Mon Genet

Publié le 12 Mars 2007

 
L’autobiographie impudique d’un Monsieur digne : Longue vie à Edmund White !

 

Sous les toits, dans la chambre n° 15 de notre pension de famille aux pieds des pistes de ski de cette petite station des Beskides occidentales (Beskid Żywiecki), en présence ou non de mes trois compagnons, j’ai dévoré ces « vies » d’Edmund White.
La sortie de ce livre fut d’abord pour moi une surprise : son auteur n’avait-il pas déjà raconté d’une certaine manière sa vie dans son œuvre d’autofiction ?
Mais parce que je lui serai toujours reconnaissant d’avoir fait entrer la vie des gays des années 1950 à nos jours dans la Littérature[1], je n’ai pas hésité un instant à plonger dans son autobiographie, avec une jubilation identique à celle que l’on ressent lorsqu’on retrouve de vieux amis.
L’impudeur et la sincérité si peu bourgeoises d’Edmund White ainsi que ses nombreuses interrogations sur sa vie, le lavent de tout soupçon de complaisance à l’égard de lui-même, encore plus de celui d’hagiographie, deux écueils inhérents à l’autobiographie.
Sur un enregistrement de Radio Canada, à l’occasion de la sortie de ce livre, l’écrivain répond aux questions d’un journaliste. Il a une voix de jeune homme. Longue vie à Edmund White !


PS Selon ma fâcheuse habitude, j’ai corné quelques unes des 364 pages. Extraits :

 

Mes femmes

 

Un week-end où elle vint me rendre visite à Ann Arbor, nous nous sommes embrassés passionnément et nous sommes déshabillés, mais je suis resté impuissant. Il y a maintenant des pilules pour ça et des exercices béhavioristes, et je me demande parfois : serais-je marié aujourd’hui si j’avais été capable de faire l’amour ce jour-là, et avec d’autres femmes ? Et dans ce cas, serais-je plus heureux que je ne le suis maintenant ?
Je crois que deux hommes ne peuvent jamais parvenir au degré d’intimité complémentaire d’un homme et d’une femme. Deux hommes peuvent êtres les meilleurs amis du monde, mais c’est un arrangement souple par rapport à l’ajustement biologique – ou n’est-ce qu’un jeu de rôle réciproque ? – entre un homme et une femme. [...]
« Mais, même en jouant tous ces rôles, et avec les avantages annexes des contrastes, d’âge, de race, de fortune et de situation à l’égard du sida, deux hommes sont toujours incapables de secouer la routine de l’unisexualité. Un dîner d’hommes sans la moindre femme manque de pétillant. [...]

 

Mon Europe

 

Les premières nuits que je passai rue de la Goutte-d’Or, j’entendis des grognements et des hurlements terrifiants sortir de la chambre de Jean. Je découvris le lendemain matin au petit déjeuner, Gilles me servant de traducteur, que Jean avait ramassé un vieil Arabe dans les toilettes publiques sous les voies du métro, l’avait ramené à la maison et persuadé de le fister.

« Comment ! M’écriai-je. Etait-il sale ? »

Jean rit et répondit : « plus ou moins. J’ai dû lui faire prendre une douche. Il sentait comme un chameau après une semaine dans le désert. » Aucun odeur ne me vint immédiatement à l’esprit. J’était choqué que Jean ait pu convaincre un Arabe du quartier de faire quelque chose de si exotique – après tout, Foucault ne disait-il pas lui-même que le fist-fucking était la seule chose que le XXe siècle avait ajoutée au répertoire sexuel ? Et pourquoi confier une intervention obstétrique si délicate à un amateur ? [...]

 

 

Avec l’écrivain Larry Kramer et quatre autres homosexuels, je venais de fonder ce que nous avions appelé The Gay Men’s Health Crisis parce que nous voulions souligner que la maladie frappait les gays, pas les lesbiennes, et que c’était une crise, pas une situation permanente. Moi qui assimilais la libération personnelle à la liberté sexuelle, je ne voulais certainement pas réduire le nombre de mes rencontres. Quand j’entendis des leaders de la communauté parler de fermer les saunas et les backrooms, j’en attrapai des boutons.

Foucault se moqua de moi et Gilles (Barbedette) fit de même. « Oh, non, Edmund, dit Foucault. Laisse le soin aux Américains puritains d’inventer une maladie qui touche – qui tue ! – seulement les gays. C’est trop parfait. Peut-être que ça vous débarrassera de vos Noirs aussi.

