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Publié le 24 Juin 2026

 

Photo Jagoda Bartus pour le Bonbon

 

Le nombre d'agriculteurs a énormément baissé en France depuis cinquante ans, mais il n'a pas encore suffisamment baissé. Il faut encore le diviser par deux ou trois pour arriver aux standards européens, aux standards du Danemark ou de la Hollande - enfin j'en parle parce qu'on parle des quotas laitiers, pour les fruits ce serait le Maroc ou l'Espagne. Là il y a un peu plus de soixante mille éleveurs laitiers; dans quinze ans à mon avis il en restera vingt mille.
Bref ce qui se passe en ce moment avec l'agriculture en France c'est un énorme plan social, le plus grand plan social à l’œuvre à l'heure actuelle, mais c'est un plan social secret, invisible, où les gens disparaissent individuellement, dans leur coin, sans jamais donner matière à un sujet pour BFM.

"Sérotonine" Michel Houellebecq 2019

Si nous voulons que tout reste tel que c’est, il faut que tout change.

"Le guépard" de Giuseppe Tomasi di Lampedusa (1958)

Véronique Sanson - Rien que de l'eau (1992)

 

Une canicule inédite au mois de mai

 

Ouf ! On respire de nouveau après dix jours de canicule estivale au mois de mai, avec des températures supérieures de 10 à 15°C par rapport aux normales saisonnières. Contrairement, à ce qu’ont affirmé certains médias climato-sceptiques et des publications foisonnantes sur les réseaux sociaux, il s’agit bien d’une situation inédite qu’a connu une partie de l’Europe. Cet épisode a par ailleurs contribué à faire du printemps 2026 le plus chaud jamais enregistré en France depuis 1900, avec une anomalie de + 1,7 °C par rapport aux normales de saison. L’année 2025 a aussi été la troisième année la plus chaude jamais enregistrée sur le continent européen selon le rapport du centre européen Copernicus, réalisé avec l'Organisation météorologique mondiale. Toutes les régions, notamment les plus septentrionales, sont touchées. Avec un réchauffement moyen de + 2,5°C par rapport aux niveaux préindustriels, l'Europe se réchauffe ainsi plus de deux fois plus vite que les autres parties du globe (on rappelle que l’ensemble des mesures des COP climat pour conserver la situation sous contrôle visait à maintenir le réchauffement de la planète sous la limite des 2 °C et si possible 1,5 °C par rapport à l’ère préindustrielle). Comme prévu dans les modèles du GIEC, ce réchauffement engendre sécheresses, stress hydrique, incendies, qui en s’accélérant et s’intensifiant accentuent le réchauffement, avec dans le même temps, par endroits de trop violentes précipitations, des gels printaniers...

D’ailleurs, le temps que j’achève ce billet, un nouvel épisode caniculaire est en cours en cette dernière semaine de juin, avec des maximales à plus de 40 °C sur une grande partie du territoire et des records absolus de températures.

 

La nature et les agriculteurs au front des conséquences du changement climatique

 

A chacun de ces épisodes anormaux, bien que normalement dénaturé par la vie urbaine, illico je compatis avec la nature et nos agriculteurs dont la survie et l’activité sont tellement dépendantes du climat. Je dois ainsi à mon frère Jonathan, qui travaille sur les problématiques agricoles dans sa région, de connaître « le cow-boy » de l’agroclimatologie, Serge Zaka, qui étudie l’impact du changement climatique sur ce secteur vital et les adaptations à prévoir dans un temps forcément long, il passe également pas mal de son temps à combattre les climato-sceptiques sur les réseaux sociaux, ce qui lui vaut de vivre sous protection policière après des menaces de mort répétées.

 

La terre vue du ciel, Charente, Yann Arthus-Bertrand années 1990

 

Désarroi et colère dans les campagnes

 

J’ai spontanément de l’empathie pour les malheurs des agriculteurs d’abord par gratitude parce que c’est à eux que nous devons d’échapper aux disettes et famines qu’ont connu nos ancêtres, quand bien même je découvre avec surprise la part croissante des produits agricoles importés dans nos assiettes (mais surtout en provenance de pays de l’UE). Nous leur sommes ensuite redevables de leur activité qui modèle de beaux paysages dans les campagnes et autres « services environnementaux ».

