Bienvenue en Europe

Publié le 31 Mai 2014

 

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Ambrotype d’Eric Antoine

 

La vie en skate

 

La porte était seulement tirée, il était bien arrivé. Toujours le même : affectueux (il m’a sauté au cou alors que je m’attendais à un «hug» viril), aussi volubile et joyeux qu’un enfant. Ça faisait six ans qu’on n’avait revu Dorian, le neveu américain. La grâce de ses 18 ans était passée, néanmoins je lui ai dit : «Tu n'as pas changé.» « J’ai grossi, a-t-il objecté en désignant son visage qui s’était effectivement un peu rempli, puis en soulevant son tee-shirt pour me montrer son ventre nu : « C’est la bière ». « Rien de grave ! » Je lui ai dit, sincère. « Ça sera à surveiller plus tard, quand tu entreras dans la trentaine. »  

Quand furent abordées ses envies pour le week-end, je lui demandai : « T’as un skate ? » étais-je bête ? Il avait même une planche et plusieurs pièces de rechange.

Je ne l’avais jamais vu skater, Dorian force l’admiration par son élégance et sa maîtrise, a fortiori dans le chaos parisien de la circulation automobile un samedi. Il faut dire que le skate, c’est son élément depuis toujours ; il a même finalement trouvé le moyen de gagner sa vie dans ce milieu en réalisant des films pour une marque de sportwear, parfois lui-même juché sur une planche avec sa caméra.

 

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Beate Gütschow S#14, 2005 à la Berlinische Galerie

 

En plus de la bonne humeur, il tient aussi de son oncle Gabriel, le côté bordélique et distrait. Je n’ai pas résisté à lui dire que même si c’était « jaune » et qu’il était plus écolo de ne rien faire, je préférais qu’il tire la chasse d’eau aux toilettes après y avoir pissé. « Mon appartement est un « bachelor pad » » (une garçonnière de célibataire, avec ce que ça implique de désordonné et de négligé). « De toute façon, je ne fais qu’y dormir, je n’y reste jamais, je suis toujours dehors, dans la rue. »

Etre skateur, c’est « a way of life », un mode de vie. Pour certains, ça ne les lâchera jamais (il connaît un vieux, cheveux longs et barbe blanche, toujours sur sa planche). C’est aussi une famille «all around the world ». Grâce à Internet et ses réseaux sociaux, Dorian avait cet après-midi rendez-vous avec un correspondant argentin. Avec une dizaine de gars d’un peu tous les horizons, ils sont partis skater en banlieue. Le neveu a été incapable de nous dire où, mais là n’était pas l’essentiel.

La nuit était tombée depuis longtemps lorsque je l’ai accompagné retirer des billets de trains à la gare de l’Est. Je me suis épuisé à le tracter chaque fois qu’il s’accrochait à mon Vélib. Dans le relatif silence nocturne, les chiens ont aboyé au passage du raffut de notre attelage. Puis Dorian s’est accroché à mon épaule et j’ai aimé ça.

 

 

Dans Berlin à vélo

 

Dans le cadre du festival « Berlin magnétique », le Forum des Images m’a informé par courriel d’un week-end "Berlin gay, cinéma queer", me faisant réaliser au passage qu’une visite au festival Chéries-chéris  m’avait faire ficher comme homosexuel ou « sympathisant ». On y projetait Westler de Wieland Speck « racontant en 1985 l’histoire d’amour de deux jeunes Berlinois séparés par le Mur. » ça pouvait faire un bon film, on irait… jusqu’à ce que je vérifie in extremis qu’on partait pour la capitale allemande le jour même et non le jour suivant. Franchement, on aurait eu l’air fin de manquer l’avion pour Berlin parce qu’on était allé voir à Paris une histoire gay se déroulant à Berlin en 1985 !

 

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5 Jahre Gefängnis für einen Küss campagne d’Amnesty International

Quartier de Wedding

5 ans de prison pour un baiser 

Comme dans plusieurs pays dans le monde, au Cameroun, les lesbiennes, homosexuels, bisexuels et transgenres sont discriminés, agressés et arrêtés Mobilisez vous avec nous pour faire respecter les droits de l’homme

 

Chaque fois, à Berlin, on savoure tout ce qui fait défaut à Paris : L’espace, la verdure, le civisme de ses habitants et un rapport qualité/prix à chaque sortie de porte-monnaie qui reste encore bien meilleur.

