Publié le 25 Juillet 2014

Road trip
Road trip

Empire State of Mind Jay Z / Alicia Keys (2009)

Pendant mes années de présence à Only Connect, j’ai conçu plusieurs théories sur la nature et la psychologie du voyage ayant pour base une hypothèse centrale : les gens heureux, en paix avec eux-mêmes, ne voyagent pas. Ou du moins, n’aiment pas voyager. L’écrasante majorité des grands voyageurs de l’Histoire a pris la route pour fuir un terrible mal d’être et, neuf fois sur dix, une certaine mesure de panique sexuelle. Le voyage, en tant que vocation, a régulièrement attiré la même proportion de travestis déchirés par la culpabilité, d’homosexuels réprimés et de pédophiles tourmentés que les ordres religieux. […]

L’art de la fugue Stephen McCauley 1992

 

Au risque de l’indécence vis-à-vis des 43 % de français qui n’ont pas bougé de chez eux durant les vacances l’an dernier, et bien que faisant partie des 15 % qui partent à l’étranger à cette occasion, je me suis demandé cette année si je n’étais pas devenu un sédentaire contrarié. Oh rien de très nouveau, Gabriel connaît bien mon antienne : « pourquoi voyage-t-on ? » (Que les puristes reformuleront en « pourquoi fait-on du tourisme ? »), suivie immanquablement d’une deuxième : «comment voyager ? ». Pourtant, chaque année, je récidive.

La corvée commence avec la préparation du voyage (trouver une idée de destination n’est pas le plus difficile), qu’on diffère tellement que, lorsqu’on s’y colle enfin, il y a belle lurette que les prix des prestations sont à leur maximum et que les choix se sont considérablement restreints.

L’activité est terriblement chronophage (ma sœur a convaincu son mari de confier ça à une agence, ça leur coûte un œil mais exerçant une profession libérale qui la contraint à travailler comme une folle, elle n’a absolument pas le temps ni l’énergie).

Les derniers préparatifs et notamment faire mon bagage n’est pas la moindre des corvées. Penser un sac relativement petit, puisqu’on va devoir le trimbaler tout au long du voyage, et dans lequel on jette tout ce dont on peut avoir besoin durant trois semaines ou un mois, me plonge toujours dans des abîmes de perplexité teintée de stress d’oublier quelque chose d’aussi essentiel qu’un « doudou ».

 

queens_plaza1.jpg

Long Island City - Queen Plaza

 

Pour certains que je connais, le choix est relativement simple : pas de voyage en avion, la trouille du crash. On a beau leur expliquer que l’avion est un mode de transport infiniment moins risqué que la voiture, rien n’y fait. L’explosion en vol du Boeing de la Malaysia Airlines qui volait à 10 000 mètres d’altitude par un missile tiré depuis l’Ukraine séparatiste, en faisant 300 malheureuses victimes, les confortera dans leur douteuse position quand bien même ce type d’évènement conserve une probabilité d’occurrence tendant vers zéro.

 

Si de nos jours on prend bien garde de s’assurer qu’on ne manquera pas d’argent, qu’en cas de pépin on pourra se faire soigner ou rapatrier, voyager demeure une expérience d’incertitude et de plus grande vulnérabilité, ne serait-ce que parce qu’elle implique de communiquer avec des gens qui ne connaissent pas votre langue dans un pays dont vous ne connaissez rien.  Même avec de rares occasions de pratiquer l’anglais, un peu de « globish » assure toujours votre survie, mais avoir une véritable conversation, ça c’est une autre affaire. Pour « l’intellectuel » quinquagénaire que je suis, c’est toujours une expérience pénible que de me retrouver, au mieux avec le niveau de langage d’un enfant pré cours préparatoire, au pire à baragouiner.  L’humilité est de rigueur, et sans doute que j’en manque. L’humiliation n’est pas loin aussi quand Gabriel et vos hôtes parlent eux tous couramment au moins une langue étrangère.

 

village-ny.jpg

 

The Village NYC

 

1323892773-highline-image-01.jpg

 

The High Line

Lower West Side NY

 

Le soir de notre arrivée, à la fin du dîner, Mario et Carla ont proposé qu’on monte boire le vieux rhum et accessoirement fumer sur le roof top, la terrasse en haut de l’immeuble.

Long Island City dans Queens[1] se trouve de l’autre côté de l’East River, face aux skycrapers, les gratte-ciel de Manhattan, illuminés comme les façades des grands magasins parisiens à Noël. Nul n’est besoin de dire qu’à cet instant précis, dans cet extraordinaire endroit, en adorable compagnie, le plaisir de voyager ne faisait aucun doute.

