Publié le 12 Juin 2025
Vieillir est ennuyeux, mais c'est le seul moyen que l'on ait trouvé de vivre longtemps.
Mes derniers oraux d’examen se sont déroulés dans l’établissement de banlieue où j’ai débuté comme prof, avant de rejoindre Paris. Comme un signe que la boucle était bouclée... J’y ai apprécié ce qui fait tant défaut dans la capitale : l’espace. J’ai pu ainsi attacher mon vélo dans un immense garage à vélos et trottinettes. Entre les bâtiments, il a été planté des arbres et de la pelouse, parsemés de tables et des chaises et même quelques transats. La cantine toute en baies vitrées, à l’acoustique soignée, au milieu d’une végétation luxuriante non domestiquée, est bien agréable pour déjeuner. Son personnel est accueillant, même s’il peut être maladroit, comme l’homme qui nous a servi, qui s’est adressé à moi en disant : « oh, à sa tête, il n’a pas l’air d’aller bien le Monsieur ? » M’obligeant à lui répondre sèchement : « ça va très bien, je ne fais pas la gueule, c’est ma nouvelle gueule, c’est tout. »
Mais enfin ! Tout le monde ne peut se payer le luxe de prendre sa retraite à 38 ans, comme Rafaël Nadal.
J’aurai donc bossé un peu plus de trois décennies au même endroit, ce qui m’avait fait répondre à un ami d’une copine qui venait de changer de boulot et qui me demandait « et toi, quoi de neuf ? Toujours prof ? » : « toujours prof, toujours dans le même lycée, seul le nom du diplôme change. Plus immobile que moi, c’est que tu es mort. »
Quand on m’en laissait exceptionnellement l’occasion et le temps, je défendais « la prison dorée » dans laquelle j’étais enfermé : cours à 10’ de chez moi en vélo (en région parisienne, ça vaut de l’or), bien payé (avec mes heures supplémentaires automatique de l’enseignement supérieur, en début de carrière, je gagnais plus que mes amis profs à la Fac), du temps à foison pour prendre le temps de vivre (j’y reviendrai).
Lorsque j’ai cessé d’être un jeune prof, je ne manquais pas également de rajouter que j’aimais mon travail car des expériences menées sur des mouches drosophiles attestaient que les individus vivant avec des congénères plus jeunes avaient une espérance de vie accrue.
Ainsi, faire valoir mon droit à la retraite à 63 ans, n’était pas du tout mon plan. Sauf gros pépin de santé, j’avais dans l’idée de repousser l’échéance au moins jusqu’à l’âge de départ à la retraite de mes parents (ma mère l’a prise à 65 ans, mon père à 66). Ça me semblait même un devoir civique avec l’extrême détérioration du rapport cotisants/retraités (1,7 en 2022) et les difficultés de recrutement de la boutique. Du reste, je partage ma vie avec un « petit jeune » qui doit encore 3 années de travail avant de pouvoir tirer sa révérence, et je ne me voyais pas du tout en épouse à la maison des années 1950, luttant contre la neurasthénie, dont la vie consiste à gérer la maisonnée et à préparer de bons petits plats pour son homme qui rentre toujours trop tard le soir.
A choisir, mon plan c’était plutôt celui de Dalida : « mourir sur scène », directement, sans passer les cases pourries de la fin de vie.
Et bien alors me direz-vous, qu’est-ce qui t’a fait changer d’avis ? Qu’est-ce qui t’a résolu à finalement partir à la retraite ? Un truc tout bête : d’apprendre sur le site ensap.gouv.fr que je pouvais le faire dès à présent et qu’il suffisait pour cela d’appuyer sur le bouton « demander ma retraite ». Cela m’a dessillé.
Je ne sais si vous avez entendu parler de Martin Seligman, le pape de la psychologie positive américaine, il a identifié trois voies du « bonheur authentique » dans différentes cultures : le plaisir, l’engagement dans des actions qui nous enrichissent profondément et nous challengent, et la réponse à notre besoin de sens, donnant une direction à notre existence.
Trouvai-je encore du plaisir à passer du temps avec ces étudiants qui, pour la plupart, ne l’étaient pas et que je me suis mis par conséquent à appeler de plus en plus souvent élèves ? A la longue, je me suis surpris à apprécier surtout la fin des cours et l’arrivée imminente des vacances. Pour une raison très simple : notre plaisir d’enseigner dépend étroitement du plaisir d’apprendre et de progresser des élèves, dont l’étiage m’a paru ne cesser de s’abaisser pour le plus grand nombre. Face à l’adversité, l’imagination a même fini par un peu me manquer pour « rebondir pédagogie », comme le prescrit Anne Roumanoff dans son sketch « ZEP classes sensibles » de 2010. Vous le connaissez ? Sinon, je vous le recommande, ça me fait toujours autant marrer. Quant à la réponse à ma recherche de sens, un seul sens m’est venu à l’esprit : celui de la sortie (spéciale dédicace à Florence Foresti en crise d’entrée dans la quarantaine).
