Parenthèse libyenne

Publié le 15 Mars 2009


Youssef Nabil

 

 

 

Mohammed Mounir علّي صوتك Alli Soutak

Le destin de Youcef Chahine

 

 

Un homme sexuel

 

Le guide devant les têtes sculptées de l'empereur Hadrien, de sa femme et d’un jeune garçon :

« Hadrien était un homme sexuel... Il aime les jeunes hommes. »


Musée de Leptis Magna

 

L’affaire du coucher

 

Remplir la gourde, y mettre une pastille de Micropure, prendre un matelas avant de quitter le feu de camp, le secouer de son sable,  l’installer, extirper du grand sac la lampe frontale, sortir le duvet, le sac à viande, ôter le sable résiduel, trouver le bas de survêt, le tee-shirt, la polaire, les chaussettes, le bonnet, sortir du petit sac, le livre de chevet, le PQ, partir dans le noir se trouver un coin « cabine téléphonique » (chiotte), faire un trou dans le sable, veiller à ce que le papier sale ne s’envole pas, si l’absence de vent le permet, le brûler, dissimuler son forfait, sortir la gourde, se brosser les dents, se déshabiller, s’habiller pour la nuit, et enfin, coincé dans son sarcophage avec tout de même la pile de la frontale sous la tête qui vous fait mal, soupirer d’aise de retrouver, même pour très peu de temps, François Villon.

 

Apérothé

 

Le premier, amer comme la vie

Le deuxième, fort comme l’amour

Le troisième, doux comme la mort (ou l’enfance)

 

Hassan, hier soir à propos du thé auquel Mohamed rajoute de l’eau à chaque tournée.

 



Deux étourdis

 

L’un     : - C’est quoi ça ? Qu’est-ce qu’ils ont à crier comme ça ?

L’autre : - C’est un chameau ?

 

Deux touristes qui parlent plus vite que leur tête : il s’agit de toute évidence d’un appel à la prière à la télé.

 

Campement de Ghadames

 


 

« Le torse de Neil » (1925), photo qu’Edward Weston fit « d’un de ses fils qu’il adorait » – Susan Sontag dans son essai sur la photographie



Papa à petits pas

 

Têtu, papa marche. Lentement, à petits pas. Il se dandine légèrement (la faute au genou le plus douloureux) ses jambes sont aussi un peu arquées. Il m’a confié : « Je ne peux plus faire des grands pas. Quand je pense aux grandes enjambées que je faisais avant, maintenant, c’est plus fort que moi, je marche à petits pas. Pourtant, - joignant le geste à la parole - si j’en fais, je n’ai pas plus mal, mais c’est comme ça.»

Moi pour ne pas souligner ce constat de la vieillesse : « Inconsciemment, tu dois régler ton allure de manière à prendre le moins de risque de douleur. »

 

Le sable, passe encore ! Mais, bien qu’il ait regretté ce matin qu’on ne marche pas davantage, des pierres de l’hamada Messak, dont chacune a dû pour lui être une souffrance, il a seulement dit « Sans intérêt ! ».

 

Sinon, il est plutôt en forme. Un peu dur de la feuille dans un groupe bavard, mais il suffit de bien le regarder quand on lui parle, pour qu’il capte ce qu’on lui dit.

Toujours premier couché mais quand on émerge, le matin, c’est lui qui tient la meilleure pêche, et pour cause, levé en même temps que le soleil, il a déjà eu le temps de mettre en diapos la nature environnante.

 

Je ne sais plus à quelle occasion,  il a dit au cours de ce voyage : « la vie est une succession de deuils... » Et il a rajouté comme unique exemple en me désignant : « Il nous a fallu par exemple faire le deuil de nos enfants. » J’ai conçu sans difficulté l’éprouvante expérience d’avoir pour fils aîné en face de soi, non plus son premier enfant chéri, mais un homme de 47 ans.

 

Alors que je me trouvais dans une assemblée où tous les garçons étaient orphelins de leur père, il me semble que Selim, un copain perdu de vue, m’avait signifié ma différence comme une infériorité, une souffrance manquante qui m’empêcherait de savoir ce qu’était vraiment la vie.

 

Surtout pouvoir continuer aussi longtemps que possible à ne pas savoir vraiment ce qu’est la vie... Longue vie à mes parents ! « Inch Allah ! »

 

 

Beaucoup d’êtres m’aiment encore, mais désormais ma mort n’en tuerait aucun – et c’est là ce qui est nouveau.

 

Roland Barthes, 30 oct. 1977, quelques jours après la mort de sa mère - Journal de deuil  – Seuil/IMEC

 


Nuri Bilge Ceylan For my father - Snowfall
 



Flicage

 

« Pour notre sécurité », Tarik, de la police touristique, nous accompagne durant tout le voyage. Le jeune homme a fait demander par Hassan, si chez nous il y avait aussi une police touristique.

 

-         Non. (A l’unanimité)

-         Et dans les autres pays arabes ?

-         Non. Enfin, pas qu’on sache.

-         Dis lui que chez nous, la police ne protège pas les étrangers, elle les poursuit. ... Du moins les sans-papiers.

 

Le lendemain, Mireille s’est souvenue qu’elle avait bien eu affaire une fois à la police touristique dans je ne sais plus quel pays arabe :

 

-         Mais dis lui Hassan qu’elle n’accompagne pas les touristes, qu’elle travaille dans les bureaux et qu’on vient la voir qu’en cas de problème.

