intergenerationnel

Publié le 3 Août 2022

Khalil Ben Gharbia et Denis Menochet dans "Peter von Kant" de François Ozon
Khalil Ben Gharbia et Denis Menochet dans "Peter von Kant" de François Ozon

 

Ces filles, aujourd’hui, eh bien quand j’étais adolescent, le grand truc c’était que quand tu allais au collège tu pouvais picoler quand tu voulais. Okay ? Ces filles, elles vont au collège pour pouvoir se faire baiser quand elles en ont envie. Et qui veulent-elles ? Voilà ce qui est vraiment pathétique. Veulent-elles de gentils garçons sains et de leur âge ? Non. Tu veux savoir qui elles veulent ?… Elles veulent une certaine autorité… le Pouvoir… la Renommée… le Prestige… Elles veulent se faire mettre par les profs !

Le bûcher des vanités - Tom Wolfe - 1987

L'envie du pénal a remplacé l'envie du pénis.

Exorcismes spirituels I - Philippe Muray -1997

 

Pour un prochain billet, je traîne toujours cette idée de me mettre au clair au sujet de « l’effondrement écologique et le dérèglement climatique », et de ce qu’il reste possible de faire pour tenter de limiter les catastrophes en cours et à venir, puisque le sujet n’est jamais venu sérieusement sur le tapis durant la campagne électorale.

Allez, on ne va pas gâcher les vacances, alors, en attendant... « And now for something completely different » !

En rentrant de l’île de Colette, où j’ai passé la semaine, j’ai retrouvé Gabriel, de retour à Paris. Dès le lendemain, je lui ai proposé d’aller au cinéma. Contrairement à moi qui l’ai apprécié pour de multiples raisons dont le plaisir des yeux n’est pas le moindre, il n’a pas vraiment aimé « Peter Von Kant », cette adaptation par François Ozon de la pièce de théâtre et film de Rainer Werner Fassbinder « les larmes amères de Petra Von Kant », qui narre « la relation ravageuse entre une grande créatrice de mode et une jeune femme pauvre sous le regard de la domestique soumise. De Petra à Peter, même synopsis, mais avec des hommes dans tous ces rôles », soit une version plus clairement autobiographique pour Fassbinder, et dans laquelle Ozon, et nous par la même occasion, pouvons aussi nous « identifier plus directement ». Ce changement de sexes m’a d’ailleurs rappelé m’être amusé à en faire de même avec les personnages principaux de la pièce de théâtre, « la forêt » d’Alexandre Ostrovski vue en… 2003.

 

"Peter Von Kant" de François Ozon

 

Je n’ai pas lu de commentaire à ce sujet mais je me demande si dans l’envie de réaliser de nouveau une adaptation d’une pièce et film de R. W. Fassbinder, il n’y a pas eu également chez Ozon le plaisir d’une possible transgression, et par là une provocation.

Il n’en est pas à son coup d’essai. Avec « Gouttes d’eau sur pierres brûlantes » sorti en 2000, et adaptée d’une pièce que Fassbinder avait écrite à 19 ans, Ozon a renoué avec la veine transgressive, mais dans le registre de la farce, totalement absent de l’œuvre du cinéaste allemand.

De même, son film « Jeune et jolie », où l’on suit une adolescente des beaux quartiers qui se prostitue, sort après un an de débat enflammé (et de sourds) entre les porteurs d’un texte visant à « abolir » la prostitution, notamment par la pénalisation des clients, et leurs opposants, en premier lieu les prostitués.

Soit dit en passant, cette prohibition finalement votée en 2016, s’avère sans surprise un bide : des filles font de toute évidence le tapin dans Paris même, et la prostitution de mineurs exploserait.

 

 

"Gouttes d'eau sur pierres brûlantes" réalisé par François Ozon (2000)

"Les larmes amères de Petra Von Kant" de Rainer Werner Fassbinder (1972 vostf)

 

Dans la pièce/film de Fassbinder "Les larmes amères de Petra Von Kant", Petra séduit Karin en lui promettant de l’appuyer pour devenir mannequin, dans le film d’Ozon, Amir devient l’amant de Peter contre la promesse que le grand cinéaste fasse de lui une star de cinéma. Karin est de condition bien plus modeste que Petra, de son côté, Amir est orphelin, dort à l’hôtel et n’a encore rien fait dans sa vie. Et pour cause, Fassbinder faisait jouer une Hannah Schygulla de 32 ans, tandis que le personnage d’Amir du film d’Ozon, a l’âge de son acteur Khalil Gharbia, 23 ans. Si à cet âge Alexandre le Grand guerroyait déjà depuis 3 ans et que mes parents attendaient avec impatience que je fasse mes nuits, aujourd’hui, à cet âge, pour la plupart, les jeunes « font des études » et sont encore largement des pages blanches.

 

Manu Rios, 23 ans (série TV Elite saison 5)
Manu Rios, 23 ans (série TV Elite saison 5)

 

Comme dans le film de Fassbinder et dans sa filmographie en général (par exemple « le droit du plus fort » sorti en 1975), ce qui est mis en cinéma, ce sont des relations de pouvoir déséquilibrées notamment par la différence de classe sociale, et les illusions de la vie de couple.

A cela, Ozon rajoute une différence d’âge quasi générationnelle (Denis Ménochet qui interprète Peter a 46 ans), alors que l’actrice jouant Petra avait le même âge qu’Hannah Schygulla. Nonobstant l’écart d’âge entre notre président et son épouse plus âgée, une telle différence d’âge demeure sulfureuse. Celle entre Emmanuel Macron et Brigitte Trogneux, l’est plus encore : Quand ils se sont connus, elle était prof, mariée et mère de trois enfants. Il était son élève, âgé de 16 ans. Un amour légalement impossible. Avec les vingt trois ans d’Amir/Khalil, Ozon reste petit joueur dans la provocation. Je ne lui jette pas la pierre, à 16 ans un garçon arbore une bite d’homme mais aussi souvent encore les traits de l’enfance qu’il est en train de quitter (j’ai pu en observer un échantillon chez Colette), à sa place, j’aurais fait le même choix.

