allemagne

Publié le 27 Août 2022

 

Stephen Spender et son ami allemand, photo d'Herbert List (1929)
Stephen Spender et son ami allemand, photo d'Herbert List (1929)

 

Finalement, le centre Pompidou fermera ses portes en septembre 2024, pour un chantier de rénovation prévu durer trois longues années. Une raison de plus pour aller voir avant le 5 septembre l’exposition Allemagne / Années 1920 / Nouvelle Objectivité / August Sander qui est très réussie. Sa pluridisciplinarité (peinture, photographie, architecture, design, cinéma, théâtre, littérature et musique) m’a fait un peu retrouver le plaisir que j’avais pris à parcourir dans ce même lieu, en 1986, ma première grande exposition artistique remarquable : Vienne, naissance d’un siècle, 1880 - 1938.

La période est passionnante. L’Europe sort de la tragédie de la 1ère guerre mondiale qui aurait fait 20 millions de morts et 21 millions de blessés : partout chez les belligérants, la guerre et la disparition prématurée des jeunes hommes ont provoqué un cataclysme démographique. Les empires vaincus sont démantelés. En Allemagne, en remplaçant les hommes au travail, les femmes ont acquis de nouvelles libertés, notamment le droit de vote.

Toutefois, dès sa création, la République de Weimar est fragilisée par l’hyperinflation, le coût exorbitant des réparations de guerre imposées et des troubles politiques provoqués pas les communistes et les nazis.

Ainsi, dans son dernier roman, Métropolis, Philip Kerr dépeint un Berlin, dix ans après la fin de la guerre, les rues pleines d'individus estropiés, faisant la manche devant les gares et les banques, et une prostitution omniprésente. Bernie Gunther, alors jeune inspecteur de la Kripo enquêtait sur l’assassinat de quatre prostituées retrouvées scalpées, quand les invalides de guerre se mirent aussi à être assassinés, cette fois-ci avec une balle dans la tête...

 

Manoeuvre par August Sander 1928
Manoeuvre par August Sander 1928

 

Le panorama artistique proposé par cette exposition s’articule autour d’une « exposition dans l’exposition » : la fascinante œuvre photographique et sociologique d’August Sander, Menschen des XX. Jahrhunderts (Hommes du 20e siècle), réunie en une typologie de sept groupes socio-culturels et 45 portfolios, et mise en correspondance avec la production artistique de l’époque (J’ai découvert ce photographe dans les années 2000, quand Gabriel travaillait à Bruxelles, à la galerie Am Tunnel au Luxembourg, sur une affiche d’exposition reproduisant son manœuvre).

A l’instar de la démarche d’August Sander, en rupture avec l’expressionnisme, l’abstraction et le dadaïsme, les artistes de la Neue Sachlichkeit (Nouvelle objectivité) opèrent un retour à une figuration « la moins expressive, la plus sobre et descriptive possible ». Pour autant, il est difficile de rattacher les œuvres d’Otto Dix ou de George Grosz à ce type de figuration. En effet, selon Clara Paquet qui a rédigé la plus grande partie des articles du Dossiers de l’art consacré à l’exposition, ces artistes « se scindèrent en deux courants, l’un promoteur d’un réalisme classique voire d’une peinture métaphysique, l’autre d’un vérisme socio-critique au service de luttes politiques », auquel on peut rattacher ces deux artistes, notamment Grosz qui voulait par ses tableaux « tendre un miroir à ses contemporains pour qu’ils voient leur gueule ».

 

Otto Dix Gross Stadt (Metropolis) 1927-28
Otto Dix Gross Stadt (Metropolis) 1927-28

 

Georg Grosz scène de rue - Kurfurstendamm 1925
Georg Grosz scène de rue - Kurfurstendamm 1925

 

Le retour à la figuration pour ce dernier courant militant, contestataire du capitalisme industriel, vise également à élaborer une esthétique populaire capable de s’adresser au plus grand nombre et de rendre ainsi l’art utile. Pour ce faire, dans les arts visuels, certains utilisent « un réalisme géométrique, langage pictural simple et lisible » selon une approche similaire à celle des constructivistes fonctionnels russes, et ancrent leurs œuvres dans la vie des « prolétaires », avec une intention didactique : leur art vise à faire réfléchir le spectateur. « L’opéra de quat’sous », la comédie musicale (par opposition à l’opéra qui est élitiste), co-écrite par Bertold Brecht et le compositeur Kurt Weill, dont Georg W. Pabst réalisera une version filmée, constitue un exemple emblématique de ce courant militant.