 

Du bon usage d'un drone  : Big Apple vu du ciel

 

 

Dans un article de Sciences Humaines, il est écrit qu’un voyage est un « moyen de reconnaissance sociale et d’ostentation, d’intégration mais aussi de domination ». Sans doute que je voyage autant pour le voyage lui-même que pour son récit. Mais, ne fuyez pas ! Loin de moi l’idée de vous infliger le récit par le menu de ce voyage… Juste vous toucher deux mots de ce qu’on appelle «loi des séries ».

 

En définitive, la poursuite de notre voyage en duo n’était pas tant organisée que ça : une seule réservation d’hébergement à une adresse donnée par une voisine américaine qui faisait peu ou prou le même voyage que nous cet été (qui du reste s’est avérée le seul point de chute pourri). Rien de ce que proposaient Tripadvisor/Booking ne nous emballait vraiment, tout nous paraissait cher et moche ; alors on verrait, ça nous laissera de la souplesse, c’est ça aussi l’esprit du road trip américain.

 

[1] Très bien desservi par le métro, les hôtels de cette zone sont infiniment moins chers que sur Manhattan (on a testé lorsque la famille a débarqué, à côté de chez eux, entre 60 et 120 euros la nuit).

 

 

Barbara-Kruger-belief-doubt-sanity-Hirshhorn-washington.jpeg

Barbara Kruger au Hirshhorn à Washington

 

Arthur nous a donné raison. Cet ouragan quoique modeste ayant entraîné l’évacuation de notre point de chute balnéaire pour cause d’inondations, on a dû faire à l’envers le circuit envisagé. C’était de saison, le contre temps n’avait rien d’anormal.

 

Dans les forêts des Appalaches, les rhododendrons fleurissaient dans l’outrance, ni les bears, ni les rattlesnakes ne croisèrent notre chemin, pas même lorsqu’on a utilisé le kit de camping de Mario et Carla. Hormis quelques touristes dans notre genre concentrés autour des parkings, des overlooks et campings, la présence humaine y était rare et c’était tant mieux puisque chaque fois que l’homme s’intéresse à ces montagnes, il y produit une catastrophe écologique, ou il peut même vous contraindre à « couiner comme une truie »… Non, ça c’était du cinéma.

 

Par souci d’économie mais peut-être aussi par défi, on s’est refusé le GPS bien que Véronique, la veille du départ, nous eût fortement conseillé de le prendre.  On utiliserait la technologie du siècle dernier : les cartes routières. Finalement, l’objet créant l’usage, chaque fois que l’itinéraire s’annonçait délicat, pour la première fois, grâce à la tablette et aux hot spots wifi, on relevait à l’avance les indications d’itinéraire fournies par Google Maps.

 

 

martial raysse America America 1964

Martial Raysse America America 1964

actuellement au Centre Pompidou

 

Une belle journée où Gabriel venait de s’apercevoir qu’on n’était plus sur la bonne route, il avisa un panneau touristique indiquant la présence d’une ancienne plantation. Ça allait nous faire une petite halte historique. « Hope plantation », la plantation de l’espérance. La bien mal nommée.

Quelques secondes après, ce fut l’accident, le choc, la vision du véhicule rouge vif quittant la route et s’immobilisant dans l’herbe après un tête à queue. Je me précipitai vers la voiture d’où sortit un vieux noir en short. « Are you OK ?»

Dans notre malchance, heureusement, personne n’est blessé, juste de la casse.

La culpabilité comme sentiment immédiat, l’abattement ensuite. Longue attente de la police… Ce n’est vraiment pas de chance, il n’y a pas un chat sur cette route écrasée de soleil. La femme et un fils du gars seront les premiers à nous rejoindre. « Are you arab ? » fut la seule parole qu’elle nous adressa. Que voulait-elle dire ? Sa haine ? 

 

 

filippino-lippi-portrait-of-youth1485-national-gallery-Wash.jpg

Filippino Lippi portrait of youth 1485

National Gallery Washington

 

Je pars en quête d’eau dans les maisons voisines apparemment désertes. Dans la plus éloigné, un homme noir avec sa petite fille me propose de l’eau en bouteille, plutôt que de remplir les miennes. J’insiste, on n’est pas en Inde. J’en tendrai une au vieil homme puis lui offrirai de profiter de la climatisation de notre voiture tandis que Gabriel fait la déposition dans le véhicule de la fliquette. On essaie de discuter un peu, vaille que vaille.

Chance, Gabriel m’apprend qu’on n’est même pas en torts partagés, que l’homme est en faute. Immense soulagement car on n’est plus très sûr d’être assuré à 100 % en cas de faute. Chance encore, la fliquette nous trouve une agence affiliée à notre loueur non loin d’ici, lui annonce notre arrivée et nous aide à changer la roue abîmée.

