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Publié le 7 Juin 2017

Les renégats de la gauche / Les vies de Guy Hocquenghem

La vie politique sans émotion, c’est comme la cuisine italienne sans huile d’olive ; ça existe, mais ça n’a pas de goût.

Angelos Chaniotis dans "Histoire des émotions" que lit actuellement Gabriel

La victoire obtenue par la violence équivaut à une défaite, car elle est momentanée.

Gandhi (1869 - 1948)

What The Fuck France - La Politique (un tuyau de notre neveu Léo, 19 ans)

"Odessa Bulgar", morceau Klezmer par YXALAG

Ce dimanche 23 avril se jouait le premier tour de l’élection présidentielle. Avant d’aller rejoindre, il me semble, des camarades du FI, Jérémy est passé avec sa flûte pour qu’on file le duo sur les morceaux que m’a proposés Natacha, notamment, mon préféré du moment, ce standard de musique klezmer. De son côté, Gabriel s’était décidé à retrouver Sabine et ses amis pour son « Café du commerce électoral (avec une phrase qui veut dire qqchose) » «entre deux passages aux QG de campagne de Dupont-Aignan et de Jean Lassalle ». Sans moi. Sauf à être tous du même bord, en l’état des clivages observés jusque dans notre entourage, je doutais que ce fût une bonne idée.

Le temps que je sorte deux verres et une bouteille pour prendre connaissance des résultats avant que mon duettiste ne s’échappe, Jérémy n’avait pas résisté à consulter sur son smartphone des sites de presse de nos voisins. Malgré les 7,7 millions de voix pour Le Pen, j’exultai : Fillon venait de disparaître du champ politique et mon candidat aller normalement l’emporter, mais je retins immédiatement ma joie lorsque je vis mon Jérémy se décomposer : il avait vraiment espéré que Mélanchon serait au second tour. Ce qui me semblait être une chance historique, était pour lui une catastrophe. Il pleurait une révolution qui devrait encore attendre cinq ans, tandis que de mon côté, j’étais rasséréné par l’éviction de ce mouvement qui m’apparaissait à certains égards parfois aussi inconséquent et néfaste que le FN.

 

 

"Lad Thoughts"  Richard Vyse

"Lad Thoughts" Richard Vyse

Hier soir au dîner en discutant avec Jérémy, Gabriel et moi avons réalisé une chose importante qui nous distinguait de lui : il croit vraiment que le système va s’effondrer d’un jour à l’autre. Si le pire n’est jamais exclu, notre propension à l’optimisme n’en fait pas le scénario le plus probable. En contradiction avec une étude américaine qui concluait que les anxieux votaient à droite et les calmes à gauche, Jérémy souhaite donc des changements radicaux « de gauche » avant qu’il ne soit trop tard.

Le danger des croyances fortes, c’est que ceux qui y adhèrent sont persuadés de détenir « la vérité » qu’il conforte de nos jours en s’informant un peu n’importe comment sur Internet, surtout pas grâce aux médias traditionnels et à leurs journalistes, « (nouveaux) chiens de garde » du « système », mais ce faisant, au mépris des réflexes élémentaires de jugement de la qualité d’une information.

Ce danger s’accompagne souvent d’un autre encore plus grand : la violence de ceux qui croient détenir la vérité, interdisant tout débat (Dieu vomit les tièdes, est-il peu ou prou écrit dans la Bible, comme par hasard dans le livre de l’Apocalypse).

 

 

"Les Nouveaux Chiens de Garde" réalisé par Gilles Balbastre et Yannick Kergoat (2012)

 

C’est très anecdotique et nullement probant mais un échange aussi vif qu’écourté avec un prof de français qui a un site personnel illustrera mon propos.

Lors de mon dernier passage sur son site, j’ai découvert qu’il s’était lancé dans une croisade contre la corruption des hommes politiques. Agacé par le montage grossier qui tenait lieu de visuel pour l’article, sans réfléchir, je lui ai envoyé ce petit mot :

Slt Lionel,
Bravo pour cette mobilisation, par contre je trouve tendancieux pour ne pas dire malhonnête intellectuellement de mettre, de surcroît sans aucun commentaire, un visuel avec Hollande qui n'a rien à voir avec l'affaire Fillon qui a déclenché l'idée, ni avec la corruption des politiques dont vous faites votre cheval de bataille. A ma connaissance Hollande n'a pas de casserole à ce sujet, et l'y associer dessert la cause que vous voulez défendre.
Fidèlement.