Enfin, je m’intéresse à leur sort aussi parce qu’il est impossible de ne pas savoir que le monde paysan va mal. On les dit épuisés, surendettés, tirant le diable par la queue, souffrant souvent de solitude et de stigmatisation, parfois malades des pesticides qu’ils épandent. Ils présentent ainsi un risque de se suicider 30% supérieur au reste de la population.

Dès lors, il n’est pas étonnant que leur nombre ne cesse de diminuer (entre 2010 et 2020, près de 100 000 exploitations ont disparu), c’est un secteur vieillissant : seuls 12 % des agriculteurs ont moins de 40 ans, car pour 3 agriculteurs qui partent, on compte 1 jeune qui s’installeLe renouvellement des générations en agriculture n’est pas le moindre défi à relever dans ce secteur vital.

Si le changement climatique est bien couvert par le système politico-médiatique, son impact sur l’agriculture et les adaptations nécessaires le sont assez peu, encore moins la part de responsabilité du modèle agricole intensif et de nos préférences de consommation sur ce changement climatique. Pour autant, politiques et médias se font bien régulièrement l’écho du mal-être paysan, des réguliers coups d’éclats violents d’agriculteurs « en colère », toujours pris en tenailles entre leurs coûts qui flambent et des prix d’achat insuffisants, subissant de plein fouet les catastrophes naturelles et les épidémies animales (épizoties) qui s’enchaînent de plus en plus rapidement, sans oublier les contraintes réglementaires environnementales et la lourdeur des procédures administratives en provenance de Bruxelles qu’ils vouent aux gémonies.

Ces dernières années, la colère des agriculteurs s’est exprimée dans une bonne partie des pays européens. « Si l'élément déclencheur varie d'un pays à l'autre, tous demandent de meilleurs revenus et une simplification des normes. »

 

Cyrille, agriculteur, 30 ans, 20 vaches… un film documentaire de Rodolphe Marconi (2020)

 

Des exploitations plus ou moins sous perfusion d’aides de la PAC soumises à des conditions environnementales

 

Nombre de ces normes européennes que dénoncent les agriculteurs ont pour contrepartie des aides qu’ils perçoivent de la Politique Européenne Commune (PAC) sans lesquelles ils ne pourraient survivre. En effet, aujourd’hui, la PAC conditionne son soutien à leur revenu au respect de critères de « bonnes conditions agricoles et environnementales » (BCAE). De plus, 20 % des sommes allouées visent à favoriser le développement rural, notamment les mesures agro-environnementales et climatiques, comme les mesures d’accompagnement des agriculteurs s’engageant dans la transition agroécologique (réduction des engrais et des pesticides, etc).

Les agriculteurs français en restent de loin les plus gros bénéficiaires, pour la simple et bonne raison qu’en 2024, la France demeure la première puissance agricole de l’Union européenne avec 17 % de la production de l’UE, et un solde du commerce extérieur agroalimentaire qui tend toutefois à s’amenuiser (il était tout juste excédentaire en 2025). Selon l'INRAE, les aides de la PAC représenteraient en moyenne 74 % du revenu des agriculteurs français en 2021. Les éleveurs bovins ou les céréaliers (maïs, soja, blé) en sont les plus dépendants, l'horticulture, le maraîchage, la viticulture, les productions porcine ou avicole, beaucoup moins, voire pas du tout. Ainsi, la plus grande partie du secteur agricole (sur)vit sous perfusion de subventions (« seuls 2 à 3 % des agriculteurs pourraient vivre sans les subventions européennes»), mais de manière très inégalitaire puisque 51 % des subventions européennes sont perçues par les 20 % des agriculteurs français qui possèdent 52 % des terres agricoles. Et ces inégalités sont encore plus visibles au niveau européen où la taille moyenne des exploitations est bien plus grande  : 20 % des agriculteurs possédant 83 % des terres agricoles, perçoivent 81 % des aides (source touteleurope.eu).

