Publié le 22 Novembre 2007

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Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui-même. On croit que l’on va faire un voyage, mais bientôt c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait.
 
Nicolas BOUVIER L’usage du monde
  

La Suisse a vu naître quelques uns des plus illustres écrivains-voyageurs : Nicolas Bouvier, Ella Maillart, son amie Anne-Marie Schwarzenbach, Isabelle Eberhardt, ou encore Blaise Cendrars. Tous s’y sont sentis à l’étroit et ont cédé à l’attraction du vaste monde.
 
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La présence de quatre régions linguistiques (principalement deux) n’y change rien. Que vous soyez issus de « la suisse romande,  là où on parle français, c'est-à-dire les gens normaux » ou de « la suisse allemanique, la suisse plrrimitife qui est habitée principalement par les suisses allemands,  que nous appelons pour simplifier les bourbines » (pour citer la désopilante leçon de géographie de Marie-Thérèse Porchet), l’ennui d’y vivre et la perspective de rester à vie un « bourbine » ou même une personne « normale », peut raisonnablement vous miner.
 
Mais en va-t-il autrement ailleurs dans le monde ? Gabriel m’a dit que, très jeune, il n’aimait pas l’idée d’être un tourangeau, issu de tourangeaux, n’ayant vécu qu’en Touraine. Depuis peu, il se sent beaucoup mieux grâce à un programme scientifique, le Genographic Project, auquel il a donné un peu de son ADN et accessoirement 150 €, qui lui a révélé son appartenance au groupe des M17 (R1A), descendants de caucasiens vivant aux abords de la mer Caspienne, il y a environ 10 000 ans. 
Comme lui, j’aurais préféré naître, par exemple,... en Inde... de l’union d’une aventurière russe et d’un... juif américain (après la lecture d’Exodus, je voulais être juif).
Bref, pour citer le premier tome du projet de biographie d’Alain, peut-être étions- nous également un peu « trop snobs pour le quartier ».
 
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Quand le lieu d’où l’on est, que l’on connaît trop bien et qu’on n’a pas choisi, fait malgré soi, une bonne partie de ce qu’on est, le désir d’ailleurs, d’être quelqu’un d’autre apparaît alors comme un symptôme de vitalité.
 
C’est en partie cette histoire que raconte, Comme des voleurs (à l'est), le deuxième long métrage d’ (auto) fiction du vaudois Lionel Baier qui, pris de passion pour ses origines polonaises, fait avec sa sœur un voyage en Pologne.
  
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Herbert List
 
 
La façon dont Lionel Baïer se toque de la Pologne m’a d’ailleurs rappelé ma « période germanique ».
Pour obtenir une bourse de l’Office franco-allemand qui allait me faire bénéficier d’un mois de séjour linguistique au Carl Duisberg Zentrum de Cologne, j’ai suivi en 1987 un cours d’allemand facultatif de mon école. J’ai ainsi non seulement renoué avec ma 2e langue étrangère de terminale, mais aussi me suis-je mis, durant toute cette période, à dévorer (en français) tout ce qui était allemand, en littérature (Heinrich Böll, Thomas Mann, Gunter Grass...) et en cinéma  (notamment R. W. Fassbinder et Volker Schlöndorff). Sans doute parce qu’un voyage commence devant une bibliothèque, peut-être aussi parce que l’Allemagne, c’était le pays d’Aloïs[1] que j’avais perdu de vue, peut-être encore parce que l’Allemagne était alors associée à un autre garçon (« qui vivait avec un homme plus âgé ») et vers lequel j’étais inutilement attiré.
 
 
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Lionel Baïer ne procède pas différemment quand il s’évertue à apprendre le polonais et qu’il dévore tout ce qui est estampillé polonais (On le voit notamment au lit avec le pornographe de Gombrowicz). Sa découverte de l’ascendant polonais lui ouvre soudain une possibilité d’identité et de vie nouvelles. Ce sentiment est tellement fort qu’il décide de se marier avec une polonaise sans papiers, alors même il vit avec un garçon qui le fait toujours bander.
Sa sœur, convaincue qu’il n’est pas dans son état normal et qu’il est « pédé comme un sac à dos » (variante plus rare de "pédé comme un foc"), le contraint à un départ précipité pour la Pologne.
 
Comme des voleurs (à l'est) a été projeté en avant-première au festival de films gay et lesbien de Paris, comme il se doit en présence du réalisateur – acteur – personnage principal du film.
Le choix du ton de la comédie (au moins dans la 1ère partie) dans ce film construit sur le désir saugrenu d’un pédé suisse d’embrasser une identité polonaise, instille avec légèreté, à la fois l’idée d’une nationalité choisie et celle de la possibilité de pluri appartenance identitaire.
 
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Qu’ils soient ou non professionnels, les comédiens sont tous très bons : l’émouvante Natacha Koutchoumov, l’amie qui se suicidait dans Garçon stupide[2], forme avec Lionel Baier, un couple de frère et sœur  aussi vraisemblable qu’attachant ; le charme des deux amis de Lionel Baier n’a laissé aucun de nous de glace ; quant à ce dernier, s’il n’arrive plus à faire produire ses films (ce dont on doute), il pourra toujours devenir comédien.
 
Enfin, cerise sur le gâteau, Lionel Baier « dans la vraie vie » est encore plus sympathique que son personnage.

SORTIE NATIONALE le 5 décembre 2007.
 
J’ai deux vies, l’une dans le monde réel, que les amateurs de jeux vidéo appellent IRL (In Real Life, dans la vraie vie), et qui n’a aucun intérêt, sinon d’être normal. Le problème d’IRL, passés 40 ans, est une sensation tenace de revoir constamment le même vieux film, dans l’actualité, les rapports humains ou professionnels. Heureusement, j’ai une autre vie en ligne, très heureuse et passionnante.
 
Claire ULRICH pour Le Monde 2 du 17/11/7
 
 
 
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[1]Cf Long Island Express (L.I.E.), Ma vie à Rouen et Aloïs in   Obscurs objets du désir
 
LIENS
 
 
Entrevue avec le sociologue Jean-Claude Kaufmann, auteur de L’invention de soi - une théorie de l’identité : Devenir soi, ça se construit
 
 
Bonus Marie-Thérèse Porchet (vidéos) :
·               La séance Tupperware
·               La buanderie
·               une entrevue
 
Trouble dans le genre

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Rédigé par Thomas Querqy

Publié dans #ciné-séries, #identité, #Allemagne, #rire, #touriste, #culture gay

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