-         A propos...

-         Non, non ! C’est trop parfait. Les gays et les Noirs ! » [...]

 

Mes blonds

 

Même maintenant, quand on me roule dans un tunnel de métal pour une scanographie et que je ne dois pas paniquer ni même crisper un muscle, je me médicamente aux souvenirs de T. me pissant dans la bouche ou de mon Ecossais préféré hochant la tête vers moi et disant à son amant : « pas encore, je veux le baiser encore un peu plus. » Lorsque je subis une intervention canalaire ou une pénible opération pour extraire une profonde verrue plantaire – à ces moments délicats, l’aimable professeur White est aussi calme et aussi souriant parce qu’il s’est drogué au souvenir d’être sodomisé par les deux bouts. Je pense parfois que je ne suis qu’un sexomane, totalement corrompu par une vie dévergondée, faite d’habitudes vicieuses. Mais à d’autres moments je me dis qu’il n’y a que le plaisir, les instants de plaisir, pour racheter la souffrance ou, pis, l’insipidité de cette vie, et parmi ces moments il y a lire Le Hussard sur le toit de Giono, en Provence, dans une maison sèche et tiède, tard dans la nuit, quand un vent léger commence à agiter le sommet d’un peuplier, que les Français appellent plus justement un tremble. Ou marcher [...]

 

 

 


Mon Genet

 

 

Puis arriva un silence d’une heure trente, soit la durée du film X, qui ce soir-là était vraiment hard, merci Canal. Le gentil gorille fit une pipe au méchant. Etre face à cette vérité me mettait mal à l’aise. Dans l’action, le méchant gorille me demanda si je le voulais, je refusai, alors, il me hurla tout transpirant de lui passer les capotes qui étaient dans l’armoire, et c’est férocement qu’il sodomisa le gentil gorille qui semblait prendre du plaisir. Ils étaient déjà bien plus haut que tous les ciels. A travers le sexe ils avaient vraiment réussi à s’évader.

Boumkoeur Rachid Djaïdani - Seuil

 

Mon Genet à moi tient bien peu de place : Le journal d’un voleur et Querelle de Brest. Je ne crois pas avoir vu une seule pièce de son théâtre pourtant tant joué, ou du moins, rien qui ne m’ait laissé une trace. Et encore, je suis venu à son Querelle de Brest, après le choc émotionnelle de Querelle [2] son adaptation par R.W. Fassbinder (1982), la beauté de ses interprètes Brad Davis et Laurent Malet, et de déhanchements fiévreux sur le titre culte d’Axel Bauer, Cargo de nuit (1983) avec son clip homo érotique réalisé par Jean-Baptiste Mondino.

 

 

 

L’homme en revanche, le délinquant, « l’enculé », le militant aux côtés des noirs et des arabes,  m’a toujours fasciné.

 

Un jour, deux copains hétéros, Paulo et Erik me rappelèrent que Genet avait réalisé un film sur l’amour des hommes en prison. Tous deux cinéphiles exigeants, chacun de leur côté, ils venaient de le voir en salle. Pas de dialogues, pas de musique, juste le silence et le désir des hommes durant 50 minutes.

 

Etonnants copains hétéros, capables d’aller voir un tel objet cinématographique ! Paulo intervenait alors en prison, était-ce aussi pour lui une manière de poursuivre son expérience parmi les reclus ? Etonnant Paulo, capable de te parler d’un jeune et nouveau collègue de travail d’une beauté agaçante (« il vous plairait »), s’agit-il seulement de la crainte d’une rivalité masculine écrasante ? Ou simplement peut-être l’heureuse évolution d’un homme qui aime les filles mais capable de remarquer la beauté de ses pairs et de la dire ?

 

 

En mai 2006, j’ai rejoint Gabriel qui était venu à Vienne pour le travail. Au MUMOK, au musée d’art moderne, encore sous le choc des salles consacrées aux actionnistes viennois, à la fin de notre visite, j’ai identifié sur un téléviseur placé à un mètre du sol, les images du « chant d’amour ». Pour bien le voir, il fallait que je m’installasse à côté d’une gardienne sinistre. Je renonçai.