 

Un secteur agricole très concentré dans certaines spécialités

 

En effet, en France, « la moitié des exploitations valorisent une superficie qui n’excède pas 36 hectares tandis qu’un quart en cultive plus de 93. Une exploitation agricole sur deux est désormais spécialisée en production végétale. La baisse du nombre d’exploitations est plus marquée pour les filières d’élevage. Avec l’agrandissement régulier des structures, les très grandes exploitations valorisent désormais 36 % du territoire agricole et mobilisent 38 % du volume de travail agricole. Quasi inexistantes dans les élevages de bovins viande ou d’ovins-caprins, elles représentent plus de la moitié des exploitations spécialisées en porcins et volailles et près de 2 exploitations sur 10, toutes productions confondues. À l’opposé, les petites exploitations rassemblent près d’un tiers des exploitations mais n’exploitent que 7 % de la superficie agricole utilisée en mobilisant 12 % de l’emploi agricole. Les petites exploitations restent majoritaires en cultures fruitières et en élevage ovin-caprin, mais se raréfient dans les élevages de bovins laitiers ou de porcins. » (source INSEE, mars 2019).

 

Gaspard Koenig à la Grande Librairie pour son livre "Aqua"

 

Un modèle agricole productiviste dans l’impasse

 

L’agriculture française doit son rang de 1ère puissance agricole de l’UE, exportatrice, au modèle productiviste importé des États-Unis au sortir de la 2e guerre mondiale, avec l’aide du Plan Marshall puis de l’Europe. Ce modèle à forts rendements a conduit à l’industrialisation de l’agriculture, une agriculture intensive sur grandes parcelles (remembrement, suppression des haies, concentration des exploitations), la mécanisation des tâches, l’utilisation intensive d’engrais et de pesticides, l’importation de nourriture animale, et de l’élevage hors sol. Or l’agriculture productiviste, et l’élevage industriel qui lui est associé, se trouve dans une impasse funeste, en premier lieu en raison de son impact sur l’environnement : l’effondrement de la population d’insectes en Europe, plus généralement l’érosion de la biodiversité, la contamination des sols et de l’eau, et une contribution importante au dérèglement climatique. En effet, sur ce dernier point, on estime à 20 % la contribution de l’agriculture aux émissions de gaz à effet de serre (GES), responsables du réchauffement climatique et de la pollution atmosphérique, dont près de 60 % des émissions proviennent de l’élevage, et en particulier des bovins, 27 % de l’usage des engrais et 13 % de celui des engins agricoles.

De même, l’élevage industriel, notamment hors-sol, malgré les recherches sur la biosécurité, est une cause majeur de propagation d’agents pathogènes entraînant des épizooties, auquel se rajoute le sujet de la souffrance animale.

Les agriculteurs sont les premières victimes de ce modèle qui ne profite qu’à un petit nombre de très gros exploitants, par les effets des intrants sur leur santé, comme l’endettement et la dépendance aux groupes agro-industriels en amont et en aval de la filière (source Géoconfluences ENS Lyon).

Ce modèle productiviste a requis la mise en place de tout un écosystème : des coopératives agricoles qui n’ont cessé de se concentrer, représentant trois agriculteurs sur quatre, une marque alimentaire sur trois et 70 % de la production agricole française, le Crédit Agricole et Groupama pour le financement des investissements et l’assurance, en amont, les fournisseurs de matériel agricole, semences, engrais, pesticides, produits et services vétérinaires, toujours des géants mondiaux, et en aval, l’industrie agroalimentaire qui exporte, ainsi que la grande distribution alimentaire.

"Petit paysan" réalisé par Hubert Charuel, avec Swann Arlaud, Sara Giraudeau, Bouli Lanners (2018)

Un monde agricole prêt pour un nouveau modèle mais avec un soutien massif de la société et des pouvoirs publics

 

Pourtant, en 2024, une grande enquête auprès des agriculteurs à l’initiative du think tank Shift Project atteste qu’ils sont pleinement conscients du problème. Leurs principaux sujets de préoccupation sont le changement climatique (86%), le prix de l’énergie (70%) et les risques liés aux produits phytosanitaires (75%). Ainsi, la très grande majorité des agriculteurs sont prêts à accélérer la transition environnementale de leur secteur : plus de 80 % des répondants souhaitent adopter des pratiques agronomiques plus durables, et seulement 7 % déclarent ne pas souhaiter s’engager ou accélérer la transition de leur exploitation.

