Mélancolivernale

Publié le 8 Février 2009




 

Nuri Bilge Ceylan


Ces matins-là, il allait vers son miroir, examinait distraitement sa barbe, se tournait de côté, et du coin de l’œil regardait son profil, une vieille habitude. Il demandait alors à son reflet pourquoi il fumait, et en tout cas pourquoi en si grande quantité. « Parce qu’il n’y a pas grand –chose à faire, sinon se masturber », répondait-il à son image. Parfois, il faisait les deux, en se moquant de la résolution inscrite dans son journal le jour de son arrivée en pensant à l’opinion qu’il partageait avec Madan : « Baiser avec quelqu’un est moins satisfaisant et plus fatiguant que de se branler. »

 

Les après-midi d'un fonctionnaire très déjanté de Upamanyu Chatterjee


 

 


Depuis quelques temps, je le sentais rôder. Depuis peu, je le sens doucement distiller son malaise. « Ennui » j’ai seulement glissé à Gabriel pour ne pas gâcher son humeur joyeuse, « Faut que je trouve quelque chose de nouveau qui me plaise ! ...  Et ce rhume qui n’en finit pas ! J’en ai marre ! »

 

Comment oser faire part à quiconque d’autre de son vague à l’âme quand la misère du monde vous range dans la catégorie des ultra privilégiés ?

Ce matin, Armande a appelé, angoissée, elle a dû être hospitalisée suite à des difficultés respiratoires.

Devant l’entrée de la station Bolivar, un banc est recouvert de fleurs, de bougies et de messages déposés par des riverains. L’homme qui n’avait pas trouvé meilleur endroit où se tenir, y est mort, seul, sous des couvertures sales et glacées. Dans une rue voisine, tôt ou tard, c’est certain, on finira par s’émouvoir : qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige, loin des leurs et de la douceur de l’Océan Indien, trois tamouls perdus, noyés dans l’alcool, y dépérissent sans bruit au ras du trottoir.

 

Non, définitivement, un peu de décence ! Tu devrais avoir honte. Arrête un peu de te regarder le nombril ! 

 


 

L'île des morts Böklin 1880

 

Dans une belle galerie d’art du 3e arrondissement, j’ai profité que B.C. était apostrophé par une autre de ses connaissances pour filer à l’anglaise. Non, qu’il ne mette pas à l’aise, ni que la conversation soit avec lui laborieuse : il suffit de le lancer et il déroule le film de sa vie passionnée et passionnante. Ce que je fis puisque je savais par Goran et Fernando qu’il venait de quitter son compagnon de longue date pour un australien et qu’il avait rajouté à ses nombreuses activités, celle de directeur artistique pour une marque de l’hyper luxe. Il n’y avait donc pas deux minutes qu’on parlait qu’il nous montrait déjà sur son Iphone rutilant, les photos des différentes étapes de réalisation d’un mobilier qu’il venait d’« imaginer ».

 

J’ai mal supporté tout ce bouillonnement créatif juste après avoir parcouru avec regret le dossier « formations artistiques » de Télérama (« Trop tard ! »). Par contraste, se confirmait l’indigence de ma vie professionnelle obstinément identique.

Bon OK, je dramatise. Une chose change d’une année sur l’autre : les élèves... le professeur aussi d’ailleurs, ce qui fait dire à l’un des personnages du très beau film Les passagers, à peu près cela : « Prof, j’ai dû arrêter, je ne supportais plus ce métier où, année après année, avec des élèves qui ont toujours moins de 20 ans, tu es le seul à vieillir».

 

Avant de remonter sur Londres, Jan est passé nous voir en coup de vent. Serein comme jamais, ravi d’avoir repris une activité de consultant en « free-lance » avec du boulot captivant pour au moins un an.

Il a offert à Gab un livre minuscule qui arrivait à point pour me requinquer : inconsolable, son auteur se suicida à 31 ans.




