Nos parents

Publié le 11 Mai 2014

 

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  Bill Viola au Grand Palais

Tristan’s ascension 2005

 

 

3e mouvement du concerto pour piano n°2 de Brahms

à la salle Pleyel

 

Dans un bref courriel, Goran avait écrit qu’ils ne pourraient malheureusement pas répondre à notre invitation car Fernando était « en voyage d’urgence » pour la ville qui l’avait vu grandir. Il m’a fallu me faire un peu violence pour rappeler Fernando après qu’il eut laissé un message sur le répondeur, parce qu’il allait sans doute confirmer que sa mère était décédée et qu’on ne sait jamais que faire de la souffrance d’autrui.

Il avait eu une semaine pour lui dire adieu et une deuxième pour (je cite) « la merde ».

« Crois en ma sincère compassion, fut la seule parole qui me vint, car un pédé qui perd sa mère, voit aussi disparaître la seule femme qu’il a aimé. » Et j’aurais pu rajouter « la seule femme qui nous a aimé », ce qui fit écrire à Roland Barthes quelques jours après la perte de la sienne : « Beaucoup d’êtres m’aiment encore, mais désormais ma mort n’en tuerait aucun – et c’est là ce qui est nouveau. »

 

 

Tom à la ferme de Xavier Dolan.

L’incroyable scène du tango dans le hangar à foin où Francis envisage d’une voix de stentor la mort de sa mère… jusqu’à ce que cette dernière fasse irruption…

 

Je sais gré à mes parents de nous avoir eu jeunes et de nous permettre ainsi de pouvoir continuer à être des enfants encore épargnés par la douleur du deuil. Nos amis aussi sont souvent plus vieux que nous. Sans doute que ces affinités électives ne sont pas que le fruit du hasard, sans doute sont-elles pour nous une manière de nous sentir le jeune de quelques uns, tout en étant désormais une manière de s’apprivoiser au dernier âge de la vie.

 

Lorsque ma mère m’a téléphoné après une nuit trop courte pour annuler mon projet d’aller tous les quatre à Berlin, Gabriel, encore plus que moi-même, a ressenti un immense soulagement. En effet, ayant eu vent par Mireille que ma mère devenait chèvre en huis clos avec mon père sur un territoire restreint, j’étais parvenu à la convaincre de faire ce voyage, notamment avec l’argument vélo, une des seules activités que pratique encore mon père avec plaisir et qui épargne ses genoux douloureux.

L’angoisse principale restait de le perdre, toutefois je pensais avoir trouvé une solution avec une application de géolocalisation sur smartphone, car de l’avis de ma mère, si mon père peut encore décrocher le téléphone fixe, il est incapable d’utiliser un téléphone portable et de prendre un quelconque décision.

Face à son dépit de devoir renoncer à ce projet, j’ai finalement proposé à ma mère qu’ils fassent enfin le séjour à Paris planifié l’an dernier avec leurs amis Michelet, annulé à la dernière minute à cause du forfait pour raison de santé (ou d’énergie) de ces derniers.

 

 

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Bill Viola Walking on the edge 2012 (12’)

Deux hommes (un père et un fils nous dit le catalogue) avancent dans le désert vers le spectateur, chacun dans un coin du cadre, jusqu'à se croiser puis se séparer à nouveau.

 

Aussi étonnant que cela puisse paraître, mes parents n’ont jamais séjourné à Paris où je vis depuis l’âge de vingt et un ans. Ils passèrent seulement une nuit dans mon précédent appartement pour prendre un avion le lendemain, il y a tellement longtemps que personne ne se rappelle pour quel voyage. Gabriel se souvient que c’est à cette occasion qu’ils les avaient rencontrés pour la première fois. Plus récemment mon père seul en avait fait de même chez nous.

Mes parents n’ont jamais manifesté le désir de le faire, ni je ne leur ai d’ailleurs proposé. Egoïstement, je ne mourrais pas d’envie de les voir débarquer, toutefois j’avais des excuses, mon père n’était pas un homme de métropole, ni du restaurant à tous les repas. Je n’ai jamais nourri aucune jalousie à l’égard de mes frères auxquels ils rendent visite régulièrement : ils vont voir aussi leurs petits-enfants et la nature est partout aux alentours.

 

Ma mère se serait bien vue passer une semaine. J’ai circonscrit à trois jours bien pleins : « Pour papa, ça sera sans doute bien suffisant ». Pour moi aussi d’ailleurs : j’ai traîné le premier jour une migraine pénible qui ne s’est atténuée qu’à la fin du concert, tard dans la soirée, et j’ai fini le dernier avec un genre d’herpès labial.