L’enquête révèle aussi que les agriculteurs ne pourront pas mener cette transition sans une vision claire pour l’avenir du secteur et sans un soutien massif de la société et des pouvoirs publics : 86 % des répondants réclament des objectifs clairs et stables, et 87 % posent une condition financière pour s’engager ou accélérer leur transition, en particulier en étant rémunérés pour le services environnementaux rendus, et en étant protégés contre une concurrence internationale qu’ils jugent déloyale. 77 % souhaitent en outre une mise en œuvre décentralisée qui permette de prendre en compte les spécificités régionales. (Source : communiqué de presse pour « la grande consultation des agriculteurs » pour le Shift Project).

Dès lors, il est permis de s’interroger sur le décalage entre les résultats de cette grande enquête et ce qui est dit du monde agricole dans la sphère politico-médiatique. A cet égard, dans l’enquête du Shift Project, 87 % des agriculteurs disaient se sentir mal représentés dans le débat public.

 

La contradiction entre les ambitions écologiques affichées par l’Europe en matière d’agriculture, la nécessité d’une certaine souveraineté alimentaire, et le modèle des marchés agricoles mondialisés qu’elle promeut

 

La nécessité de passer d’un modèle productiviste qui n’est plus tenable à un nouveau modèle agricole intégrant les contraintes écologiques, est défendu par l’UE. Néanmoins, dans le même temps, l’Europe réduit le budget des aides de la PAC, alors que convertir les exploitations requiert un fort soutien pendant plusieurs années (« entre 2003 et 2023, la valeur des aides directes a baissé de 37% », lesquelles représentent plus de « la moitié du revenu agricole dans la moyenne européenne », avec de nouvelles baisses prévues pour 2028-2034), et elle accroît la concurrence pour le secteur agricole, souvent déloyale de la part de pays ne respectant pas les normes européennes, en signant des traités de libre échange comme celui avec le MERCOSUR, ou en autorisant l’importation sans droits de douane en provenance de l’Ukraine, ce qui a déstabilisé le marché des céréales, des œufs, du sucre ou des poulets, en particulier en Europe Centrale. Comment alors ne pas être d’accord avec les économistes Thierry Pouch et Aurélie Trouvé (députée La France insoumise) qui constatent, dans une tribune publiée dans le quotidien Le Monde, la contradiction entre les ambitions écologiques affichées par l’Europe en matière d’agriculture, la nécessité d’une certaine souveraineté alimentaire, et le modèle des marchés agricoles mondialisés qu’elle promeut ?

 

André Ramseyer par Gustave Roud, Jorat, canton de Vaud, Suisse, années 1940

 

L’agriculture biologique stoppée dans son élan

 

La demande de produits bio et les incitations fortes de l’UE ont permis la croissance de la production bio en France, avec en 2024, 15 % des fermes engagées dans le bio (elles étaient moins de 4 % en 2010), 16 % de l’emploi agricole, et 10 % des surfaces agricoles, ce qui nous place dans la moyenne européenne, loin derrière l’Autriche dont plus d’un quart des terres agricoles sont cultivées en respectant les critères européens de l’agriculture biologique, et 23 % d’exploitations agricoles biologiques. Malheureusement, les prix de détail trop élevés des produits bio en raison des sur-marges de la grande distribution dans un contexte de baisse du pouvoir d’achat, ont fait chuter les ventes, d’autant que la surface de vente allouée à ces produits a baissé en conséquence, ce qui a conduit à la situation aberrante d’une production conventionnelle mieux rémunérée que celle des produits bio. A cela s’est rajouté une crise de confiance dans le bio consécutive à l’industrialisation de sa production et de sa distribution, que raconte également le documentaire « Bio, la crise de foi » réalisé par Rémi Delescluse diffusé sur arte.tv l’an dernier (disponible désormais en vod). La conséquence ne s’est pas faite attendre, un certain nombre de petits exploitants ont abandonné la culture/élevage bio, conduisant à une baisse de 2 % des surfaces en agriculture biologique et à un recul des surfaces en conversion de 30 %. Tant et si bien que la ministre de l’Agriculture a reconnu que les fonds de l’UE destinés à accompagner les conversions au bio n’étaient pas pleinement utilisés : Après 257 millions d'euros de reliquats en 2023-24, l'année 2025 a vu s'établir un nouveau record d'argent non dépensé à 150 millions d'euros sur un an. La Fédération des agriculteurs bio (FNAB), regrette "une aide conversion cinq fois plus dotée que l'aide au maintien" et appelle "les régions et l'État à flécher les reliquats 2025 vers les fermes installées en agriculture biologique".

