Petits arrangements avec le temps

Publié le 26 Août 2008

« Ne nous prenons pas au sérieux, il n'y aura aucun survivant. »

Alphonse Allais

 

Takano Ryudai



Une fois l’an, Sophie, une des plus vieilles copines de mon mec nous invite à sa fête qu’elle organise avec son mari, chez eux dans l’ouest parisien. Une fois l’an, je m’agaçais qu’elle me demandât de manière aussi prévisible que la pluie sur Londres en hiver : « Alors Thomas ?  As-tu des projets en ce moment ? » Comme je n’avais rien sous le coude qui puisse véritablement s’appelait projet au sens où je pensais qu’elle le concevait (professionnel, à but lucratif...), je m’inventais de petits projets modestes ou me la jouais « routine sereine ».

 

Le projet, chez les T. et leurs amis, on a ça dans le sang : milieu de créateurs d’entreprises, la plupart du temps «héritiers », tendance madeliniste,  dont l’épicentre de la vie se trouve dans le « business » et dans lequel ils cherchent le gros coup qui les rendra milliardaires leur permettant, tel Bill Gates, de se retirer des affaires la quarantaine venue. Autant dire que nous n’avons pas tout à fait les mêmes valeurs, même si la condition de rentier m’irait a priori comme un gant.

 

 

Rinko Kawauchi série Aila 2000-2004



Sur la question des projets et de la projection permanente dans le futur qu’ils impliquent, j’ai également souvent l’occasion de m’opposer à ma mère.

 

Chaque fois, on n’a pas encore quitté la maison qu’elle parle déjà du prochain rendez-vous familial, du suivant, de la vie dans dix ans, de ma vie quand je serai à la retraite... :

 

-         Maman ! On n’est pas encore parti que tu me parles de l’été prochain. Et puis, comment veux-tu que je me projette dans dix ans ? Moi ce que je vois, c’est que dans dix ans, je ne serai plus de la première fraîcheur, alors laisse moi profiter de l’instant présent.

-         C’est sympa pour nous. Et nous qu’est-ce qu’on devrait dire !

-         Justement, je trouve maso d’avoir perpétuellement pour horizon, le futur et par là même son vieillissement, sa fin. Et puis dans dix ans, nous serons peut-être morts, alors, vivons ! Hic et nunc.

 

 

http://www.toroptsov.com/fr/portfolio/sommeil.htm

 

« Tu verras, m’ont dit mes parents, plus tard, tu seras toi aussi sans doute content d’avoir cette maison en Ardèche. » J’ai résisté, mollement d’abord, puis plus fermement lorsque le projet est devenu réalisable. Je souhaitais conserver la tirelire pour nous agrandir et vivre plus confortablement à Paris et, sur les conseils de Colette, j’ai alors même promis à Gabriel de me mettre à chercher un nouvel appartement dès la rentrée.

Trop tard, Gabriel était trop motivé par cette perspective. De guerre lasse, je capitulai devant cette conjuration, mais aussi parce que je n’étais pas sûr de ne pas me tromper.

Pourtant, quand je vois le plaisir qu’en tirent Gabriel et ma mère qui a pour cette maison mille projets (« Sans projets, je suis morte. » A redit à cette occasion ma mère, usufruitière avec mon père.), je ne regrette rien. Et puis nue propriétaire à 55 % d’une très belle maison, c'est pas mal non ?

 


 

http://gaden.jp/zeit-foto/2006/061013/index.htm
 

 

Catherine Grenier, conservatrice au centre Pompidou, qui a publié en 2005 un livre Dépression et subversion, Les racines de l'avant-garde, a repéré des symptômes dépressifs dans une large partie de la production d’artistes contemporains.

Elle s’explique sur sa méthode dans une entrevue (Télérama 4 mai 2005) : « J’ai abordé la production artistique contemporaine à partir des descriptions cliniques de la dépression. Et tout d’abord cette conception particulière du temps qu’ont les dépressifs, englués dans le présent, incapables à la fois de se projeter dans le futur et de se tourner vers le passé. [...] »

 

« Englués dans le présent, [...], incapables de se projeter dans le futur » Serai-je alors sans le savoir dépressif ? La capacité permanente à se projeter dans le futur n’est-elle pas le signe d’une pulsion de vie qui me ferait défaut ?

 

Non, je ne crois pas, même si j’ai, comme tout un chacun, des coups de mou, je ne suis pas « incapable de me tourner vers le passé », au contraire, je serai souvent un peu trop porté sur «la recherche du temps (et la mémoire) perdu » (« A force d’avoir le nez dans le passé, on finit par ne plus profiter de nos meilleures années », dit Jorge, ex-analysé au long cours et critiquant un peu cette inclinaison de son compagnon à toujours vouloir reconstituer les pièces manquantes de son histoire familiale et de renouer avec sa jeunesse).

 

Et puis c’est faire bien peu cas de la beauté et de la sagesse du Carpe diem ou de sa variante asiatique le Zen.

 

La posture dite zazen consiste à avoir la colonne vertébrale droite, le menton rentré comme si la tête soutenait le ciel. C’est l’état juste du corps et de l’esprit : rien à chercher, rien à attendre, être simplement là, ici et maintenant. [...]

 

Nelly Delay dans LeJapon éternel Découvertes Gallimard

 

Au final, projets permanents ou « présent permanent », ne sont-ils pas deux manières de négocier avec le temps qui passe ? Tout comme certains choisissent d’être fidèles aux gens et aux lieux qu’ils aiment quand d’autres cherchent la paix en changeant de personnes aimées et de lieux où vivre. 

 

 

 

  Takano Ryudai

 


 

 

 

Notesgaydethomas/ Aging body, transformations, et des claques qui se perdent

 

 

 


 

Rien à voir

Plutôt à entendre (avec modération)

 

Parce qu’elle adore chanter des airs d’opéra, bien qu’elle le fasse comme une casserole, Sonia, la sœur de Gabriel, a trouvé en Florence Foster Jenkins un modèle de consolation.
Le Monde du 26 Août a rappelé la lutte opiniâtre de cette américaine excentrique pour imposer sa voix si particulière qui lui valut d’être baptisée « la reine des brailleuses ».

"L'air de la reine de la nuit" est sans doute une de ses plus belles interprétations.

 

 

Rédigé par Thomas Querqy

Publié dans #vivre, #les années, #famille

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