Les trois singes de Nuri Bilge Ceylan


Pauline C. est venue dîner à la maison avec une de ses copines avant de quitter définitivement Paris pour la province de son enfance. On s’était perdu de vue après l’avoir finalement très peu fréquentée. Je l’ai connue dans une formation Photoshop l’année où elle allait prendre sa retraite. J’avais admiré chez elle, l’importante activité créative qu’elle a déployée en parallèle à son travail alimentaire : pas mal de livres coécrits avec des auteurs de l’O....., dont certains auto publiés, et de nombreux projets photographiques, seule ou en duo avec intégration de textes, faisant l’objet d’expositions. Si je trouvais les protocoles des projets et le résultat parfois intéressants, ses images, tout comme le relatif « bricolage » de l’intégration des textes dans les photos ne m’ont jamais particulièrement enthousiasmés.

 

Le sujet qui nous avait fait nous rencontrer, la photographie, n’a été abordé que peu de temps avant que nos hôtes ne lèvent le camp. Alors que j’évoquais mes atermoiements concernant l’achat d’un nouvel appareil, un réflex numérique ou un vieil appareil mythique, et ma difficulté à poser le compact numérique pour ressortir le Nikon, Pauline m’a posé la question « qui tue » :

« Tout dépend de ce que tu veux faire avec, la plupart des sites de photos ne parlent que de matériels,  mais l’essentiel, c’est le projet, qu’est-ce que tu veux faire en photographie ? »

 

J’étais bien entendu incapable d’y répondre. Même si à la réflexion, il me semble que l’outil impose des contraintes et définit une forme qui peut permettre de renouveler ses pratiques, et par là de réaliser de nouvelles images.




Von Gloeden


Elle a trouvé le travail des deux dandys américains Mcdermott & Mcgough exposés à la MEP peu intéressant : beaucoup de  technique au service de la reproduction fidèle de sujets et de photographies telles qu’on les fabriquait entre la fin du XIXe siècle et le début du XXe.

 

Tout en étant persuadé que j’aurais détesté leur période favorite, celle du règne de la reine Victoria, comment ne pas trouver séduisante la liberté que ce couple d’américains s’est donné d’y vivre en rejetant notre « présent » ? Par ailleurs, si l’on peut contester les sujets de photographie, il paraît indéniable que la singularité de leur travail, tout comme les techniques qu’ils ressuscitent et qui produisent des tirages plus sûrement pérennes que la plupart de ceux qui se font aujourd’hui, sont des atouts indéniables pour s’imposer sur le marché de la photographie artistique.

 

La démarche m’est par ailleurs d’autant plus sympathique que j’ai un peu ça chez nous depuis quelques temps. Gabriel lorsqu’il n’est pas au travail plonge durant des heures dans le XVIe siècle des protestants calvinistes du Poitou aux Cévennes, un voyage dans le temps permis par le miracle de la mise en ligne d’énormes bases d’archives et de livres rares numérisés accessibles grâce aux puissants moteurs de recherche Gallica2.bnf et Books.google.

 

 

 

The visitor

 

En marge de ses recherches, puisque les archives des français d’Algérie ont été mises en ligne, il a pisté mon arrière grand-mère maternelle et ses parents, mettant un terme à une erreur de mémoire familiale qui voulait qu’elle fut d’origine italo-espagnole. La faute en incombe à ma grand-mère qui en faisant comme à son habitude le ménage par le vide, avait bazardé le livret de famille de sa mère.

Preuve administrative à l’appui, « la belle algéroise », mon arrière grand-mère maternelle, était fille d’espagnols sans aucun doute très pauvres, originaires de la région d’Alicante.

 

Ce soir, le programme TV me fait un clin d’œil : à propos de France Boutique de Tony Marshall, il est écrit que François Cluzet interprète un « rêveur déçu, entré en mélancolie ».


 

 


« Quand on n’aime pas la vie, on va au cinéma », aurait dit Truffaut. Même un (mélo) drame peut vous faire du bien : on s’y sent moins seul car on y croise des gens forcément plus malheureux que soi.