Lequel à ma grande surprise m’a fait la réponse suivante :

Si je suis malhonnête intellectuellement, alors je vous suggère d'aller voir ailleurs, comme bDelanoe qui rejoint Macron et tous les industriels qui le financent. Quant à Hollande, son scooter, sa première dame de France et son coiffeur à 9000 € par mois, merde à lui. Epargnez-moi vos commentaires.

Fin de la discussion. Je venais d’avoir un échange avec un sympathisant de la France Insoumise si j’en juge la dernière photo de l’article. Qu’est-ce qu’on fait si l’on se croise un jour ? On se marave ?

Mot d’adieu :

Je voulais seulement en toute discrétion te donner l'avis d'un collègue. Crois bien que c'est mon dernier commentaire vu ta réplique (je continue à te tutoyer car dans de précédents messages, nous nous étions tutoyés spontanément) !
Cependant ta violence m'interroge tout de même, car, en démocratie, entre personnes censées être raisonnables et maîtrisant la langue, ne devrait-on pas pouvoir se dire qu'on n'est pas d'accord sans immédiatement dire à l'autre d'aller se faire foutre ?

Se calcule sans difficulté

Se calcule sans difficulté

Avec Jérémy, on peut encore discuter, sinon à quoi bon se fréquenter ? C’est d’ailleurs suite à un échange avec lui que j’ai réalisé combien j’avais tendance à refouler les dysfonctionnements financiers, fiscaux et écologiques aussi iniques que lourds de menaces, notamment au sein de l’Union Européenne.

En comparaison de ses indignations pleines d’énergie, le portant à l’action, et à dénoncer sans relâche, mon discours transpirait l’acceptation désabusée, voire cynique, d’une relative impuissance face à la complexité d’un monde où prévaut l’égoïsme. J’avais trop vécu pour que des promesses politiques d’amélioration pour tous puissent m’emballer. Dans le même temps, je comprenais, des années après, qu’Yvon, un vieil ami de mes parents, trouvât « toxique » le contenu du Charlie Hebdo que je lisais alors : moi aussi j’avais fini par me fatiguer de toujours ressasser les mêmes constats négatifs, fut-ce sur le mode satirique, et des « remèdes » auxquels je ne croyais plus, rejetés par l’immense majorité des gens.

Ce changement d’état d’esprit, même habillé de sagesse, est sans aucun doute un marqueur d’âge et de statut socio-économique (« d’où parles-tu camarade ? »), et l’impuissance, un problème de vieux. Comme ça ne me plaisait pas des masses, je me suis dit que la biographie de Guy Hocquenghem (1946-1988), ne me ferait pas de mal : « Figure majeure de la gauche radicale française. Homosexuel, il s’est pensé comme un minoritaire et n’a eu de cesse de faire vivre pensée critique et contestation des pouvoirs établis. »

Guy Hocquenghem

Guy Hocquenghem

LE F.H.A.R. (FRONT HOMOSEXUEL D'ACTION RÉVOLUTIONNAIRE) Réalisation : Carole Roussopoulos France, Vidéo Out, 1971 (product.), 26min., N/B Paris

J’ai lu presque d’une traite « Les vies de Guy Hocquenghem » dont je ne connaissais finalement pas grand-chose à part qu’il avait qu’il avait participé à l’aventure de l’éphémère F.H.A.R (Front homosexuel d'action révolutionnaire), qu’il avait été déniaisé par son prof de philo et mentor René Schérer et qu’il était mort du Sida.

Par son travail remarquable, le jeune Antoine Idier nous offre l’occasion de revenir sur une époque où, dans la foulée de Mai 68, « le désir homosexuel » a fait irruption dans la politique, cet aspect absent dans le grand récit qu’en ont fait Hervé Hamon et Patrick Rotman dans « Génération » (tome 1. Les années de rêve 1987 tome 2. Les années de poudre 1988 »).

Respectant son projet de « sociologie d’une trajectoire à l’intersection des champs politiques, culturels et intellectuels français des années 1960 aux années 1980 » Antoine Idier ne se limite pas au portrait d’un personnage, aussi éblouissant qu’irritant, il restitue les enjeux et débats d’une folle période de notre histoire récente.

"Race d'Ep" réalisé par Lionel Soukaz avec la collaboration de Guy Hocquenghem (1979)

Netsuke

Netsuke

Après le temps de l’utopie et des idéologues ( « l’imagination au pouvoir »), de l’euphorie de la jeunesse, mais aussi du grand n’importe quoi qui allait avec, vint « l’hiver » des années 1980, le retour au réel : les jeunes de 68 avaient vieilli, étaient devenus parents et le capitalisme triomphait en France après que le gouvernement socialiste fut rentré dans les rangs de la révolution conservatrice avec le tournant de « la rigueur » de 1983. Pour sa part, Hocquenghem, toujours aussi enragé, se soulagea en 1986 dans un pamphlet en se payant méchamment des têtes de tous « ceux qui sont passés du col Mao au Rotary ».

