Publié le 7 Décembre 2019

âge pivot et âge légal (David Wojnarowicz - Two boys -1984 - actuellement à la New Galerie)

âge pivot et âge légal (David Wojnarowicz - Two boys -1984 - actuellement à la New Galerie)

La veille de la grève du 5 décembre, toute la journée, les rues de Paris étaient déjà congestionnées par des bagnoles puantes. Ça y est, c’est reparti pour un tour le grand cirque national, le folklore paralysant de manifestants du secteur public et assimilé, du transport, de l’Éducation nationale et autres services publics.
Repartie aussi la rhétorique des « violences policières » toujours oublieuse des exactions de la minorité de casseurs provocateurs dangereux et des exigences de maintien de l’ordre public lors de mouvements de foules.
Paulo venu partager un pot au feu à la maison hier soir nous a raconté son bout de manif avec ses collègues avec qui il s’est accroché à deux reprises : quand ils ont commencé en bons staliniens à faire la liste noire des collègues non grévistes, et lorsque tels des gamins devant encore s’opposer à leur père, rechignèrent petitement à ouvrir leur sac à la demande de CRS très polis. On a convenu que cette attitude relevait d’un infantilisme assez répandu au sein d’une catégorie n’ayant jamais quitté l’école et son cartable.  

Il faut dire que les casseurs ont pour eux désormais la caution d’une historienne abonnée des médias, Ludivine Bantigny, autorisée à donner à ce sujet dans le Télérama de cette semaine une opinion qui m’a sidéré.
A la question «  Le déchaînement de certains manifestants – voitures brûlées, magasins et abribus brisés, kiosque à journaux incendié… - ne serait-ce donc qu’une violence de riposte, d’une gravité relative ? Elle a répondu : […] On parle de ceux qui agissent en « black blocs » comme de dangereux nihilistes.  Mais souvent, ce sont des personnes engagées généralement dans une solidarité active (grèves, occupations, réquisitions de logements…). Et qui à un moment précis, parce qu’elles en ont assez de se cantonner aux parcours classiques du cours Clémenceau à Rouen ou de Bastille-Nation à Paris, décident de modifier les rapports de forces en passant à une action de destruction. - Vous légitimez presque les gestes de casseurs ? Relèvent ses intervieweurs ; elle de répondre : Vous les appelez « casseurs » ; je les vois, moi comme des gens ponctuellement engagés dans une offensive politique qui passe par le corps et la violence. Ils n’agissent finalement pas autrement que ceux qui ont pris la Bastille en 1789, en détruisant violemment un monument national. Or nous avons fait de ce jour notre Fête nationale, même s’il commémore aussi le 14 juillet 1790 et la Fête de la Fédération ! Par ailleurs, je note qu’une violence comparable recueille notre indulgence, voire notre approbation, quant elle s’exprime à Hong Kong, au Chili ou au Liban... » Ben voyons ! Ça c’est de la comparaison ! « Comparaison n’est pas raison », cette femme est dangereuse.

décote et systémique (Bob Mizer Charles Butler and David Stubbs LA 1961)

décote et systémique (Bob Mizer Charles Butler and David Stubbs LA 1961)

Mais revenons à notre sujet plus sexagénaire que sexy et qui déclenche une nouvelle fois l’ire d’une partie de la population : la réforme des retraites.
Commençons par relativiser l’opposition : selon un récent sondage IFOP pour le JDD, pour trois Français sur quatre, il faut réformer les retraites en harmonisant les différents régimes. 3/4 des Français auraient a priori tout de même intégré la quadrature du cercle du financement des retraites : dégradation du rapport actifs/inactifs avec l’allongement de la durée de vie et croissance simultanée du poids des pensions, baisse des recettes consécutive à l’austérité salariale ainsi qu’à la réduction des cotisations sociales patronales pour réduire le coût du travail et faciliter les créations/maintien d’emplois, voire la baisse des cotisations salariales pour redonner du pouvoir d'achat aux actifs, avec pour corollaire une tendance à l’allongement de la durée d’activité ou une baisse des pensions.  
Malgré ce constat implacable, 64% ne font pas confiance à Emmanuel Macron pour faire cette réforme et le mouvement de grève et de mobilisation du 5 décembre obtient le soutien ou la sympathie de 46% des sondés. Après décompte du Ministère de l’Intérieur, 806.000 personnes dont 65.000 à Paris seraient descendues dans la rue ce jour là.

Je lis ou j’entends autour de moi que différents couacs de communication de l’exécutif seraient responsables de cette défiance de plus de 6 Français sur 10... et de la mobilisation. En effet, en l’absence d’informations de chiffrage, les simulateurs de baisses de pensions en ligne des syndicats ont pris le relais faisant état, par exemple pour les enseignants, de baisses de 300 à 1000 euros. Le problème, c'est que ces simulateurs sont construits sur des paramètres d’une réforme qui reste floue à ce jour. En outre, ils font comme si la réforme allait s'appliquer dès demain. Or, le gouvernement n'a révélé à ce jour ni la durée, ni les modalités de transition des retraites vers l'éventuel régime universel.
Qu’est-ce qui a bien pu justifier ce silence du gouvernement ? Inachèvement de la réforme ou de très mauvaises nouvelles pas faciles à dire aux corporations qui vont y perdre ? Une certaine pusillanimité n’est pas exclue après l’interminable mouvement des gilets jaunes qui s’est soldé par un coût de 2,5 milliards d’euros de vols, incendies, dégradations, pillages et pertes d’exploitation pour commerçants et artisans, suivi d’une facture de 17 milliards de mesures gouvernementales.  

