homophobie

Publié le 27 Novembre 2022

La mauvaise éducation (la mala educación) réalisé par Pedro Almodovar en 2004 - Photo Diego Lopez

La mauvaise éducation (la mala educación) réalisé par Pedro Almodovar en 2004 - Photo Diego Lopez

"Kyrie" Petite messe solennelle de Rossini avec les Petits Cantors de Catalunya / Alberto Iglesias

Les prêtres, c’est devenu ma spécialité.

Francesco Mangiacapra, escort napolitain de luxe, témoin dans le "Sodoma" de Frédéric Martel

 

Je scrollais rapidement Le Monde du 8 novembre un peu blasé par le flot de mauvaises nouvelles véhiculées par la titraille de première page, comme « Ukraine : la guerre russe vise le moral des civils » ou « COP 27 - Les dirigeants exhortés à éviter le suicide collectif ». En comparaison, l’article « Église - Onze évêques mis en cause pour violences sexuelles », un sujet familier, celui du folklore des débordements de la libido du clergé catholique sur les garçons, s’annonçait presque reposant.

En fait, l’article dont le titre n’est plus celui de la première page, devait sa rédaction aux « révélations » d’un cardinal, archevêque à la retraite, à l’occasion d’une conférence de presse. Et quelles révélations ! Jugez plutôt ! D’abord, une fois n’est pas coutume dans cette corporation, la « victime » était une fille, ensuite l’affaire qui met « l’ Église catholique dans la tourmente », c’est que le cardinal a « avoué » avoir "embrassé" la fille de 14 ans d’un couple dont il aurait célébré le mariage religieux, il y a plus de 35 ans.

Quelle mouche a donc piqué ce pauvre homme que de faire un tel aveu sur la place publique ? La sénilité ? Le besoin d’avoir son quart d’heure de célébrité ?

Dans quel puritanisme, digne de l’intégrisme islamique, sommes-nous engagés pour que les médias en fassent autant et nous infligent cette tempête dans un verre d’eau ?

 

Affiche de "Grâce à Dieu" réalisé par François Ozon (2018)
"Grâce à Dieu" réalisé par François Ozon (2018)

 

Et ce n’est pas fini : la lecture de l’article m’apprend également qu’un autre évêque a été sanctionné en 2021 par l’Église pour avoir demandé à deux jeunes hommes majeurs de se dénuder durant la confession. Ah bon ? Et ils se sont exécutés ? Croyez-bien que même mineur, je suis certain que je me serais écrié « ça va pas non ? » et serais parti en courant (pour savoir d’où je parle, je signale que j’ai beaucoup fréquenté les catholiques dans mon enfance sans subir la moindre « atteinte sexuelle »). D’un autre côté, l’était plutôt innovant l’évêque : ça changeait des « 2 Pater (noster) et 3 ave (Maria) » pour que l’absolution soit effective. Toujours est-il Monseigneur, ça ne se fait pas des choses pareilles, vous méritiez d’être blâmé, mais fallait-il vraiment qu’on en fasse autant sur votre indignité ?

Sans compter, qu’avec seulement ces deux exemples, tout se mélange, le sujet vire au pataquès : on traite sur le même plan un bisou, une mise à l’air consentie de jeunes hommes, et de graves « abus sexuels » sur mineurs dans l’Église catholique, sachant tout de même que l’âge de la majorité sexuelle et du consentement s’établit de 14 ans à 18 ans en Europe.

 

"La peur doit changer de camp" dessin de Biche pour Charlie Hebdo
"La peur doit changer de camp" Biche pour Charlie Hebdo

 

Ainsi, quelques jours plus tard, le Point puis le Monde, nous informait qu’un prêtre breton avait été mis en examen pour « viol aggravé sur mineur ». Bon là, pas de doute, on tenait une bavure bien scandaleuse.

Le prêtre et le garçon, âgé de 15 ans, ont fait connaissance sur l'application de rencontres Grindr et se sont donné rendez-vous dans une chambre d’hôtel à Paris. Le prêtre aurait pris lui-même et donné au jeune de la 3-MMC, proche de la MDMA, et du GBL, un dérivé du GHB.

Quand il s’est réveillé vaseux, l'adolescent a alerté des amies qui sont parvenues à le géolocaliser grâce à son portable, permettant aux pompiers de le secourir. Pour couronner le tout, le prêtre serait séropositif, sous trithérapie, mais ne l'aurait pas dit à l'adolescent et ne se serait pas protégé pendant les rapports. Il ne nous reste plus qu’à souhaiter que sa charge virale soit indétectable et qu’il n’ait ainsi pas pu transmettre le VIH.

Le prêtre a assuré ne pas savoir que le jeune homme était mineur, celui-ci ayant déclaré sur l'application de rencontres qu'il était majeur. Cependant, si cette page d’information du planning familial ne dit pas de bêtise, une relation sexuelle entre eux n’était légalement pas répréhensible, tant que le jeune la consentait,... mais avec la drogue ingérée, rien n’est moins sûr.

En attendant que la justice soit dite le plus vite possible, ce qui est loin d’être sûr vu son encombrement, le prêtre a été incarcéré à Fleury. Malgré la surpopulation carcérale qu’il y règne, j’espère pour lui qu’on pu lui attribuer une cellule en isolement.