A cet égard, je dois remercier Nathalie, ma conscrite, qui, en prenant la même décision dans la bonne humeur, m’a convaincu d’éviter « l’année de trop ».
Restait tout de même l’épineuse question : comment vivre heureux après s’être retiré du monde du travail ? Pour un ancien de la Ligue Communiste Révolutionnaire (je parle de toi Daniel, cher collègue également sur le départ), dont un des slogans était « Perdre sa vie à la gagner ? Jamais ! », la question ne se pose peut-être pas. Mais pour les autres, ça ne doit pas être si évident, car j’ai souvent entendu qu’une retraite, ça se préparait.
Pour toi Nathalie, c’est clair : tu projettes une nouvelle vie au soleil à Montpellier. Il y a aussi du soleil et de la mer, mais pas seulement, dans la très optimiste chanson programmatique « Sea, sex and sun » de Serge Gainsbourg que m’a envoyée mon chef d’établissement quand je lui ai annoncé ma décision. Mais quand on a épuisé son capital soleil et ceterae, que nous reste-t-il ?
Ma vie durant, j’avais coutume de dire que j’avais les loisirs d’une jeune fille de la bourgeoisie du XIXe siècle. En fait, pas du tout, j’ai réalisé avec mes amis à la retraite que j’avais déjà les loisirs d’un retraité. Je m’explique. Ils n’arrêtent pas de voyager, toujours par monts et par vaux. Comment osent-ils d’ailleurs encore augmenter leur empreinte carbone, après avoir déglingué le climat avec leur mode de vie insouciant ? Sur ce point, je reconnais que ma vertu est sans mérite : j’ai tellement voyagé que je crois en avoir un peu ma claque ; d’autant que depuis le 11 septembre 2001 conjugué à l’avènement du tourisme de masse et au dérèglement climatique, le glamour de voyager en général et de prendre un avion en particulier, a laissé place souvent à un véritable chemin de croix.
Certains de nos amis se mettent aussi à suivre des cours de musique (j’ai commencé à jouer au piano à l’âge de 30 ans), ils deviennent auditeurs du cours d’initiation à l’histoire de l’art à l’école du Louvre, que j’ai déjà suivi deux fois, fréquentent des ateliers de dessin, de peinture, de modelage, avec ou sans modèle vivant (j’ai pratiqué tout ça et rempli un cagibi des meilleurs croûtes et gribouillis que j’ai commis). Que me reste-t-il donc encore à faire ?
Comme eux, rendre visite aux enfants et s’occuper des petits enfants ? On oublie, y a pas. Le bricolage ? « Je passe ». « Il faut cultiver notre jardin », conseille Candide à Pangloss à la fin du conte philosophique de Voltaire ; pris dans son sens métaphorique, ça reste encore jouable à Paris.
Et un Bach de plus sur le pupitre : BWV 865
Ce conseil nous ramène à l’otium des philosophes romains, cette oisiveté studieuse, notamment du stoïcien Sénèque qui, selon Emmanuel Carrère dans son livre « le Royaume », aurait écrit que "si par malheur il se trouvait réduit à travailler pour vivre, eh bien il n’en ferait pas un drame : il se suiciderait, voilà tout." Il faut dire que Sénèque n’avait pas du tout besoin de travailler puisqu’il était immensément riche. Plus près de nous, l’historienne Laure Murat, issue de l’aristocratie, raconte dans son livre « Proust, une histoire familiale », que dans sa famille fortunée, « personne ne travaillait et tout le monde trouvait ça normal. »
Les riches, affranchis du negotium (l’activité productive et profitable), montrent ainsi la voie, au retraité devenu rentier : même sans esclave à son service, la pension le met à l’abri du besoin et l’autorise enfin à se consacrer à plein temps à l’activité la plus noble, l’otium. Il me paraît également prudent de ne pas oublier le « carpe diem » du poète épicurien Horace (« cueille le jour sans te soucier du lendemain »), car nul ne sait le temps qui reste, a fortiori à l’âge de la carte senior. Saint Mathieu est formel : « Veillez donc ! Vous ne savez ni le jour, ni l’heure ! »
… Ne faites pas cette tête ! Je ne suis pas mort,… pas encore.
Quant à vous mes cher(e)s collègues qui restez sur le pont, que vous dire ?
N’oubliez jamais que vous exercez « le plus beau métier du monde », pour citer le titre du film du dessinateur Lauzier sorti en 1996, où Gérard Depardieu est muté dans un collège « sensible » de banlieue parisienne, même si selon Chatgpt, enseignant ne serait plus qu’à la 5e place du classement, derrière médecin, artiste, chef-cuisinier et ingénieur.
Si votre travail vous pèse, patience ! Peut-être serez-vous un jour remplacés par l’intelligence artificielle (c’est ce qui est arrivé à Blanche Gardin dans le film « un monde merveilleux » de Giulio Callegari qui est sorti récemment).
En attendant, un conseil que je tiens de Samia, une collègue d’Epinay : « à un moment donné, tu lèves le pied, sinon t’es dead dans le game ! »
Raymond Devos "S'arrêter de vieillir" (Théâtre de la Comédie, Genève / 1977)
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