Publié le 27 Janvier 2015

Thoba Calvin and Tshepo Cameron Sithole-Modisane, Pretoria, 2013 Pieter Hugo

Thoba Calvin and Tshepo Cameron Sithole-Modisane, Pretoria, 2013 Pieter Hugo

Daniel Richards, Milnerton, 2013  Pieter Hugo

Daniel Richards, Milnerton, 2013 Pieter Hugo

Je n'accepterai jamais, dit-elle qu'il puisse se trouver dans un milieu chrétien et français une seule personne incapable de bienveillance et de bonté. Or, qui dit bienveillance et bonté, dit politesse.

Le vrai manuel du Savoir-vivre par Madame la Comtesse de Boissieu (1877)

Antonio Soler "Fandango" au piano

Remerciements

Quand nous étions enfants, je me souviens que ma mère possédait un manuel de savoir-vivre. Je ne sais si elle avait lu ça dans son guide mais, par exemple, quand nous avions été invités quelque part elle nous rappelait toujours d'écrire un petit mot de remerciement. Par la suite, j'ai eu un peu tendance à abandonner cet usage, jusqu'à ce que je prenne grand plaisir aux remerciements systématiques de Paulo quand nous l'invitons. C'est ainsi que je m'efforce depuis d'envoyer, sans formalisme, un mot de gratitude après un bon moment passé chez des amis. De même, pour chaque repas, Gab et moi ne manquons pas jamais de remercier celui qui l'a l'a préparé (j'ai commencé à faire cela chez ma mère, tant je suis toujours soulagé de ne pas avoir à nous nourrir) ; ce faisant, j'ai réalisé que nous avons ainsi renoué avec le bénédicité mais sans Dieu.

Cette manière de fonctionner comporte toutefois un effet pervers : j'ai tendance à considérer comme impolie ou ingrate toute personne qui n'a pas ces égards, en particulier après qu'on l'a accueillie pendant plusieurs jours. Pour me défendre de l'aigreur qui malgré moi m'envahit alors, j'ai trouvé chez Marc-Aurèle une pensée que je m’astreins à répéter tel un mantra : « Quand tu as fait du bien et qu’un autre est ton obligé, quelle troisième satisfaction recherches-tu encore en surplus, comme les insensés ? De passer pour un bienfaiteur ou d’être payé de retour ? »

Château de Prague - sculpture d'adolescent nu

Château de Prague - sculpture d'adolescent nu

L'art de la conversation

La conversation en société a ses règles, pour la raison simple qu'on peut parler de tout mais pas avec n'importe qui, a fortiori de rire de tout mais pas avec tout le monde.

Normalement, ces règles se détendent avec les amis. Néanmoins, je me souviens de Weill racontant la fin d'amitiés de vingt ans à la suite de différents politiques (en gros, l'extrême gauche ne supportant pas la trahison social-démocrate, laquelle lui renvoyait à la figure la faillite du communisme réel).

Avec Goran et Fernando, les sujets politiques avaient été rapidement mis à l'index, avec le temps, la liste des sujets à éviter s'était considérablement allongée, pour différentes raisons, notamment par crainte des sautes d'humeur de l'artiste . En gros, il ne restait guère que le terrain du maître : l'art (surtout ne pas évoquer le contemporain), et notre terrain à tous les quatre : la « pédétude ».

Une première fois, l'animal avait brutalement quitté les lieux sans prendre congé et en claquant la porte. Après l'attente d'un appel qui nous aurait donné l'occasion de minimiser l'incident, mais qui n'était jamais venu, j'avais exigé des excuses au motif que je craignais que l'étape suivante fut son poing dans ma gueule (c'est avec moi qu'il s'accrochait toujours) ; j'avais fini par recevoir les dites excuses par lettre recommandé avec accusé de réception (sic!).

Fashion week janvier 2015

Fashion week janvier 2015

Sa dernière levée de camp avec une grossièreté du même tonneau s'est faite à la suite d'une conversation autour d'une sculpture d'Adel Abdessemed qui ne justifiait aucunement un tel esclandre. Fernando contacta François, histoire de parler de mon problème, mais vu que mon mari ne voyait de problème que celui de Goran, ils durent en rester là, chacun ayant au final sauvé son « couple ».

Comme il s'agissait d'une récidive et que l'amitié ne fait pas bon ménage avec l'insécurité, pour nous deux « la messe était dite ».

