Publié le 27 Mai 2012

 

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Arno Arno

 

 

Seuls les monomaniaques auront une postérité

 

S’il est assez facile de citer des artistes qui se sont inspirés d’autres arts que celui qu’ils ont exercés - par exemple, Kandinsky théorisant et comparant ses œuvres abstraites à la musique « disharmonique » d’Arnold Schönberg -, rares sont les artistes passés à la postérité qui le furent dans plusieurs arts, notamment dans les arts visuels et la musique.

Il ne me vient guère à l’esprit que leur contemporain Čiurlionis, dont mes amis lituaniens étaient si fiers, à la fois peintre et compositeur.

A Kaunas, la capitale de l’entre deux guerres, le peintre a son musée et moi, dans la main, une  belle monographie de sa peinture que Ruta avait tenu à m’offrir, un jour de l’année 1991.

Ah si ! Il me revient que peu ou prou au même moment, Schönberg était également reconnu comme peintre, fût-ce sur le mode mineur.

Quoi qu’il en soit, plus je vieillis, plus je tiens pour vrai ce que m’avait affirmé Weill au cours d’une ballade dans le bush africain : « Pour réussir, il faut être monomaniaque ».

 

 

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Ciurlionis Summer (1907)

 

Claude Debussy au musée de l’Orangerie

 

A peu près dans la même période, en France, Claude Debussy disait « aimer les images presque autant que la musique » et reconnaissait y trouver l’essentiel de son inspiration.

Au musée de l’Orangerie, une exposition montée avec le musée d’Orsay propose d’évoquer les rencontres majeures du musicien avec les artistes, peintres et poètes de son temps.

Quelqu’un qui aime la musique presqu’autant que les images, ne pouvait manquer de s’y rendre. J’y donnai rendez-vous à ma sœur et son 2e mari, de passage exceptionnel à Paris.

 

Ces derniers n’ayant jamais vu les nymphéas de Claude Monet, je les invitai à y faire un tour avant de descendre au sous-sol.

Pas mal de monde (trop), notamment japonais : une visite dans les deux salles ovales éclairées par la lumière zénithale du musée de l’Orangerie paraît être pour eux un « must » absolu.

Leur engouement fait écho à celui que le Paris des impressionnistes, alors capitale mondiale de l’art, connut pour le Japon.

Debussy n’était pas en reste. Il obtint par exemple de son éditeur d’orner la couverture de sa partition de « La mer » d’une composition inspirée de la fameuse estampe d’Hokusai, « la grande vague de Kanagawa», qui ornait son studio de l’avenue du Bois.

 

 

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Debussy, la musique et les arts, au mépris de nos oreilles

 

Rien à dire sur le fil conducteur de l’exposition, sur la sélection exposée ou les cartels explicatifs, qui en font une exposition digne d’intérêt.

Juste un détail, bonté divine ! Pas un brin de musique de Debussy à se mettre dans les oreilles !

C’est tout de même le comble, de la part d’une rare proposition invitant spontanément à la sollicitation du regard et de l’ouïe, dans un monde d’hypertrophie du visuel et de cloisonnement des disciplines.

A nous faire regretter que ce ne fût pas la Cité de la Musique qui l’eût organisée, car là-bas on sait parfaitement conjuguer plaisir de voir et d’entendre.

Enfin, si.... Dans la section où il est question de « Pelléas et Mélisande », on peut capter un filet insignifiant. Parenthèse : je n’ai pas résisté au plaisir de répéter à ma sœur que le frère d’Elisabeth me faisait toujours glousser en nommant « Pédéraste et Médisante », l’unique opéra de Debussy.

Pour l’occasion, également, une programmation musicale de Debussy est prévue dans les salles des nymphéas « jusqu’à 15 heures » (tant pis pour nous !), mais rien pour « Debussy, la musique et les arts ».

 

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Nijinski dans l'après-midi d'un faune - Photo : Adolph de Meyer

 

Avec Diaghilev et Nijinski le scandaleux

 

A l’entrée de l’exposition, un tirage grand format de la photographie d’un jeune homme avec une raquette de tennis.  On apprendra par la suite qu’il s’agit  de Nijinski dans le ballet « Jeux » (1913), une partie de tennis entre un jeune homme et deux jeunes filles, marivaudage mis en musique sans conviction par Debussy, et imaginé par Nijinski pour Diaghilev, initialement dans la configuration alors inconcevable du jeune homme et ses deux amants.

Ce fut un bide, tout comme deux ans auparavant, « le martyre de saint Sébastien » d’après un texte de D’Annunzio, lui aussi jugé, non sans raison pour l’époque, comme décadent.

 

 

 
Dans le cul à 56 ans

 

Dernièrement, je ne sais comment c’est venu à l’oreille de Google mais un mec a atterri sur ce blog en tapant « blog gay 50 ans ». Ça m’a énervé cette intelligence.

En fait, ce n’était qu’un premier rappel. Peu de temps après, l’ordinateur de mon employeur me souhaitait avec quelques mois d’avance cet anniversaire en me conviant à une visite médicale. J’avais bien envisagé un check-up pour le cinquantenaire  il y a quelques années, mais maintenant qu’il s’annonçait, ça me fait vraiment fait chier qu’on me le rappelle.

 

A l’entrée de l’exposition, une chronologie de la vie du musicien, informait le visiteur que Debussy avait succombé d’un cancer du rectum, à l’âge de 56 ans.

Morbleu ! Comment appréhender sans effroi excessif l’entrée dans la 6e décennie avec des horizons pareils ? Philosophie ou inconscience ? Je cherche encore ma voie.