Pour combien de temps ? La mobilisation des riverains contre le projet de la mairie concernant l’aéroport désaffecté de Tempelhof a été l’occasion de rappeler l’impact sur les prix et la disponibilité des logements de l’attractivité de la capitale allemande (installation, tourisme et placements immobiliers), notamment la pénurie de logements à prix accessibles qui se profile avec l’arrivée annuelle de 30 à 50 000 personnes nouvelles et par la mise en location de logements à la nuitée.

 

 

 

«Berlin - Le Passage du temps» de Pierre Hebert 

 

Dans un documentaire de la série « Naturopolis » diffusé par Arte, il est ainsi rappelé que « Paris est l’une des mégalopoles les plus denses et la moins nature de la planète, avec 5m2 d’espaces verts par habitant (là où Berlin en réserve 30, ou Londres 45), et plus de 21 000 habitants au m2 (soit deux fois plus qu’à New York). Contrainte par son périphérique, limitée par ses rares espaces verts, territoire morcelé, qui n’a cessé de se construire sur lui-même, la ville étouffe. »

 

Alors, quand on ne musarde pas dans des lieux d’art et qu’il ne pleut pas, on passe notre temps dehors à vadrouiller sur nos bicyclettes de location. Cette année, la « guesthouse » où l’on avait pris nos habitudes à trois reprises, n’ayant plus de disponibles que deux suites trop onéreuses, cap a été mis sur l’Est, avec l’hôtel Art’otel Mitte du côté de Märkisches Museum au bord de la Spree, qui s’est avéré un très bon choix. « Marketées», ses chambres qui s’affichaient à 130 euros dans le vieux Lonely Planet de 2004, étaient proposées à 60 sans le petit déjeuner.

La spécificité de cette enseigne est de décorer chacun de ses hôtels d’œuvres d’un artiste contemporain. Ici, c’est Georg Baselitz qui a été mis à contribution. Pas plus que ceux de Cy Twombly, ses gribouillis vite faits  ne sont ma tasse de thé, mais bon, ça donne un petit supplément d’âme que de retrouver dans son hôtel des « œuvres » du type dont tu as vu des tableaux l’après-midi à la Hamburger Bahnhof.

En snobant le petit déjeuner de l’hôtel à 17 euros par tête, pour un « Berliner Frühstück » avec un jus d’orange pressé à moins de 10 euros chez deux turques bien sympathiques à côté, l’ensemble est plutôt un bon deal pour le niveau de prestation.

 

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« Himmel, Berlin ! »  La peinture d’histoire de Mathias Koeppel

A l’Ephraïm Palais

 

Ich hab noch einen Koffer in Berlin Marlene Dietrich

 

 

En arrivant à Köpenick, la petite vingtaine de bornes à vélo nous avaient mis les crocs. C’était trop tard pour déjeuner, une Currywurst avec une tranche de pain de seigle noir à 1.8 euros proposé par un couple dans sa camionnette, puis un « Kaffee und Kuchen » (café et gâteau) attablés feraient l’affaire.

La campagne des européennes s’affichait un peu partout dans Berlin, particulièrement le long de la route empruntée. Ici, contrairement à chez nous, on ne colle pas l’affiche de son candidat sur celle de son adversaire : chacun s’accroche sagement et proprement au mobilier urbain, les uns au-dessus des autres. Le NPD (le parti néonazi) était toujours au plus haut craignant non sans raison que son discours ostracisant lui revînt en pleine figure. La référence est l’UDC suisse, le parti populiste et xénophobe : Comme en Suisse : référendum pour l’arrêt de l’immigration de masse ou Nous ne sommes pas la sécurité sociale du monde entier. Avec un visuel du mur de Berlin et ses barbelés, le « Parti des Pirates », mouchait les xénophobes d’un Frontières, ça fait tellement années 80 ou d’un plus empathique  « Zwischen Angst und Mut, liegt nur ein Herzschlag » (Entre la peur et le courage, il y a juste un battement de cœur).

 

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Johnny par Roman Tripler

 

Comme en France, on ne peut que déplorer que la question de l’immigration paraisse centrale pour une élection comportant des enjeux bien plus essentiels.

La différence avec l’Allemagne, c’est que le NPD n’a pas même fait 1% en Allemagne, quand en France, le FN vient de remporter 25% des suffrages, devant toutes les autres formations.