 

Grâce à Arte (21 février 2007, 0.25 Court-circuit), j’ai enfin pu voir ce « chant d’amour » où il est question de fleurs, de fumée et de trous. Réalisé en 1947, on conçoit sans peine que les censeurs de l’époque aient pu en rester interdits.

 

 

 

Session de rattrapage avec une assez bonne bande son (les puristes détesteront) :

http://www.dailymotion.com/video/xczdr_genet-un-chant-damour

 

 

 

 

 

Puis je rencontrai Angela Davis, en 1991, qui me déclara spontanément, sans que je lui aie posé la question : « Genet était un travesti naturel. Il se défonçait au Nembutal et dansait pour les Panthères dans un déshabillé rose. Ça leur a fait du bien... ça les a décoincés un peu », ajouta-t-elle en riant. [...]

 

(NDC Genet avait alors soixante ans et en paraissait davantage)

Edmund White Mes vies - Plon

 


 

 

L’actionnisme viennois

 

Ce mouvement artistique d’avant-garde, né en Autriche dans les années soixante, marqué par la violence de ses manifestations regroupe des artistes tels que Hermann Nitsch, Otto Muehl, Günter Brus (vu au MACBA à Barcelone), Arnulf Rainer et Rudolf Schwartzkogler.

 

 

Les actionnistes font du sexe un des principaux instruments de leur rébellion. Le corps devient le matériau essentiel de l’art et s’exprime au cours de performances et de happenings où la nudité, le sang, le sperme mettent en jeu la provocation sexuelle. Le dégoût, la souffrance physique et l’agression font partie de ces rituels. (…) Marqué par l’expressionnisme et l’action painting, Brus rejoindra le groupe en 1964 ; il réalise des actions à forte connotation sadomasochiste, se livrant à des automutilations, symboliques puis réelles. Pornographie et scatologie sont transformées par lui en une violente critique à l’encontre d’une société autrichienne considérée comme hautement répressive et régressive. (…) Le mouvement qui se réfère fréquemment à Baudelaire, Nietzsche, Schiele, Kokoschka, Artaud et son « théâtre de la cruauté », part d’une maladie originelle de l’homme qui ne se guérirait que de manière homéopathique. En traitant le mal par le mal. »

 

Florence de Méredieu dans Le Siècle rebelle, dictionnaire de la contestation au XXe siècle chez Larousse.

 


[1] De manière très significative, je m’aperçois que mon premier article sur ce blog contient une citation de « La tendresse sur la peau » d’Edmund White : 1er contact avec la médecine

 

[2] Cf L'ami de toutes, l'amant d'aucune (Avoir un bon copain, Voilà c'qui y a d'meilleur au monde)

 

 

 

Rédigé par Thomas Querqy

Publié dans #livres, #culture gay, #Pologne, #touriste, #ciné-séries, #expos, #sex

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O
Alors vous êtes allés jusqu'en Pologne pour skier! C'est original.Je n\'oserai indiquer le temps nécessaire qu'il me faut pour atteindre la station de ski qui domine ma girouette.Le livre d'Edmund White j'en ai parlé il y a quelques temps de manière beaucoup plus restreinte que tu le fais (http://psykokwak.livejournal.com/8341.html) . J'ai bien aimé, notamment tout ce qui a trait à sa période parisienne, son travail sur Genet, ses rencontres avec des écrivains (Barbedette) , Foucault.A propos de Genet j\\\'avais été estomaqué en lisant Querelle par la beauté de la langue, même ressenti à la lecture de Notre dame des fleurs.Tu cites ce court métrage "un chant d'amour" découvert il y a déjà longtemps sur Arte ou peut être sur la 3 à une heure où les enfants devaient dormir!
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T
Qu'est-ce que tu veux, vos stations de Savoie sont devenus tellement chères qu'on a été obligé de délocaliser notre ski.<br /> J'avais lu ton compte-rendu de "Mes vies", je viens de le relire grâce à l'adresse que tu donnes. Entre parenthèses, pas trés confortable sur la durée de ne pas avoir un moteur de recherche sur son blog, ce qui est ton cas sur livejournal.com.<br /> Le portrait qu'il dresse de Barbedette ne rend ce dernier pas très sympathique . De l'écrivain, je ne connaissais qu'un livre "Mémoires d'un jeune homme devenu vieux", un journal, me semble-t-il, publié après sa mort à l'initiative de René de Ceccatty , qui l'avait accompagné dans la maladie.