Que tous ceux qui ont franchi vaillamment ce seuil me pardonnent cet accès de faiblesse, aussi dérisoire que celui de la crise de la trentaine du point de vue d’un traumatisé de la quarantaine, etc.

 

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Pan et Daphnis - Musée archéologique de Naples

 

 

Le TeZukA méta physique de Sidi Larbi Cherkaoui

 

 

« Les interdits attisent les envies »

Inscription en arabe au dessus de la scène du premier spectacle de Sidi Larbi Cherkaoui « Rien de rien » au théâtre des Abbesses

 

 

 

Bien plus que l’opéra qui a tendance à m’ennuyer - « nobody’s perfect »[1], j’assume le sacrilège devant toutes les folles lyriques -, une performance de danse contemporaine offre l’expérience esthétique poly sensorielle que j’affectionne par-dessus toutes.

La beauté des corps en mouvement, la musique, très souvent originale, la scénographie, la vidéo, la place mineure généralement laissée à la déclamation théâtrale, tout cela m’enchante lorsque le spectacle est réalisé par une équipe talentueuse.

 

Sidi Larbi Cherkaoui qui sait toujours bien s’entourer, excelle dans l’alchimie d’un art pluridisciplinaire subtil, d’une beauté d’autant plus sublime que cet art est éphémère (par nature), et que son propos toujours humaniste est profond.


[1] « Personne n’est parfait »

 

 

 

 

 

Dans son dernier spectacle « TeZuKa », centré sur l’évocation du mangaka fétiche de son enfance, il réunit pour un spectacle à plusieurs niveaux de lecture, une dizaine de danseurs pour moitié japonais, dont deux hip-hopeurs, des musiciens, des experts en arts martiaux (deux moines de Shaolin), un calligraphe, un vidéaste officiant en live et un danseur récitant, son complice Damien Jalet.

 

Rosita Boisseau qui le suit depuis ses débuts, vient d’écrire dans un article du Monde : « Une conversation avec Sidi Larbi Cherkaoui prend vite une tournure très personnelle sans curieusement virer intime pour autant. »

On apprend ainsi dans l’entretien que le nouveau compagnon du chorégraphe est japonais, qu’il se sent une dette à l’égard de Damien Jalet qu’il a aimé durant sept ans et qui lui a tout appris, que ce fut pour lui une évidence de rester au Japon où l’équipe travaillait alors sur TeZukA, quand survint en mars 2011 la catastrophe et que les danseurs français étaient rapatriés : «J'avais la sensation d’être japonais. »

 

Sept ans auparavant, il avait confié à la journaliste qu’il avait découvert la danse par la télé : « J’ai vu des gens qui bougeaient et j’ai trouvé ça fantastique. Mais après, je dis plutôt que la danse est venue pour moi dans le dessin. C’était la première expression artistique que tu fais naturellement sans même penser au mot artiste (...) Je crois encore que quand je chorégraphie, je dessine ».

 

 

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  Photo : Riccardo Musacchio & Flavio Ianniello

 

 

Tezuka, est-t-il également mentionné dans la brochure distribuée au public, « a abordé des thèmes universels sans le moindre tabou  (...), les droits de l’homme, l’éthique et la tolérance étaient des sujets qui lui tenaient à cœur. » Jugez plutôt ! Le spectacle évoque un manga de Tezuka dans lequel un serial killer confesse ses crimes à un prêtre et finit par parvenir à devenir son amant, donnant lieu à un magnifique duo masculin...

Bref, la genèse de cette performance apparaît comme une évidence.

 

Placés loin au fond de la Grande Halle, impossible de connaître la communion charnelle avec les danseurs que procurent les premiers rangs, et que nous affectionnons par-dessus tout, pourtant, malgré cet obstacle de taille, et c’est là tout le génie de cette performance, nous en sortîmes tout de même ravis.

«Je ne sais pas ce que tu en pense, mais j’ai trouvé ce spectacle métaphysique », n’ai-je trouvé qu’à dire à Gabriel en sortant.

 

 

 

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Photo : Riccardo Musacchio & Flavio Ianniello

 

 

Je ne crois pas me souvenir qu’il m’ait rejoint à ce point, mais ma mère commentant une vidéo sur notre blog familial d’un des exploits de mon frère Pascal dans une nature sublime, se demandait si les sensations que recherchait notre benjamin ne relevaient pas d’une expérience spirituelle, citant à l’appui leur vieil aumônier de 90 ans qui venait de leur dire au cours d’une « retraite » que Dieu était dans la beauté et dans la relation.

 

Oui, il doit y avoir de cela. Il me faudrait aller vérifier du côté de la philosophie esthétique....

 

 

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Post-scriptum : Il est toujours troublant d’entendre parler de soi par autrui, a fortiori si la personne ne vous a jamais rencontré et n’a jamais entendu parler de vous. Selon la voyante que m’a avoué avoir consulté récemment Gabriel (je cite ses notes) :

 

Pour votre ami,  la question de croire ou non en Dieu ne se pose pas, il en fait une question religieuse, institutionnelle. Ainsi on a l’impression qu’il est anticlérical, mais la question de l’existence de Dieu ne se pose pas pour lui, parce qu’en fait, au tréfonds de lui-même, comme c’est un être très spirituel, la réponse est évidente : Dieu existe. (...)

 

 

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Rédigé par Thomas Querqy

Publié dans #expos, #musique, #danse, #vivre, #culture gay

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