 

 

"Jeder tötet was er liebt" interprété par Isabelle Adjani pour le film Peter Von Kant

 

Pourtant, dans le contexte du mouvement #MeToo né dans le milieu du cinéma, pour s’étendre ensuite dans celui des médias, du théâtre, de l’édition, de la politique, de l’université, où pouvoir et prestige sont particulièrement forts, puis à l’ensemble de la société, la manière dont Peter parvient à mettre Amir dans son lit après un baiser volé, pourrait être jugée scandaleuse (si vous ne voyez pas ce que je veux dire, essayez de remplacer Amir par une fille du même âge, voire mieux, par votre propre fille… ou fils).

Avant #MeToo, dans le cinéma, c’était relativement simple, vu la rareté des rôles et la multitude de bonnes candidatures, c’est surtout la qualité du relationnel qui fait la différence pour obtenir les rôles, y compris celui de son agent. Côté cul, ce n’est pas facile de mesurer la place de la « promotion canapé », ce qui est sûr, c’est que la presse « people » fait état des nombreuses « love story » entre actrices/acteurs et réalisateurs/réalisatrices dont le coup de foudre a eu lieu « durant le tournage » (curieusement jamais lors du casting). A cela, rien de plus normal : un tout petit monde et l’éternel besoin du créateur d’être inspiré par une muse, et d’en être le pygmalion.

 

Denis Menochet, Khalil Ben Gharbia, Stefan Crepon dans "Peter Von Kant" de François Ozon
Denis Menochet, Khalil Ben Gharbia, Stefan Crepon dans "Peter Von Kant" de François Ozon

 

Après #MeToo, il n’y a pas de raison que cela ait changé, si ce n’est que désormais le réalisateur (et d’ailleurs toute autre personne ayant le pouvoir d’influencer la trajectoire professionnelle d’une autre), qui couche avec une actrice qu’il fait jouer, surtout s’il s’agit d’une jeune femme, doit vivre avec l’épée de Damoclès de se retrouver traîné en justice pour agressions sexuelles voire viol, et jeté en pâture aux médias, aux « réseaux sociaux » et au reste de la population, parfois plusieurs années après les galipettes.

Le retard fréquent à l’allumage des plaignantes, extrêmement gênant pour prouver la vérité d’un non consentement rétrospectif, est désormais justifié par le concept, déjà aussi galvaudé que celui d’harcèlement moral, d’« emprise » psychologique, ainsi que ceux de « déni » et de « sidération », efficaces pour expliquer en partie l’absence de réaction de certaines victimes d’abus ou de violences sexuelles (la honte, y compris celle d’avoir ressenti du plaisir, ou la peur sont d’autres raisons courantes). Toutefois, ces concepts présentent l’immense défaut, notamment aux yeux de la justice, en plus de ne laisser peu ou pas de traces matérielles, d’être applicable « à n’importe quel lien professionnel ou autre révélant une dépendance et susceptible donc de justifier n’importe quelle accusation ». Comme l’a écrit Jean-Paul Brighelli, les souvenirs de viols vont se ramasser à la pelle.

 

"Est-ce que nous, on a encore le droit de coucher pour avoir les rôles ?" Blanche Gardin à la remise des Césars 2018

 

Pour revenir au film de François Ozon, imaginons lui une suite ! Cinq ans après avoir quitté Peter Von Kant, Amir, l’acteur, est sur la touche, il a beaucoup grossi à force de picoler, autant dire que son charme irrésistible s’est déjà évanoui. Il ne parvient plus à bander avec les femmes, mais pratique frénétiquement le chem-sex avec d’autres hommes. En discutant avec Sidonie, il prend conscience qu’il souffre de l’emprise qu’a exercé sur lui Peter, qui explique sans doute le mal être dans lequel il se trouve, et il décide de le poursuivre en justice pour viols et agressions sexuelles. Les médias répètent à l’envi qu’Amir se dit victime de l’emprise psychologique que Peter Von Kant a exercée sur lui, l’autorisant ainsi à abuser sexuellement de lui durant plus d’une année, qu’un système de déni né de l’admiration qu’il avait pour cet homme célèbre, puissant et bien plus âgé, et son désir de percer dans le monde du cinéma, lui ont empêché d’en avoir alors conscience.

A posteriori, quelle délectation de ré-écrire l’histoire !

Car en effet, Ozon derrière la caméra et le jeu de Ménochet montrent bien la passion dévorante de Peter pour Amir, tout comme le jeu de séduction d’Amir (qui, du reste, ne semble souffrir d’aucune panne sexuelle malgré les sollicitations incessantes de Peter), puis l’inversion progressive des rapports de domination au sein du couple, jusqu’à la rupture et l’émancipation de l’éphèbe devenu star. A aucun moment, il nous traverse l’esprit qu’Amir ne puisse pas être libre et responsable et donc consentir à ce qu’il vit avec Peter.

S’il y a dans cette histoire quelqu’un sous emprise, au sens de dépendance affective, c’est bien Peter, malheureux en amour, donnant peut-être ainsi raison à Elisabeth Lévy selon laquelle l’emprise serait consubstantielle à l’amour.

Torse sans tête au short rouge 2 sur tumblr
Torse sans tête au short rouge 2 sur tumblr

 

Comme Au Théâtre - Roland Arday / par Cora Vaucaire (1970)

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