 

The Swiss Guard in scandal in the Vatican 2 - Belamionline
The Swiss Guard in scandal in the Vatican 2 - Belamionline
 
La multiplication sans fin de toutes ces révélations visant le clergé de l’Église catholique, a contraint cette dernière à s’emparer du sujet à Rome, en France, comme dans d’autres pays. En France, après deux ans et demi de travaux, la Commission indépendante sur les abus sexuels dans l’Église (Ciase) a publié son rapport en octobre 2021. Ce rapport a été vivement critiqué par l’Académie catholique de France, pour sa méthodologie et ses résultats. L’un des enjeux nous paraît être l’indemnisation des victimes décidée à la suite du rapport par la conférence des évêques, qui pourrait bien être problématique pour une Église de France paupérisée.
 
En effet, avec sa perte continue d’influence dans la société, l’Église de France voit fondre ses ressources, en premier lieu le denier du culte, contribution annuelle des fidèles (en 12 ans, elle a perdu 35 % de ses donateurs), servant à rémunérer les prêtres, les laïcs en mission ecclésiale et à financer la formation des séminaristes. Fort heureusement, si je puis dire, le nombre de prêtres catholiques en France a presque été divisé par deux en vingt ans, passant de 29.000 (diocésains et religieux réunis) en 1995 à environ 15.000 en 2015, mais avec deux tiers d’entre eux ayant plus de 65 ans, et près de la moitié plus de 75. On estime ainsi qu'environ 800 meurent chaque année, alors qu'une centaine d'ordinations sont célébrées.
Par conséquent, sauf allongement des délais de prescription et effets d’opportunisme, les affaires d’abus sexuels dans l’Église sont appelées inexorablement à se raréfier (plus de la moitié des abus recensés dans le rapport Sauvé sont survenus dans les années 1950-1970, 22% entre 1970 et 1990, et 22% entre 1990 et 2020 ).
 

 

Denier du cul dessin de Plop &Kankr
Denier du cul par Plop &Kankr
 
Reste un point saillant du rapport, il a confirmé que 80 % des victimes d’abus sexuels sur mineurs dans l’Église sont des garçons, souvent âgés de 10 à 13 ans, alors que c’est l’inverse dans le reste de la société (70 % de filles, plutôt de 15 à 17). Guillaume Cuchet, historien des religions, l’explique notamment par trois facteurs.

En premier lieu, un effet d’opportunité, c’est-à-dire le fait que, jusqu’à une date récente, les clercs, dans les paroisses, les écoles, les mouvements de jeunesse, étaient surtout au contact d’enfants de sexe masculin. Dans cette hypothèse, ce serait l’occasion, c’est-à-dire les possibilités de prédation, qui fixe la pulsion pédophilique sur un sexe plutôt qu’un autre.

https://www.la-croix.com/Debats/Il-bien-correlation-entre-homosexualite-pedophilie-lEglise-2021-10-28-1201182704

En second lieu, un effet de formation lié notamment à la domination, jusque dans les années 1960, de la filière des petits et grands séminaires (ou noviciats pour le clergé régulier). Au début des années 1960 encore, les trois quarts du clergé français étaient issus de vocations d’enfant discernées précocement et entretenues jusqu’à l’ordination par une éducation très enveloppante.

En troisième lieu, un biais de recrutement lié à l’obligation du célibat ecclésiastique, problème que, curieusement, le rapport néglige [...] L’historiographie du sujet a pourtant suggéré depuis longtemps que cette obligation avait objectivement fonctionné dans le temps long comme une prime paradoxale au recrutement homosexuel, et donc aussi, probablement, à ce petit contingent de pédophiles parmi eux qui ont fait beaucoup de dégâts. Ici le rapport Sauvé fait le pont bien malgré lui avec le livre de Frédéric Martel, Sodoma, qui a défrayé la chronique en 2019.

 

The Swiss Guard in scandal in the Vatican 2 - Belamionline
The Swiss Guard in scandal in the Vatican 2 - Belamionline

 

à sa demande, j’avais acheté "Sodoma" à ma mère, qui calant quelque peu sous l’avalanche des révélations concernant la face cachée de l’Église catholique (un pavé de plus de 600 pages), me l’avait passé avant même de le finir.

Frédéric Martel a écrit son imposant brûlot au terme d’une enquête de plus de quatre ans dans tous les lieux de pouvoir catholiques. Selon lui, son homosexualité lui a ouvert bien des portes au Vatican et dans la trentaine de pays où il a travaillé. Quatre ans de travail, de voyages, d’investigations minutieuses, une quantité incroyable d’interviews, de documents, d’archives consultées.

Son enquête met notamment en évidence l’hypocrisie des autorités catholiques et du clergé au sein desquels l’homosexualité est omniprésente (L’Église a longtemps été un refuge pour les homosexuels), et de l’autre la promotion de l’homophobie la plus radicale. La condition pour que la réalité de cette schizophrénie ne se révèle pas au grand jour, c’est une culture du secret, qui a ainsi permis de couvrir les abus sexuels sur mineurs et de laisser des prédateurs agir pendant plusieurs années. Selon Frédéric Martel, des "prêtres ont couvert les abus par peur que leur homosexualité puisse être révélée" en cas d'enquête. 

 

"Mon père je me donne au christ" dessin dans La Calotte (années 1920)
"Mon père je me donne au christ" dessin dans La Calotte (années 1920)

 

Avec le pape François, la position de l’Église sur l’homosexualité est en train de changer, ne s’est-il pas prononcé en faveur d’une union civile pour les couples LGBT ? Mais, parce qu’il en va de la survie de l’institution, ira-t-il jusqu’à réformer la doctrine catholique sur la sexualité, en supprimant l’engagement de célibat des prêtres et en ouvrant la prêtrise aux femmes ?

Tout doux, tout doux, on n’en est pas là.

Chic - Good Times (Extended Ethan Wood Rework Edit) 1979

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