 

 

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Bill Viola au Grand Palais The voyage

une des cinq vidéos de Going forth by day

 

 

 

 

Mon père marche très mal.Toujours, je l’entends derrière moi traîner ses pieds, comme un petit vieux, c’est plus qu’agaçant. Ma mère lui en a fait la remarque, sur le ton de la blague, j’ai à mon tour fait une tentative, mais autant essayer d’empêcher la pluie de tomber ! 

Ce matin là devant le Grand Canal, ma mère éclata de rire en découvrant le rasage de mon père : des plaques de poils un peu partout étaient passées à l’as et il s’était généreusement lacéré. Avant de ressortir dîner chez Mireille, ce soir-là, pour la première fois, j’ai rasé mon père.

Devant le Grand Trianon, je lui ai tendu mon compact numérique pour qu’il prenne en photo sa femme avec son fils aîné. « Tu ne pointe pas trop l’appareil vers nos pieds ? » S’est inquiété à juste titre ma mère (premier essai sans nos têtes). Au deuxième, ma mère m’a soufflé : «Tu laisses tomber, s’il n’y arrive pas ce coup-ci ». Au troisième essai, la calotte de nos crânes était toujours coupée mais bon, on avait une tête. Quand je pense aux milliers de diapos que mon père n’a cessé de prendre dans sa vie d’avant ! Même si sur ce point, il y a peut-être aussi un problème de vue.

L’audioguide de visite ? Mission impossible : ma mère et moi nous relayons pour lui permettre de l’écouter. Une carte de restaurant le plonge dans des abîmes de perplexité, il ne parvient pas à choisir, et le fait qu’il ne retrouve pas ce qu’il a l’habitude de manger n’en est pas la raison principale. A cette adresse donnée à ma mère par une copine (devenu mon plan le meilleur marché pour déjeuner à Paris), on est servi rapidement par des bénévoles très aimables, le choix est restreint, pour le plat principal, ce jour là c’est poulet rôti ou bavette accompagné de haricots et/ou frites, et ma mère a tout de même dû venir à sa rescousse.

 

 

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Laurence anyways de Xavier Dolan, et ce titre  a new error de Moderat que j’avais entendu pour la première fois dans le poignant Shahada de Burhan Qurbani

 

 

Plus rarement, il lui arrive de tenir carrément des propos confus : Ma mère regardait sur un ordinateur des photos que venait de mettre en ligne sur le blog familial mon frère et sa petite famille depuis le Canada, et mon père lui a demandé s’il y avait des photos de lui. Elle dut lui expliquer que ce n’était pas possible, qu’il confondait peut-être avec le voyage qu’il avait lui-même effectué, mais il jeta l’éponge : « Je ne comprends pas ce que tu me dis. »

Ou cette autre fois, où mon père lui demanda de but en blanc : « Tu les connais les Guy ? » (De vieux amis). A la vision de sa stupeur, il a corrigé : « Es-tu déjà allé chez les Guy ? » (Qui vivent près de Compiègne).

 

 

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Série Bridegrooms (futurs époux) de Marina Poliakova

 

 

Kiev, la place Maïdan filmée depuis un drone - 19/2/2014

 

Pourquoi donc, est-ce que je consigne aujourd’hui les marques du triste état dans lequel se trouve mon père ? N’ai-je pas publié ici surtout « de belles choses » ?

Justement ! Ma mère m’a rapporté que le matin de leur départ, au réveil, mon père lui avait dit : «On en a vu tout de même de belles choses. » ça nous a fait plaisir, la perspective du pire rend ce présent précieux.

 

Earl, 82 ans. Il présente des signes de déclin de ses capacités, et on évoque un début d’Alzheimer. Son fils décide alors de le mettre dans un lieu spécialisé, mais ne peut lui rendre souvent visite, en raison de son travail. Earl s’est marié jeune, et sa femme est morte depuis dix ans. Selon son fils, il est resté depuis célibataire. Sauf que les soignants de l’institution ont découvert qu’Earl avait des relations homosexuelles avec différents patients, et ils en ont été d’autant plus désarçonnés que le veuf présentait une «apparente désinhibition». Récemment, quand le fils est venu rendre visite à son père, il l’a vu main dans la main avec un autre homme. Le fils était furieux, très en colère contre les soignants. «Que faire ?» s’est juste demandé Elizabeth Victor. «Laisser faire.»

Libération du 28/4/2014

 

 

L'utopie en marche :-)

Thérèse Clerc et la maison des Babayagas

 

  NGT / Famille je vous...

NGT / Je reviendrai au Québec

 

 

Pharrell Williams - Happy

 

 

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Rédigé par Thomas Querqy

Publié dans #famille, #tragique, #les années, #vivre, #Paris

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