 

Berlin : Die Sinfonie der Großstadt (Berlin, symphonie d'une grande ville) réalisé par Walter Ruttmann en 1927

 

Ces années qui suivent la catastrophe de la 1ère guerre mondiale, sont également des années de violentes oppositions entre partisans de la tradition et ceux de la modernité, laquelle se traduit par la rationalisation des activités humaines (industrie, transports, architecture…) et l’omniprésence des machines, remarquablement montrée dans le documentaire Berlin: Die Sinfonie der Großstadt (Berlin, symphonie d'une grande ville) réalisé par Walter Ruttmann en 1927. Il en va de même chez les artistes, architectes et designers, pour qui cette modernité suscite enthousiasme, espoir ou rejet.

 

Völker Karl Béton v1924 Moritzburg Kunstmuseum
Völker Karl Béton v1924 Moritzburg Kunstmuseum

 

Reste l’état des mœurs à Berlin dans ces années-là jusqu’à la prise de pouvoir des nazis. La section de l’exposition nommée « Transgressions » qui lui est consacré, m’a laissé quelque peu sur ma faim. En effet, mes lectures de jeunesse ont imprimé dans ma mémoire que Berlin était alors la capitale européenne de l’homosexualité (masculine) : malgré l’existence du paragraphe 175, pour la première fois, les homosexuels semblaient pouvoir vivre plus facilement au grand jour dans cette ville, où l’homosexualité était dite plus tolérée par la police, notamment dans les lieux festifs et de rencontre, comme les clubs, bars et cabarets qui ne se comptaient plus. Les jeunes anglais Christopher Isherwood, Stephen Spender et W. H. Auden, tous trois homosexuels, y séjournèrent pour ces raisons. A la suite de cette expérience Christopher Isherwood écrivit son roman L’adieu à Berlin (Berlin Stories), dont l’adaptation donna une pièce de théâtre, une comédie musicale (« musical »), puis le fameux film Cabaret de Bob Fosse. Comme Isherwood, Spender a tenu un journal durant ces années auquel il donnera, seulement 60 ans plus tard, la forme d’un roman : Le temple.

 

Extrait de Cabaret de Bob Fosse 1972

 

Les admirables photos homoérotiques de leur ami allemand Herbert List ont ainsi ancré dans mon esprit la possibilité d’être un homosexuel « normal », libéré de la figure obligée de l’homme efféminé, si tant est que la beauté de ses jeunes modèles soit « normale ».

A ces souvenirs, se sont agglutinés des images de « la nuit des longs couteaux » du film de Visconti, les damnés, où après une soirée arrosée d’amitié virile finissant au lit pour un certain nombre des participants, la crème des S.A. d’Ernst Röhm, ami d’Hitler bien qu’homosexuel notoire, fut assassinée ou arrêtée au petit matin.

 

Extrait de "la nuit des longs couteaux" - Les damnés de Luchino Visconti 1969

 

Au lieu de cela, le texte de présentation des « transgressions », bien dans l’air de notre temps, est focalisé sur la « confusion des genres » régnant à Berlin, parce que « certaines femmes » adoptent « une apparence androgyne en s’appropriant les codes de la masculinité : cheveux courts, chemise, cravate et torse plat », et que des hommes, à l’inverse, se travestissent en femmes dans des cabarets. Ah bon ? Si la mode garçonne est une véritable révolution, elle ne me paraît pas créer « une confusion des genres », si ce n’est, peut-être, à la marge, dans sa version radicale des lesbiennes masculines (butch).

Selon Angela Lampe, commissaire de l’exposition et sa collaboratrice Sophie Goetzmann, ce « décloisonnement des genres » et la visibilité lesbienne génère une angoisse masculine conduisant à des « représentations fantasmées par certains artistes de Lustmörder, crimes sexuels montrant des femmes violemment assassinées par arme blanche ou pendaison », comme « un rappel violent à la norme ». Ah bon !