 

Gabriel m’a rappelé la mésaventure racontée par Abdellah Taïa dans "L'armée du salut" :

 

Un soir, nous nous promenions, Jean et moi, dans les rues calmes du quartier chic de l’Hivernage, avant de regagner l’hôtel. Soudain, deux policiers, qui avaient l’air gentil pourtant, nous arrêtèrent. Ils s’adressèrent à moi avec beaucoup de violence, de mépris, en arabe : « Qu’est-ce que tu fais avec cet homme ? Pourquoi tu l’embêtes ? Ne sais-tu pas qu’il est interdit dans ce pays d’embêter les touristes, espèce de ... ? » Je me défendis, inconscient du danger : « Mais, je ne l’embête pas. C’est mon ami. » Ils répondirent du tac au tac : « Ton ami ? Ton petit ami ? Tu te crois où ? En Amérique ? C’est le Maroc ici, pauvre con... Espèce d’imbécile... Il te paie combien ? Montre tes papiers... Et que ça saute... »

Jean ne comprenait pas. Il s’adressa à eux en français en disant que j’étais son étudiant de Rabat et qu’on visitait Marrakech ensemble. Ils m’ordonnèrent de lui dire que ce qu’ils étaient en train de faire était pour sa sécurité, pour le protéger, pour que son séjour se passe bien, qu’il soit satisfait de nous, les Marocains, qu’il soit heureux, qu’il revienne nous voir, voir notre beau pays où il trouverait toujours des gens pour le servir et le choyer. Il était ici chez lui.

Bien malgré moi, je fis le traducteur. [...]

Les deux policiers, au moment où ils allaient monter dans leur voiture de service, crièrent de l’autre bout de la rue : « N’oublie pas de te faire bien payer... et lave bien ton cul après, sale pédé ! ».

 



 

Art rupestre : invisibles lycanthropes à tête de lycaon

 

Du coup, au retour, m’a donné envie de feuilleter de nouveau "Lycaons" d'Alex Barbier BD «inclassable, dérangeante, sulfureuse, hypnotique. »

 



Vie de couple

 

Le duvet, c’est le coup de grâce pour un couple au long cours. Enfin, je le croyais. Il y a pire : On ne se méfie jamais assez des étoiles.

Depuis plusieurs jours, Gabriel dort avec elles à côté de notre guitoune. De peur de m’éteindre de froid au petit matin, j’ai renoncé au plan à plusieurs et je campe sur ma position.

Ce soir, comme hier, il m’a demandé de l’extérieur de la tente de lui tendre ses lunettes : il ne parvenait pas à les distinguer. Au matin, il a dit s’être réveillé pendant la nuit et d’avoir cherché à tâtons ses verres pour s’en mettre encore un coup plein les yeux, et surprendre peut-être une étoile filante.

 

PS. Encore un point qui nous distingue : un ciel étoilé la nuit, je trouve bien sûr ce spectacle magnifique, mais dans le même temps l’aperçu de l’infini qu’il offre me glace car il me ramène toujours à des pensées sur la mort.





 

Ces photos imprenables

 

Photographier, c’est acquérir sous des formes diverses. Sous la forme la plus simple, une photo nous permet de posséder par substitution un être ou une chose aimés, possession qui donne à la photo certains des caractères d’un objet unique. [...]

En même temps que nous fabriquons et consommons davantage d’images, nous ressentons le besoin d’en avoir encore plus, toujours plus. Mais les images ne sont pas un trésor dont on ne pourrait s’emparer qu’au prix d’une mise à sac du monde : elles sont précisément ce qui est à notre disposition où que tombe notre regard. La possession d’un appareil-photo peut nous inspirer quelque chose d’assez voisin du désir. Et comme toutes les formes crédibles du désir, elle ne peut pas connaître de satisfaction [...]

Susan Sontag  Sur la photographie

 

 

Hervé Guibert a couché sur le papier une vérité que partagent sans doute tous ceux qui font des photos : « Comme toujours les plus belles photos sont imprenables ». Tarik, notre policier de 26 ans était un bon sujet :

 

·               La beauté de ses yeux sombres bordés de longs cils émergeants de son cheich noir

·               Le coquet manquant d’assurance au contrôle dans un rétroviseur ou dans le reflet d’une vitre

·               Ses lèvres trop charnues pour ne pas être gourmandes

·               Son visage déjà endormi émergeant de la capuche de son duvet en forme de  babygros nouveau-né (avec les manches)

·               Le garçon qui cherche le contact dans de légères bourrades

·               Sa main qui remet en place le bazar trop autonome dans le jean

·                Le jeune homme à genoux dans le sable en train de se débrailler pour pisser

·               Après s’être gentiment bagarré avec lui, Tarik longuement lové contre Djibril auprès du feu

·               Son regard qui fuit avec un joli sourire gêné le regard qui le déshabille

 

Dans un monde d’hommes, quand on se marie en moyenne à 32 ans, que fait-on de son désir sexuel ?

 

Mais où mettent-ils donc leur sexualité ?


Printemps 1974, Roland Barthes Carnets du voyage en Chine - Christian Bourgois

 

 

 




"Drunk in Tripoli" par Philippe Fréling

Monde-diplomatique.fr/ Quand la Libye se reconnecte au monde

Courrier International / Cyrénaïque, terre rebelle

 

Maghreb : homosexualité et prostitution (Office fédéral des réfugiés CH)

rfi.fr/ Afrique : l'homosexualité toujours tabou

 

Notesgaydethomas.over-blog.com/ Les frustrés

 

 

 Pierre Assouline / Barthes pionnier de la blogosphère
Notesgaydethomas/ Roland Barthes, textes posthumes

http://www.cosmovisions.com/ Ecole Cyrénaique 

 

 

 

 

 

 

 

 

Rédigé par Thomas Querqy

Publié dans #touriste, #famille, #avec un grand A

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