clause du grand-père (Bob Mizer Brian Idol LA 1966)

clause du grand-père (Bob Mizer Brian Idol LA 1966)

Quoi qu’il en soit, si j’ai bien compris la réforme, il s’agit de mettre en place un nouveau système de retraite par répartition équitable, transparent et pérenne sous contrainte de périmètre (une part de pensions n’excédant pas 14 % du PIB considérée comme soutenable économiquement). Comme l’ont titré récemment tous les journaux, équité et solidarité impliquent des "perdants" et des "gagnants".
Les perdants sont les privilégiés de l’actuel système, en premier lieu les bénéficiaires des régimes spéciaux qui notamment peuvent partir à la retraite à 52 ou 57 ans. Dans les faits ils partent plutôt à 54-55 ans pour avoir une retraite à taux plein, privilège exorbitant que des politiques affaiblis n’ont jamais osé abolir eu égard le bordel que foutent les bénéficiaires chaque fois qu’est seulement évoqué le sujet. Bien évidemment, la plupart de ces régimes spéciaux, sont déficitaires et coûtent à la collectivité, à l’État, comme au régime général, c’est à dire aux autres, c’est à dire à nous tous. En 2019, l’État devrait ainsi verser 7,5 milliards d'euros de subventions d'équilibre aux régimes spéciaux. Et cinq d'entre eux pèsent particulièrement lourd dans l'enveloppe. A eux seuls, SNCF, RATP, ouvriers d’État, mines et marine perçoivent en effet 96 % du total des subventions d'équilibre versées (hors fonctionnaires).

Dans un système par points avec une retraite calculée sur toute la période d’activité, les autres perdants pourraient notamment être les fonctionnaires dont les pensions sont encore calculées sur la moyenne des traitements des 6 derniers mois (systématiquement les meilleurs salaires de leur carrière), alors que depuis la réforme Balladur de 1993, les pensions dans le privé le sont sur une moyenne des salaires des 25 meilleurs années. La raison qui a justifié le maintien de cet avantage est que les primes qui peuvent constituer une part importante de la rémunération des fonctionnaires ne sont pas intégrées pour le calcul de la retraite. La réforme Macron les intégrant, le régime spécial n’a plus de raison d’être. Sauf que les fonctionnaires de catégorie C (les plus bas traitements) tout comme les profs, dont je suis, en touchent très peu, ce sont aussi eux qui auraient le plus à perdre si les revalorisations salariales pour compenser ne sont pas au rendez-vous et si le planning de mise en place de la réforme n’est pas pertinent.
Et qui seraient donc les gagnants alors ? A priori, les agriculteurs, les ouvriers (qui n’en veulent pas – sic !), les actifs ayant eu des carrières heurtées avec des rémunérations avoisinant le Smic, en particulier les femmes. On fait plus antisocial comme conséquences.
Les professions libérales devraient obtenir une meilleur retraite de base mais à un prix très supérieur. Je lis aussi que les CSP+ qui sont les plus nombreux à soutenir cette réforme, auraient beaucoup à y perdre.

David Wojnarowicz SILENCE = DEATH 1989 par Marion Scemama, à la New Galerie

David Wojnarowicz SILENCE = DEATH 1989 par Marion Scemama, à la New Galerie

D’aucuns prêtent aux Français « une passion pour l’égalité » se traduisant par une critique assez consensuelle des inégalités économiques et matérielles, même si l’on est plus sensible aux inégalités, à gauche de l’échiquier politique. Si l’on considère l’esprit de cette réforme, ses effets et le rejet qu’elle connaît, on ne peut pas dire que cette passion pour une certaine idée de la justice concernant un « pacte social » saute vraiment aux yeux, l’image d’une réunion de copropriété où s’expriment de manière échevelée les égoïsmes me vient plus spontanément. Bien entendu, aucun des « vent debout » contre ce projet de réforme, ne le reconnaîtra : « Une autre politique est possible. Yaka augmenter les cotisations patronales ! … Il suffirait de créer 5 millions d’emplois (de fonctionnaires ?), ai-je lu sur une communication de syndicat que je ne retrouve plus. Yaka taxer le capital !  Quand l’existence du problème de financement des retraites n’est pas tout simplement qualifiée d’infox : « Sur le fond, contre la fake news d'un système de retraites déficitaire et l'arnaque du système à points (surtout pour les femmes) qui en fait cherche à contraindre les moins pauvres à alimenter les fonds de pension privés, bulle financière qui a proposé la crise de 2008  : https://www.youtube.com/watch?v=1K-lC1_1VVM » (message d’une collègue de… lettres, qui aimerait tellement que la grève dure toujours pour ne plus retrouver ces élèves qui en lui font voir pis que pendre). 

Oh bonne mère ! Allez participer au débat démocratique avec de pareils furieux ! Le sujet s'annonce clivant. D’ailleurs, hier quelques heures avant sa soirée « Décadanse », Adèle a envoyé à tous ses invités ce message : « Les romains avaient une vision assez restrictive des notions de grève et de retraite. Surtout pour les esclaves. Alors ce soir, vous chipotez pas, vous venez avec vos pieds et on reste amis. »

OrelSan - La pluie (feat. Stromae)

Voir les commentaires

Rédigé par Thomas Querqy

Publié dans #les français, #économie, #politique, #idéologie, #vivre ensemble

Repost0