Une vingtaine de bornes lentement avec warning et le tableau de bord pleins de voyants d’alerte allumés. Malchance : Gabriel a laissé notre contrat dans la voiture de la fliquette et la salariée ne peut pas nous donner un nouveau véhicule sans feu vert du loueur qu’elle ne parvient pas à joindre (on ne cesse de lui raccrocher au nez).

 

 

andrew-wyeth-wind-from-the-sea-1947.jpg

Andrew Wyeth Wind from the sea 1947

National Gallery Washington

 

L’agence n’était pas loin de sa fermeture quand on put enfin reprendre la route. « Laisse-moi le volant, m’a demandé Gabriel, ma monitrice d’auto-école m’avait dit qu’il fallait tout de suite reconduire après un accident. »

Une demi-heure à peine après, gyrophares dans le rétroviseur. Comme au cinéma : « Stay in the car ! »[1] Le « bad cop » ne s’est pas laissé attendrir par nos malheurs : 180 euros d’amende pour excès de vitesse.

On eut ensuite un répit d’un peu plus de 24 heures.

 

[1] « Ne bougez pas de la voiture ! »

 

north carolina museum of art raleigh

 

North Carolina Museum of Art à Raleigh

 

Tente ou bungalow ? « 65 % de chance de pluie cette nuit » nous annonça la tenancière du camping en consultant son portable. On a donc joué… et perdu.  Rien de dramatique, hormis que juste avant de rejoindre le matelas pneumatique, je récupère je ne sais quoi dans mon sac qui se trouve dans le coffre de la voiture et le referme. Avec les clés du véhicule à l’intérieur. Nul n’est besoin de préciser que ce ne fut pas notre meilleure nuit, entre la pluie à verse (heureusement, la tente tenait bon), l’orage, une invasion de moustiques et cet épineux problème à résoudre le lendemain qui se rappelait à nous chaque fois qu’on se réveillait. La relaxation mutuellement prodiguée n’assura qu’un bref répit.

« C’est quoi la prochaine tuile ? – Brûler vifs foudroyés ? C’est tout à fait possible. » (La tente était sous un arbre, pour l’ombre ). A plusieurs reprises, comme pour m’en convaincre, j’avais répété tel un mantra : « Il y a toujours des solutions - Plus ou moins longues à trouver, plus ou moins coûteuses. »

 

Raphael - Bindo Altoviti national gallery washington

 

Raphael Bindo Altoviti 1515

National Gallery Washington

 

Au petit matin, la chance revint : rencontre providentielle d’un sympathique couple de québécois en vacances avec leurs deux enfants. Je n’étais plus le seul imbécile à avoir fait cette grosse bêtise, et ce qu’il nous fallait appeler c’est un « towing » « (remorquage » et autres dépannages). L’affaire était délicate mais le gars nous a permis de récupérer les clés en 7 minutes chrono, pour 45 $. Cela aurait pu être le double que j’aurais encore trouvé ça bon marché.

 

Quoi d’autre pour finir ? Des broutilles. Gabriel est sorti de la mer le front ensanglanté, un brin vexé de s’être fait ainsi malmené par une vague, la vague normalement, ça le connaît. « Autant que Brice de Nice », lui a dit en riant une collègue. On a également bien failli louper le train pour New York, 20 minutes avant son départ, on tournait encore autour de l’Union Station, cherchant l’entrée du parking de retour des voitures de location.  La faute à un énorme embouteillage.

J’oubliai, pour couronner le tout, j’ai traîné un lumbago la plus grande partie du voyage, mais pas de quoi s’alerter outre mesure car, c’est bien connu, « avec l’âge, les raideurs se déplacent ».

 

 

tumblr_hotdog.jpg

 

 

En espérant que ce récit aura conforté tous ceux qui ne veulent pas voyager et peut-être, consolé ceux qui ne peuvent partir.

A part ça, c’était bien ? Bien sûr, et tel un bon vin bien gardé, le souvenir de ce voyage n’en deviendra que meilleur avec le temps.

 

La loi des séries est-elle une fatalité ?

Le Figaro du 9/1/2008

 

Les bouddhistes,  vous savez. Les skinheads en rideau de douche. « Viens, viens, on va t’amener au Nirvana. » « Qu’est-ce que le Nirvana ? » « C’est un état psychologique, physiologique, où l’être humain ne désire plus rien. » Ah ? On a déjà ça en Occident, ça s’appelle une dépression.

Gaspard Proust tapine

 

 

 

Röyksopp Eple (2003) redécouvert au Co. à NY

 

 

tumblr_summer.jpg

 

Voir les commentaires

Rédigé par Thomas Querqy

Publié dans #touriste

Repost0