malitude,

Publié le 23 Décembre 2021

Hot fighters
Hot fighters

 

Beyoncé - Run the World (Girls) - 2011

 

Dans son essai « Nous » publié en 2017, Tristan Garcia faisait ce triste constat : « On sort du XXe avec dans tous les camps un ressentiment très fort contre les autres, contre toutes les formes d’universel. » On se trouve ainsi en présence d’une société fortement clivée au plan social, géographique, religieux, racial, sexuelconstituée en « minorités » proclamant dans l’espace public leur singularité identitaire et leur condition de « victimes » d’inégalités et d’injustices, revendiquant un droit protecteur spécifique, des mesures de discrimination positive (quotas) voire des réparations, phénomène que Lénine aurait peut-être résumé par la formule : « l’individualisme, stade suprême du capitalisme ».

Au-delà, les militants de ces minorités s’érigent en police des mœurs et de la pensée grâce à la viralité des réseaux sociaux, des actions spectaculaires dans l’espace public et l’amplification qu’en donnent les médias de référence, en utilisant les procédés éprouvés depuis longtemps aux États-Unis de la « cancel culture », notamment du « name and shame », s’apparentant le plus souvent à du lynchage, à savoir la condamnation expéditive par une foule, au mépris de la justice accusée d’ ignorer leur combat.

Il n’est pas question d’aborder ici la « transophobie » (« les trans, combien de divisions ? » aurait demandé Staline), ni le sort des personnes « racisées » (ça doit faire déjà beaucoup plus de monde dans nos métropoles cosmopolites, mais les statistiques ethniques demeurant toujours interdites, comment parler de ce qu’on n’est autorisé à quantifier ?), encore moins celui des groupuscules toujours plus petits nés des problématiques d’intersectionnalité.

Non, ce que je veux ici questionner ce sont les slogans répétés en boucle selon lesquels les femmes seraient une « minorité », bien que composée de la majorité de la population de notre pays (53%), toujours victime d’inégalités, du « patriarcat » et des « violences masculines ».

Chanson paillarde française, emblématique selon certaines d'une "culture du viol" (promise à "l'annulation" ?)

 

Dix ans se sont écoulés depuis mon billet « la cause des femmes » et je ne trouve pas nécessaire d’en changer une virgule. Pourtant, force est de constater qu’en une décennie, les néo-féministes ont su appliquer avec succès les leçons d’Antonio Gramsci en conquérant « l’hégémonie culturelle » dans les médias, l’éducation, les universités, l’édition, les arts et les institutions politiques (gouvernement, personnel politique, justice) avec la synergie essentielle des réseaux sociaux pour la diffusion et l’adhésion du plus grand nombre, en particulier le mouvement #metoo, sa déclinaison française #balancetonporc et autres #balancetonstage ou #balancetonbar.

Parce que ça fait de l’audience, la radicalité est de mise, avec, pour ne citer que deux de ses figures, Alice Coffin, élue EELV du XIIe arrondissement de Paris : misandre revendiquée (misandrie, mot nouveau que j’ai appris grâce à elle, l’équivalent de misogynie pour les femmes, « qui éprouve du mépris, voire de la haine, pour le sexe masculin ; qui témoigne de ce mépris ») et lesbienne géniale, ou une certaine Pauline Harmange, qui a commis un essai d'une centaine de pages : « Moi, les hommes je les déteste ».

Toutes deux disent avoir été surprises de la violence en retour de leur appel à la haine (infraction punie par la loi si cette haine est par exemple raciale) mais elles y voient la confirmation de la justesse de leur combat. Ben voyons !