 

"C’était juste après l’hécatombe de Köpenick. Brock et Holz arrivèrent à notre réunion comme des assassins après leur crime. […] Ils se mirent aussitôt à parler de l'affaire, et c'est leur description imagée qui nous la fit connaître entièrement. Les journaux s'étaient contentés d'allusions.

— Plutôt épatant, le coup de Köpenick, non ? dit Brock, et tout son récit était de la même veine. Il donnait des détails, décrivait la façon dont on avait commencé par envoyer les femmes et les enfants dans la pièce voisine avant d'abattre les hommes à bout portant, de les assommer d'un coup de matraque sur la tête ou de les saigner au poignard. Chose curieuse, la plupart ne s'étaient absolument pas défendus ; c'était un spectacle navrant que de les voir en chemise de nuit. On avait jeté les cadavres à la rivière, et aujourd'hui encore, dans le quartier, le flot en ramenait sans cesse de nouveaux sur la berge. Tout le temps que dura son récit, il arbora ce sourire insolent, figé, stéréotypé qui le caractérisait depuis quelque temps. Il ne défendait rien, mais ne se montrait pas non plus trop scandalisé. Pour l'essentiel, l'événement lui semblait surtout propre à faire sensation.

Nous secouâmes la tête et trouvâmes tout cela parfaitement effroyable, ce qui sembla lui faire plaisir."

 

Sebastian Haffner "Histoire d'un Allemand" (Actes Sud, 2002) évoquant die Köpenicker Blutwoche, (la semaine sanglante de Köpenick), une série d'exactions, d’arrestations, de tortures et exécutions sommaires, perpétrées par les SA contre des communistes, peu après la victoire des nazis aux législatives de 1933.

 

 

Eastern boys de Robin Campillo

 

 

Le château baroque et entouré d'eau des Hohenzollern abrite le musée des arts décoratifs. Dans les salles désertes, Gabriel a essuyé les assauts de bonne volonté de gardiens désoeuvrés désireux de faire les guides, sans qu’aucun ne se soucie un instant de son niveau de compréhension de la langue de Goethe, tandis qu’à la pointe du jardin, au bord de l’eau, je poursuivais ma lecture de « la mémoire retrouvée » d'Edmund de Waal, envoyé par Gaëlle à la suite à notre visite chez les Camondo dans la plaine Monceau.

 

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Plus tard, au soleil couchant, en passant sur un pont, je manquerai peut-être ce qui aurait pu être la meilleure photo du séjour, une vue en plongée d’un quatre de couple de jolis garçons, car le temps de réagir, ils filaient déjà vers le Müggelsee… L’année de mes vingt ans, moi aussi, je goûtais à la glisse sur la Saône tumultueuse, à l’aviron club de Caluire…

Rentré à Paris, dans un article du blog de Pierre Assouline, il est question du huit de pointe avec barreur, des jeux olympiques de Berlin en 1936 où les allemands remportèrent toutes les médailles d’aviron, et du village des rameurs logés dans l’école de police de Köpenick.

 

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Caravage l’amour vainqueur 1602 Gemälde Galerie Berlin

 

 

Disko Jan Delay dans Soul kitchen de Fatih Akin

 

L’Armée du salut d’Abdellah Taïa

 

A l’Armée du salut de Genève, Abdellah voit arriver dans la chambre un compatriote. Il lui propose de partager son orange, l’autre gars lui offre de chanter la chanson de son choix avant de la déguster. A l’écoute de la chanson qu’il lui a demandée, Abdellah baisse la tête, il pleure son fruit préféré dans la main. Générique de fin.

Avec presque rien, tout est dit de la douleur de l’émigration et de l’exil.

 

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Je restai un petit moment dans les toilettes pour me ressaisir, réaliser ce qui venait de m’arriver avec cet homme, jouir encore, après coup, de mon plaisir en mettant l’orange sous mon nez pour sentir son exquise odeur.

J’étais heureux, de ce plaisir, soulagé. Il ne m’avait pas pris finalement pour un prostitué. Je lui avais plu, il voulait goûter à moi, et c’était aussi simple que ça. Rien de plus. Un échange équitable de jouissance.

Comment savait-il que l’orange était mon fruit préféré ?

L’Armée du salut d’Abdellah Taïa - Seuil 2006

 

L'Armée du Salut d'Abdellah Taïa

 

 

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NGT / Peste xénophobe

 

NGT / Frédéric la Grande - Retour à Berlin

 

Rédigé par Thomas Querqy

Publié dans #intergénérationnel, #les années, #Allemagne, #touriste

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