Qu’elle repose en paix

Publié le 12 Septembre 2009



 


Le téléphone qui sonnait dans le living, me réveilla. J’avais un peu mal au crâne et très soif. La faute au coucher à quatre heures du mat. et surtout à l’abus de stupéfiants autorisés par la loi chez Nathalie (Whiskey, cocktail au Pisco de Pedro, divers vins).

Les yeux mi-clos, je me suis levé pour fermer la porte du living, boire et soulager ma vessie.
Comme le soleil passait à travers les volets qui ferment mal, J’ai enfilé un masque de voyage. A mes côtés Gabriel écrasait du sommeil du juste.
En me rendormant, j’entendis de nouveau le téléphone sonner. «A tous les coups, c’est Armande, elle fait chier putain, c’est le 1er Mai et il n’est que 9H ! »

Quand on se leva, il n’était pas loin de midi. Une belle journée avait commencé sans nous. On prendrait le train en marche avec un petit déjeuner comme un samedi :

 

Rai de soleil sur

Libé, café brioché,

Samedi chéri

(Haïku du samedi matin)

 

On irait voir le film anti-déprime du moment : OSS 117, Rio ne répond plus. Malgré les réserves de Goran, je trépignais d’impatience de retrouver ce grand con arrogant d’Hubert Bonisseur de la Bath.


« Vous avez 3 messages » me dit la boite vocale. Tous avaient le même objet, l’un d’entre eux était explicite : Armande, ma belle sœur, était morte ce matin...


 

 


http://www.desireedolron.com/
 


Vous pensez à elle qui est partie seule dans la nuit, vous espérez qu’elle ait basculé dans l’inconscience sans souffrir.

Cinq ans auparavant, parce qu’elle venait de frôler la mort, elle vous avait confié qu’il ne fallait pas en avoir peur : « la mort, c’est comme quand tu t’endors… »[1]. Pourvu qu’il en eût été ainsi !

 

Dans le même temps, vous pensez au soulagement que sa mort devrait apporter à Pierre-Emmanuel qui en avait la charge, et peut-être aussi à leur fils Valentin qui a sans doute bien peu de souvenirs de sa mère avant qu’elle ne tombe malade.

 

Plus de cinq années de sursis végétatif. A 41 ans, le sida l’avait brutalement transformée en une vieille femme extrêmement dépendante, le corps ravagé par la maladie, et dont le principal plaisir était de manger.

 

La culpabilité vous saisit : « Quand l’ai-je vu la dernière fois ? » C’était dans un hôpital non loin de la maison, pas longtemps, une demi-heure. Elle m’avait demandé de lui apporter du Perrier et du citron et dit son bonheur d’être sortie en chaise roulante avec sa sœur dans le parc de la Villette.
On s’est souvenu aussi de tous ces appels téléphoniques qu’on avait abrégés parce que, forcément, ce n’était jamais le bon moment.

 


 

 


Au cinéma, la mort est presque toujours évoquée de manière elliptique : une scène de mort violente ou l’adieu aux proches dans un lit avant de trépasser, puis celle de l’enterrement ou du crématorium avec des lunettes noires plus ou moins désespérées.

La série Six feet under prendra date dans l’Histoire de notre temps, parce qu’elle rompt avec la mort taboue : cette dernière rythme la série qui l’évoque sans ambages dans tous ses aspects.

Pierre-Emmanuel a trouvé Armande au petit matin sur son lit médicalisé dans un coin de leur petit living, bouche et yeux ouverts, le drap souillé. « Heureusement que c’est moi qui l’ai trouvée et non Valentin [...] Ça fait drôle, m’a-t-il dit, c’est la première fois que je vois un mort ». Impossible de fermer ses yeux et sa bouche, il a tiré le drap sur son visage.

 

Evitez de mourir un jour férié avec la mention « maladie infectieuse » sur le certificat de décès, vous compliquerez la tâche de vos proches...

 

Eloigner Valentin du macchabé, de son père et de sa tante éplorés et perdus. Trouver les mots justes. Témoigner de son affection. Moments délicats.

 

Les parents qui arrivent du Portugal veulent une messe et une inhumation. Il y aura plus de monde que je ne l’aurais cru. J’y retrouve quatre des nombreuses africaines qui se sont occupés d’Armande et j’ai envie de les embrasser.
 



Christ mort - Mantegna (1506)



Dans un joli coin du Père Lachaise, Armande « reposera en paix » au voisinage d’un homme qui a fait du silence son art et d’un peintre romantique mort prématurément, dont le plus célèbre tableau figure une terrifiante tragédie.

Pendant que les employés du cimetière cimentent la tombe (scène un brin surréaliste), Goran m’explique que le peintre s'était rasé la tête pour s’obliger à finir son « radeau de la Méduse » le temps que ses cheveux repoussent (seuls les bagnards étaient alors rasés).
 




La sœur d’Armande, Maria, a eu la bonne idée de convier les proches à boire un coup et à manger une pâtisserie avant de se quitter, manière de rendre un dernier hommage, à la gourmandise d'Armande, à son goût pour la fête. 

Elle a dit à propos de ma belle-soeur quelque chose de très juste que je n’avais pas remarqué tant j’étais perturbé par sa déchéance (je ne l’avais pas assez connue pour avoir eu le temps de vraiment l’aimer) : Armande s’est rarement plainte de son état déplorable et ses maux innombrables ; elle aimait trop la vie pour le faire et ne voulait surtout pas gâcher la joie d’une visite ou d’un appel en se répandant à ce sujet. Courageuse Armande !

 

Le soir même, on improvisa un dîner chez Maria avec ses parents, la mère de Gabriel, Pierre-Emmanuel et Valentin.  Puis on connut le silence des appels téléphoniques qu’Armande ne fera plus.
 

 




http://www.rencontres-arles.com/Doc/ARL/Media/CMS2/d/1/9/b/ARLMSC1606.jpg

 

Série Déjeuner sur l'herbe Jean-Claude Belegou

Rédigé par Thomas Querqy

Publié dans #tragique, #vivre, #famille

Repost0
Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article