 

Noir Désir - L'homme pressé (1997)

 

C’est ainsi que nous avons découvert un jour avec stupeur que nos nièces chéries et même la petite amie de notre neveu préféré, ont toutes embrassé le néo-féminisme, comme l’on entrait jadis en religion. Ainsi, dimanche, au déjeuner chez Pierre-Emmanuel, il a échappé à Rose qu’elle boycottait le théâtre de la Colline ; le temps qu’on réalise que c’était à cause de la programmation de Bertrand Cantat, elle demanda à ce que ce ne soit pas un sujet pour couper court à toute discussion, ce qui n’empêcha pas Gabriel de rappeler que le chanteur de Noir Désir avait purgé sa peine, ni moi d’évoquer Cloche-Merle, enfin Montreuil sous Bois, où l’on se déchire pour savoir si on peut/doit rallumer une installation de Claude Lévêque accusé de viol sur mineurs, en rajoutant à toute vitesse combien je tenais à la présomption d’innocence, que j’étais résolument opposé au lynchage, et qu’il importait de distinguer l’œuvre de l’homme. Cause toujours ! On a appris, qu’elle rangeait ses oncles dans la case « borderline » (?). Bah, il faut bien que jeunesse se passe.

 

Claude Lévêque "la fête est finie" 2018. Néon
Claude Lévêque "la fête est finie" 2018. Néon

 

Pas seulement… Ce « vent mauvais » du « patriarcat » et des « violences masculines » a envahi tous les cerveaux, jusqu’à mon lycée, où franchement la lutte des sexes n’a pas sa place : les hommes y sont minoritaires, plutôt du genre falot, pas vraiment d’enjeu de pouvoir, tout le monde est payé selon les mêmes règles bureaucratiques, et, sans doute en raison de la moyenne d’âge, je n’ai jamais perçu la moindre tension sexuelle.

À un conseil de classe tenu en très petit comité en raison de l’absence de la plupart des collègues femmes (l’alibi Covid sans doute), la seule collègue présente (une conne dont je me tiens autant que possible éloigné) s’est heurtée à l’opposition unanime de ses 4 autres collègues et du proviseur-adjoint, sur je ne sais plus quelle mesure inepte qu’elle voulait faire adopter. Furibarde, elle a commencé à ranger ses affaires pour quitter le conseil, ce qui a contraint le proviseur adjoint à la prier de rester ; elle le fit un certain temps, avant d’évoquer je ne sais plus quel motif bidon pour finalement nous laisser en plan. Quelques jours après, en salle des profs, j’entends une collègue raconter à deux autres présents à ce conseil, que la collègue en question s’était plainte de ne pas avoir pu s’exprimer, confrontée à l’opposition « sexiste » systématique de ses autres collègues. Les bras nous en tombèrent à tous les trois mais on en rigola. Comme je conclus qu’il devait se passer quelque chose dans notre société, car je n’avais jamais entendu une telle sottise dans mon boulot, soudain une jeune collègue, qui avait gagné ma sympathie en me parlant de sa passion pour la calligraphie, cria dans l’encadrement de la porte de la salle avant de la claquer violemment et disparaître : « Parce qu’on fermait notre gueule !  Voilà pourquoi !»

 

L'enlèvement des Sabines de Giambologna (1583) à Florence
L'enlèvement des Sabines de Giambologna (1583) à Florence

 

Dans leur vie de jeune couple, ma mère m’a confié qu’elle était partie se réfugier chez sa mère après que mon père lui eut donné une baffe lors d’une dispute. Il était venu la chercher avec d’énormes excuses et un bouquet de fleurs tout aussi gros et il n’avait jamais recommencé.

La semaine dernière, le neveu de Gabriel, Valentin, le doux Valentin a commis le même écart de conduite avec la mère de sa fille dont on venait de fêter le 1er anniversaire. La "victime" a aussitôt porté plainte en chargeant bien le père de sa fille, qui a été arrêté dans la foulée, mis en garde à vue 48 heures (garde à vue reconduite 24 heures par défaut de procureur disponible). Il a fini par être relâché. En attendant le jugement dans quatre mois, il échappe au bracelet anti-rapprochement mais a l’interdiction d’approcher la mère... tout en conservant le droit de voir sa fille (d’un point de vue pratique, c’est d’un commode !). Le couple battait de l’aile mais là, il est définitivement foutu, car après cela, Valentin ne veut plus jamais revoir la mère de sa fille - ce taiseux avoue même être soulagé de ne plus devoir l’affronter.

