lyon, faute de Vélib, on est monté dans un taxi. A peine assis, le chauffeur nous dit sa crainte de la 2e vague (il avait entendu ça sur BFM). Du tac au tac et d’un ton pas spécialement aimable, je lui ai répondu : « Il y a un virus bien plus dangereux que le Covid, c’est le virus de la peur, et le plus sûr moyen de le choper c’est d’écouter les radios et chaînes d’information en continu. Savez-vous qu’il y a une hypothèse bien plus optimiste : le virus serait en train d’arrêter de circuler grâce aux gestes barrières et aux beaux jours, on serait en fin d’une épidémie saisonnière, au bout de la classique courbe en cloche des épidémies. [...]  »

 

Rage Against The Machine "Take The Power Back" 1992

Apéro déconfiné astuces gestes barrière par Michaël Augusto

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C
Concernant les illustrations de l'article, bravo pour votre recherche d'images vraiment plaisantes.
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T
Merci Corentin (j'aime votre prénom) !
J
Bonjour !<br /> Toute vérité n'est pas bonne à dire, mais je partage largement vos opinions et celles de André Comte-Sponville, avec mes 66 ans biens pesés... <br /> Nous observons juste les effets pervers d'une médecine en vol libre, dont les progrès sont stupéfiants, et les risques que court l'humanité à vouloir éradiquer la mortalité infantile sans contrôler les naissances et à vouloir éviter "à tout prix" la disparition des plus vieux, par compassion irraisonnée, au risque de condamner sa jeunesse... <br /> En fait nous sommes devenus une espèce invasive qui a du mal à le comprendre.
Répondre
T
Merci Jean-Jacques pour ce commentaire. Portez-vous bien ! ;-)