 

Les causes multiples d’une transition environnementale du secteur agricole à la peine

 

Le changement de modèle de production agricole est un projet au long cours, complexe car structurel : il impacte l’ensemble d’une filière aux multiples activités et acteurs, au pouvoir de lobbying très inégal, aux intérêts pas toujours convergents, requérant de nouvelles compétences, et un soutien financier pléthorique. Le changement est d’autant plus difficile à obtenir que le secteur agricole prend de plein fouet le dérèglement climatique et enchaîne les crises. Pour le défendre et le mener à bien, la gouvernance de la transformation est essentielle, tout comme celle de la représentation et de l’implication des différents acteurs, en premier lieu, les agriculteurs.

 

La terre vue du ciel, champs de tulipes aux Pays-Bas, Yann Arthus-Bertrand années 1990

 

Des syndicats agricoles majoritairement opposés au changement de modèle

 

L’unité du monde agricole que nous renvoie souvent le traitement politico-médiatique des sujets agricoles et la cogestion de l’agriculture des pouvoirs publics avec la FNSEA est un mythe : « Les viticulteurs de régions canoniques du vin, ou les grands céréaliers des régions les plus productives, n’ont pas grand-chose à voir avec les petits éleveurs, les maraîchers ou ceux qui pratiquent une agriculture alternative » (source INRAE).

Or, d’aucuns s’accordent à dénoncer comme facteur de blocage, la cogestion de l’agriculture par l’État et l’alliance FNSEA/JA (respectivement 212 000 et 50 000 adhérents revendiqués), la première force syndicale agricole en France, « qui prône une agriculture productiviste, intensive et mécanisée, conquérante sur les marchés français et à l’étranger.  [...] Le syndicat s’est historiquement opposé à certaines mesures de protection de l’environnement, comme la réduction de l’usage des pesticides, ou l’interdiction du glyphosate » (Source : Le Monde).

Cette cogestion remonte aux années d’après-guerre de modernisation de l’agriculture française et des négociations avec l’Europe. Le mode de scrutin majoritaire aux élections professionnelles assure à la FNSEA une surreprésentation dans la gouvernance et une assise financière (régulièrement dénoncée par les syndicats minoritaires qui ont du mal à avoir droit au chapitre). Dés sa création, les actions coup de poing violentes contre l’État pris à parti de la FNSEA ont installé une culture de l’impunité dans le monde agricole.

Les dernières élections aux Chambres d’agriculture, confirment toutefois la percée de la Coordination rurale (30%) au détriment de la FNSEA/JA (47%) et la stabilité des suffrages accordés à la Confédération Paysanne ( 20 % d’élus aux dernières élections).

La Coordination Rurale, créé en 1992 dans le Gers, comptant 15 000 membres dont une partie sympathisants de l’extrême droite, productiviste et « anti-écolo », est également coutumière de méthodes violentes, voire illégales, pour s’opposer au libre-échange, aux réglementations, et défendre « l’arrêt de la marche forcée vers le bio ».

La Confédération Paysanne (10 000 membres) est ainsi le seul syndicat d’agriculteurs à défendre une « agroécologie », autrement dit une agriculture écologique. Généralement situé à gauche de l’échiquier politique, même si sa base est diverse, il représente de petits exploitants se sentant fortement marginalisés par les politiques agricoles et/ou engagés dans l’agriculture biologique, dont une partie n’est pas issue du milieu agricole à l’origine. Minoritaire au sein des chambres d’agriculture, le dialogue avec les pouvoirs publics dépend beaucoup du gouvernement en place.