Couverture signée Pierre et Gilles d'un Gai Pied Hebdo de 1983

Couverture signée Pierre et Gilles d'un Gai Pied Hebdo de 1983

Au cœur du livre se trouve le « renégat », celui qui, au nom du « Consensus », s’est chargé d’effacer le pôle contestataire et toute différence entre idéologies ». Celui qui, aussi, non seulement a trahi mais érige également sa trahison en modèle (son portrait vaudra à son auteur une nouvelle accusation d’antisémitisme) :

"Il a le nez de Glucksmann, le cigare de July, les lunettes rondes de Coluche, le bronzage de Lang, les cheveux longs de Bizot, la moustache de Debray, la chemise ouverte de BHL et la voix de Kouchner."

[…] Hocquenghem n’y va pas de main morte : Lang est une « Amanda Lear de la culture », Chéreau une « Andromaque de pissotière », Signoret « un tas de suif », etc.

[…] à Gai Pied Hebdo, Cohn-Bendit parlera de la « méchanceté » du livre, qu’il estime « tout à fait pédé ». Il ajoute  : « Il a été à Europe 1. Il a mouillé un peu dans tout. Ce n’est pas la colombe blanche ».

"Les vies de Guy Hocquenghem" par Antoine Idier

Le Groupe de Libération Homosexuel (GLH) de Lyon lors de la manifestation du 1er mai 1979. Photo Michel Jaget

Le Groupe de Libération Homosexuel (GLH) de Lyon lors de la manifestation du 1er mai 1979. Photo Michel Jaget

La même année au cours d’une émission d’Apostrophes où Hocquenghem est invité pour ce livre, Laurent Dispot, ancien du FHAR et journaliste lui reproche d’être « uniquement négatif ».

 

Or, précisément, selon Hocquenghem, il y a une « dictature à l’optimisation, au positif » :
Plus personne aujourd’hui n’a le droit d’émettre des formes de pensée critique et contestataire sans se faire traiter soit de jaloux, soit d’aigri, soit d’une manière ou d’une autre de négatif.

"Les vies de Guy Hocquenghem" par Antoine Idier

"120 battements par minute" de Robin Campillo

Trente ans plus tard, il me semble que nous en soyons à peu près au même point de la question, si ce n’est qu’un an après la mort de Guy Hocquenghem, le bloc communiste en Europe commençait à s’effondrer sans qu’une seule personne ne bougeât le petit doigt pour défendre ce système.

Hier matin, quand j’ai ouvert la porte de l’appartement pour filer au boulot, j’ai trouvé un homme qui dormait sur notre palier. J’ai parlé fort pour qu’il se réveille mais c’est à peine s’il a bougé. Était-il épuisé ? Peut-être faisait-il semblant de dormir ? Un drogué ? Plutôt un migrant. Je ne savais vraiment pas quoi faire, d’autant que j’étais pressé. Le seul truc qui m’est venu fut d’ouvrir grand les fenêtres de la cage d’escalier sur deux étages parce que ça puait vraiment et que l'air frais le ferait peut-être partir. En écrivant ces lignes, je me demande quelle aurait été la réaction de celui qui se disait « naturellement » minoritaire, « par goût érotique autant que par sens politique ».

PROBLEMOS d'Eric Judor co-écrit avec Blanche Gardin

Du Zhenjun "the tower of Babel" old Europe 2010

Du Zhenjun "the tower of Babel" old Europe 2010

« C’est la fin », ne cessait de répéter une jeune femme à l’intention de personne en particulier tandis que nous nous entassions sur la barque de pêche réquisitionnée par les gardes-côtes. La pluie lui giflait le visage, elle serrait son ordinateur portable contre sa poitrine comme si c’était un gilet de sauvetage. « C’est la fin, et c’est la merde. »
De même que ceux qui n’habitent pas le Nord de de l’Arctique manquent de vocabulaire sophistiqué pour décrire la neige, nous n’avions pas encore trouvé les mots pour les catastrophes qui nous tombaient dessus. Pour l’heure, « c’est la merde » suffisait.

"Zones de divergences" de John Feffer - Edition Inculte - 149 pages

Morgan Geist remix de "Rendez-vous dans l'espace" de Télex (1988)

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