 

Jeanne Mammen Transvestitenlokal 1931
Jeanne Mammen Transvestitenlokal 1931

 

Christian Schad, Comte St-Genois d’Anneaucourt, 1927, huile sur bois, 103×80.5cm, Centre Pompidou
Christian Schad, Comte St-Genois d’Anneaucourt, 1927, huile sur bois, 103×80.5cm, Centre Pompidou

 

La représentation de lesbiennes est dominante dans cet espace de l’exposition, en particulier grâce aux dessins de Jeanne Mammen. Celle de l’homosexuel masculin ne se laisse deviner que travesti, en général dans un contexte festif.

Á croire que Berlin était alors la Mecque des lesbiennes et des travestis ! En cherchant bien, j’ai tout de même trouvé deux dessins de Christian Schad figurant des homosexuels masculins, deux garçons nus en train de s’embrasser, que j’avais vus la première fois à l’exposition sur l’art allemand au Louvre, et une scène de café (l’Adonis-Diele).

 

Christian Schad Adonis-Diele 1930
Christian Schad Adonis-Diele 1930
Christian Schad Liebende Knaben 1929
Christian Schad Liebende Knaben 1929

 

La situation est paradoxale si l’on considère que l’historienne Florence Tamagne, qui a réalisé une thèse comparative de l’homosexualité durant l’entre-deux-guerres à Londres, Paris et Berlin, s’est heurtée à des lacunes documentaires concernant l’homosexualité féminine, en premier lieu en raison de l’absence de répression policière (les rapports de police sont une mine) mais aussi parce que le lesbianisme, quoique à la mode, était « en retrait de la scène homosexuelle ».

Frustré, j’ai par la suite effectué quelques recherches d’images sur le web figurant des homosexuels masculins dans Berlin des années 20, tout aussi infructueuse, à l’exception d’un portrait de groupe déguisé pour un bal costumé, avec quelques hommes qui ont tout l’air très « sensibles ». Parmi eux, le seul à porter lunettes rondes et moustache chevron, le Docteur Magnus Hirschfeld, sexologue, à qui tout LGBTetc se doit de rendre hommage pour son courageux combat d'une vie en faveur de la dépénalisation de l'homosexualité, en apportant un regard scientifique et non plus moral sur la sexualité.

 

 

Magnus Hirschfeld (à lunettes) lors d’une fête costumée à l’institut, entouré des personnes qu’il a accueillies. Il tient la main de son partenaire Karl Giese (au centre).
Magnus Hirschfeld (à lunettes) lors d’une fête costumée à l’institut, entouré des personnes qu’il a accueillies. Il tient la main de son partenaire Karl Giese (au centre).

 

Faut-il s’étonner de cette quasi absence de témoignages visuels de l’homosexualité masculine autre que d’hommes travestis à cette époque ? Pas vraiment si l’on considère que le paragraphe 175 indique que « La fornication contre nature, pratiquée entre personnes de sexe masculin ou entre gens et animaux, est punie de prison ». En outre, le travestissement offre aux homosexuels masculins (et à ceux qui les représentent) l’alibi de la fête, mais aussi, en se donnant plus ou moins bien l’apparence d’une femme et de la binarité, celle de leur permettre d’aimer d’autres hommes dans un contexte répressif (voir à ce sujet, « le choix de l'homosexuel iranien : la persécution ou la transformation » dans les NGT 2006).

Pour finir, je me demande si des photographies prises par les intéressés et leur entourage dans un cadre strictement privé (la sexualité est une affaire privée) ne sont pas les seuls traces visuelles possibles de l’homosexualité masculine, à l’instar de toutes ces photographies réunies sur le tumblr homoaffectionalism. En les parcourant, je vérifie toutefois une fois de plus que les images, par nature polysémiques, permettent rarement de distinguer amitié et amour, jeu/pose et sincérité/vérité, et que pour leur donner un sens et documenter une histoire de l’homosexualité, elles requièrent légendes et autres documents. La bibliothèque et les archives du Schwules Museum de Berlin en ont-elles collectionnées ? A vérifier lors d’un prochain séjour à Berlin !

 

tumblr homoaffectionalism
https://homoaffectionalism.tumblr.com
tumblr homoaffectionalism
https://homoaffectionalism.tumblr.com

 

Cent ans plus tard, ce week-end, le Monde Magazine titre en couverture «En quête de visibilité, les lesbiennes prennent le terrain » (un numéro, une fois de plus, entièrement conçu par des femmes).


 

Visite exclusive de l'exposition Allemagne années 1920 | Centre Pompidou

Marie-Paule Belle "Berlin des années 20" (1979), on l'écoutait chez mes parents

Voir les commentaires

Repost0