Sur ce genre d’affaire, elle est sûre de s’en tirer beaucoup mieux que lui (puisqu’elle seule est « victime », ses violences psychologiques n’étant pas considérées, contrairement au harcèlement moral au travail), tant judiciairement (le droit existant lui est favorable en particulier pour la garde des enfants et l'oreille du juge sera très probablement celle d'une femme), que financièrement : elle pourra mobiliser l’arsenal des aides sociales aux mères célibataires et astreindre le père à verser une pension.

Déjà, il y a une dizaine d’années, ma mère m’avait raconté que mon frère Pascal avait décidé d’accélérer la séparation de la mère de ses filles à la suite d’une dispute dans leur salle de bain (pour que les filles n’entendent pas) : Solène s’étant jeté sur son mètre quatre-vingt-treize, mon frère, en la repoussant, l’avait faite valdinguer dans la baignoire où elle aurait bien pu mourir d’un coup du lapin, accident tragique qu’il aurait payé au prix fort. Aujourd’hui, le fait divers aurait été répété en boucle sous la qualification de « féminicide »...

 

Installation d'Urs Fischer à la Bourse de Commerce Pinault Collection, d'après l'oeuvre de Giambologna

 

Tout ça pour dire, que je suis bigrement content d’être un vieux pédé en couple heureux depuis bientôt trente ans, épargné par les scènes de la vie conjugale. Du côté des hétéros, le couple n’a jamais été un long fleuve tranquille, mais avec cette guerre des sexes, il faut vraiment y croire.

À cet égard, Monique Dagnaud, Directrice de recherches à l'EHESS rapporte une étude du Pew Research Center selon laquelle les Américains se mettent déjà de moins en moins souvent en couple : « Alors qu’en 1990, 67% des Américains de 25-54 ans vivait avec un(e) partenaire, ils ne sont plus que 53% en 2019 faire ce choix. Comme dans beaucoup de pays, on se marie moins et on pratique davantage l’union libre (9% aujourd’hui des ménages américains contre 4% il y trente ans), mais ce dernier point n’a pas enrayé le cheminement qui semble inexorable vers la solitude – la vraie ou la solitude avec des enfants. […] D’ores et déjà beaucoup de jeunes disent ne pas souhaiter d’enfants, en particulier en raison de la menace écologique, et l’indice de natalité des femmes américaines connaît une érosion (1,64 enfant par femme en 2020), tout comme en France. […] Il existe un célibat de confort chez les couches aisées et éduquées, en particulier les femmes trentenaires, un célibat de choix. Parallèlement, il existe un célibat de désaffiliation chez les pauvres, en particulier pour les hommes. » Ainsi, Monique Dagnaud se demande si l’on ne va pas droit vers un inéluctable séparatisme femmes/hommes.

C’est l’idée qui m’est venu en regardant le dernier Almodovar : un monde où les femmes se passent des hommes, réduits à l'état de faux bourdons, dont l'unique fonction est de participer à la fécondation d'une reine avant de disparaître.

 

Bannanna ‘La Piscine’ par Gianfranco Briceño
Bannanna ‘La Piscine’ par Gianfranco Briceño

 

Doit-on résister au processus en cours ? D’urgence, selon une tribune collective à l’appel de l’avocate Sophie Obadia et de la philosophe et psychanalyste Sabine Prokhoris, et signée par une soixantaine de personnalités des deux sexes, car "l'extension de l'idéologie #MeToo menace l'édifice démocratique".

De son côté, la journaliste et romancière Tristane Banon plaide pour la "paix des sexes" en proposant dans un essai un "féminisme universaliste" qui réconcilierait les hommes avec les femmes.

Quant à Sophie de Closets, qui dirige la maison d’édition Fayard, « comme toutes ses consœurs », elle « est surtout lucide sur le probable retour de bâton, qui suivra » la vague #MeToo. « Chacune sait que l’esprit du Premier Sexe, pamphlet masculiniste écrit en 2006 par un certain Éric Zemmour, n’a que trop le vent en poupe… » (le mot de la fin de l’article de Juliette Cerf pour Télérama).

 

"No comment", reprise par Alex Beaupain de l'album "Love on the beat" de Serge Gainsbourg (1984)

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