Correspondance - Les vœux de Nouvel An

Écrire une carte postale quand on part en vacances ou adresser ses vœux pour la nouvelle année sont des pratiques sociales en voie de disparition depuis l'avènement d'Internet et du SMS. De notre côté nous résistons encore mais avec une « short list » de cartes postales de vacances à envoyer toujours plus mince (critère en général purement comptable : ils écrivent eux aussi).

Pour les vœux, c'est encore pire. Après une phase, je - m'amuse - avec les outils du web 2.0, du genre carte maison ou vidéo tournée sur webcam, cette année, rien. Pas même une carte en réponse à la seule reçue, celle d'Elisabeth. Bien que Janvier ne soit pas encore terminé, rien ne m'est encore venu d'autre à l'esprit que la formule type utilisée avec toute personne croisée dans les premiers jours suivant le Nouvel An (À ma décharge, l'absence de savoir-vivre de trois fous furieux a pas mal plombé l'atmosphère de ce début d'année 2015).

Sur leur île, on venait à peine de terminer une orgie de fruits de mer lorsque vint l'heure des embrassades et des vœux pour la nouvelle année. Mathieu me demanda : « Alors que te souhaiter ? » Après un instant de perplexité, je lui ai répondu un peu honteux : « Que rien ne bouge ! »

Dans un billet sur Libération titré« Le ronron des grognons », Marcela Iacub explique d'une certaine manière ma position conservatrice et par là aussi pessimiste : « Quand le présent est sombre comme une nuit sans étoiles, il est difficile d'espérer un pire lendemain. Et lorsque le soleil brille on ne craint qu'une chose : qu'il se gâte. »

Pour Mathieu, côté vœux, c'était fastoche, on ne peut qu'être optimiste : que sa chimio finisse enfin, qu'il se débarrasse du « Crabe », retrouve la santé, ses poils et son teint d'hédoniste, car comme il le souligne dans une de ses lettres d'information toujours amusantes en dépit du caractère anxiogène de sa situation : « Comme plein d’autres aventures humaines, le Cancer parait extraordinaire au début, et très vite c’est la routine. Des cellules qui se comportent n’importe comment, au début ça se remarque, mais après ça ne fait plus tellement rire. »

Les règles du Savoir-vivre

Dans le même numéro de Libération, Michaël Foessel, citant le Nietzsche du «Gai savoir » m'apprend que l’habitude d’échanger des vœux au début de chaque nouvelle année remonte seulement au XIXe siècle.

Ce qui est devenu pour nous un rituel est encore pour Nietzsche une bizarrerie historique qui mêle agnosticisme et superstition. Les vœux remplacent la prière adressée à Dieu, mais ils n’éliminent pas, pour autant, toute religiosité. Pour adresser des vœux, il ne faut plus croire ni dans le destin ni dans la Providence : janvier symbolise le mois du recommencement où les hommes espèrent soumettre l’ordre du monde à leurs désirs. Ils s’autorisent à dire ce qu’ils souhaitent pour eux-mêmes et pour les autres, comme si aucune puissance n’était en mesure de faire obstacle à leur volonté. Mais, à côté de cette croyance laïque, il demeure un fond magique dans les vœux qui sont censés se réaliser du seul fait qu’ils ont été proférés à une date précise. Nietzsche, donc, s’amuse à jouer la comédie moderne des vœux : «Je veux dire, moi aussi, ce que je me suis souhaité à moi-même et quelle pensée m’est venue à l’esprit la première cette année.» […]

Pour 1882, Nietzsche se souhaite d’«apprendre toujours plus à voir le beau dans la nécessité des choses». […] «Je ne veux pas faire la guerre au laid. Je ne veux pas accuser, je ne veux même pas accuser les accusateurs.» Les diagnostics sur le déclin de l’Occident étaient déjà monnaie courante en 1882. Comme aujourd’hui, les accusateurs étaient légion. Nietzsche a toujours combattu ceux qu’il tenait pour des adversaires nihilistes du nihilisme : nationalistes obtus, esthètes réactionnaires, ascètes en rébellion contre la modernité. Dans les déplorations contre le présent, il repérait, à juste titre, la joie mauvaise de pouvoir condamner un monde auquel ses accusateurs ne comprennent rien. […] Le dernier vœu de Nietzsche, qui pourrait être le nôtre, est de ne plus désirer leur répondre : «Que regarder ailleurs soit mon unique négation.»

 

Un grand merci à Foessel d'avoir ressorti ces vœux de Nietzsche pour la nouvelle année, je les fais miens : savoir se détourner du laid et privilégier le «beau», surtout si le quotidien se fait morose.

Les règles du Savoir-vivre

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Rédigé par Thomas Querqy

Publié dans #vivre, #vivre ensemble, #les amis

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