Au club de gym, une senior pétulante et rigolote avec qui j’ai sympathisé, m’a recommandé d’aller voir The Visitor, mais sans m’en dire plus. A croire que ce film avait été réalisé pour mon nombril, jugez plutôt :

 

Professeur d'économie dans une université du Connecticut, Walter Vale, la soixantaine, a perdu son goût pour l'enseignement et mène désormais une vie routinière. Il tente de combler le vide de son existence en apprenant le piano[1], mais sans grand succès... La suite

 

Dans Les Trois Singes de Nuri Bilge Ceylan, c’est le fils qui vient d’échouer à son examen d’entrée à l’université qui est complètement déprimé. Quant à la sœur de Mounir, Rym, que ce dernier voudrait tant marier, elle s’endort à tout bout de champ (Mascarades de Lyes Salem).


Mascarades


Lorsque ma mère avait un petit coup de blues, je crois me souvenir qu’elle prenait rendez-vous avec sa coiffeuse « pour changer de tête ».

Avec mon crâne lisse, il va me falloir trouver autre chose. Un peu de shopping ? Ce ne sera pas du luxe : Ma veste en cuir est déchirée, les pulls en cashmere troués par les mites ou les accrocs, les cols de chemises harassés de fatigue, les chaussettes sont devenues mitaines et les slips pathétiques.

 

Tiens ! Il neige. J’aime la neige, la ville et ses sons étouffés sous les flocons me mettent en joie. Un truc d’enfant, j'ai été élevé aux pieds des montagnes.

 

Les soldes s’achèvent enfin, ça devrait être tranquille pour la corvée... D’ici qu’il ne me reste plus pour m’habiller que la nouvelle collection printemps-été !




Nuri Bilge Ceylan



http://www.youtube.com/ I'm a scatman
 



« C’est aussi l’âge de la réflexivité généralisée. Les gens s’interrogent sur eux-mêmes. Jusque-là, les institutions collectives donnaient des réponses : l’Eglise, le parti ou les traditions disaient le légitime et l’illégitime. Il n’en reste plus rien, et l’individu est désorienté. Pourquoi ne pas chercher des réponses au cinéma, qui est une sorte de miroir où chacun se projette ? ».

 

Gilles  Lipovetsky cité dans Telerama.fr/ Pas de crise pour le ciné
 




Liberation.fr/ L'ennui est un enjeu planétaire

Radio-canada.ca/ L'ennui comme motivation

L'exposition Mélancolie, génie et folie en Occident (2005)

L’ennui d’A. Moravia : entrevue avec Moravia (vidéo 1968)

 

 

 

 

Evgeny Mokhorev

 

Rédigé par Thomas Querqy

Publié dans #vivre, #les années, #ciné-séries, #expos, #famille

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Thomas Querqy 31/05/2009 18:01

En lisant le "ô Verlaine" de Jean Teulé, j'ai retrouvé un poème appris à l'école et pleinement en phase avec cet article :Il pleure dans mon coeurComme il pleut sur la ville ;Quelle est donc cette langueur Qui pénètre mon coeur ?Ô bruit doux de la pluiePar terre et sur les toits !Pour un coeur qui s'ennuieÔ le chant de la pluie !Il pleur sans raisonDans ce coeur qui s'écoeure.Quoi ! nulle trahison ?...Ce deuil est sans raison.C'est bien la pire peineDe ne savoir pourquoiSans amour et sans haineMon coeur a tant de peine !

Alexis 18/03/2009 21:15

Encore une fois, je me plais à ta lecture... Et c'est bien joli dê se trouver désennuyer par les flocons de neige... Comme quoi, il suffit parfois d'un rien. Qui n'est pas rien.Je m'impressionne de tes nombreuses références, des digressions, des photographies... De tomber dans le désert, ou sur cet Abdellah Taïa dont le portrait m'émeut aux larmes...Ah, mais quand même, "faire les soldes" ?Je crois comprendre que tu es en voyage. Profite du désert et des yeux noirs...

Thomas Querqy 20/03/2009 23:40


Merci Alexis pour ce message gratifiant. A.T. est aussi beau et émouvant que ses livres. L'écouter en parler l'est tout autant :
http://www.dailymotion.com/video/x5dksc_une-melancolie-arabe_creation (si tu avais manqué cette entrevue). Vale !