 

22 juin 1961, Marcel Léon et Alexis Gourvennec relaxés de leur procès et portés en héros dans les rues de Morlaix

 

Des syndicats peu ou pas représentatifs de la très grande majorité des exploitants et salariés agricoles

 

Au final, l’agriculture en France est majoritairement représentée par trois syndicats défendant le modèle productiviste et se mobilisant contre la plupart des mesures environnementales le contraignant. Une ligne politique pour le moins en décalage avec les résultats de la grande consultation des agriculteurs du Shift Project en 2024, qui nous autorise à nous interroger sur la représentativité des syndicats d’agriculteurs.

Ne trouvant rien à ce sujet en fouillant le web, j’ai interrogé l’IA générative française « le chat » de Mistral, qui a commencé par confondre exploitants agricoles et salariés agricoles (taux de 5 à 10%), avant de me fournir sur relance un taux de syndicalisation de 5 à 6 % des exploitants agricoles non salariés, avec pour source à l’appui un article dans lequel il ne figurait pas, autrement dit cette fourchette sortait de nulle part. Cocorico ! L’IA made in France, ce n’est pas encore ça. Un nouveau prompt sur Copilot de Edge (Microsoft) donne une réponse plus fournie et a priori plus proche de la vérité : cette statistique n’existe pas, « le taux d’adhésion syndicale des exploitants agricoles serait faible, probablement bien inférieur à 20 %, et souvent estimé autour de 10 % ou moins.  Ce chiffre n’est pas officiel, mais il est cohérent avec :

  • la faible syndicalisation générale en France,

  • la structure très individualisée du travail agricole,

  • la fragmentation syndicale (FNSEA, Coordination rurale, Confédération paysanne). »

 

 

Cavale, 1975 | ph. Jean Daniel Cadinot [1944-2008]

 

Les pressions de l’agrobusiness et de la grande distribution en faveur du statu quo

 

La pression infernale mise par la grande distribution en position dominante, sur les industriels de l’agroalimentaire et sur les agriculteurs dans ses négociations commerciales ne date pas d’hier, les mesures prises par le législateur n’y font rien : le partage de la valeur ajoutée est scandaleusement défavorable aux agriculteurs et aux industriels de l’agroalimentaire : sur 100 euros de valeur alimentaire, 8 reviennent à l’agriculteur, 14 à l’industriel, et 40 au distributeur (Commission d’enquête sénatoriale sur les marges des industriels et de la grande distribution, mai 2026). La faute notamment à sa politique de prix et de marge dans un contexte de guerre des prix, déjà vu sur le bio, qui consiste à sur-marger sur les produits français et bio que les consommateurs réclament, et vendre à prix coûtant des produits importés. Cette situation favorise les importations et le maintien d’une agriculture productiviste intensive.

L’agro-business qui a besoin de faire tourner son outil industriel, verrouille aussi efficacement le système grâce à son lobbying auprès des politiques et des institutions européennes.

 

A l’évidence, un certain nombre de ces acteurs n’ont pas intérêt à des bouleversements d’ampleur. Plus d’autonomie technique et financière des paysans, moins d’intrants, d’élevage hors-sol, d’intermédiaires, de circuits longs, de plats transformés ? Cela fragiliserait, dans des proportions variables, ceux qui vendent des pesticides au cultivateur et du jambon premier prix au consommateur. Cela mettrait en péril des milliers d’emplois… mais en créerait d’autres, à en croire plusieurs études publiées à ce sujet.
Les industriels bretons du secteur n’ont pas tous, cependant, la même philosophie ni les mêmes stratégies. Si certains d’entre eux revendiquent des démarches ambitieuses de progrès social et environnemental, d’autres se contentent d’un verdissement de façade ou n’essaient même pas de se prétendre « en transition ». Beaucoup contribuent au financement d’une ou de plusieurs des huit organisations régionales connues pour mener des actions de lobbying globalement en faveur du modèle dominant.
 

« En Bretagne, la face cachée de l’agrobusiness », Nicolas Legendre,  série dans le Monde, avril 2023

 

Devant le magasin Intermarché, la confédération paysanne de la Drôme a installé un enclos avec des moutons, puis a distribué des tracts pour protester, 3 avril 2026, photo Virginie Marin Aubert

 

Violence dans les champs

 

De son enquête de sept années sur le système agro-alimentaire et la dérive productiviste de l'agriculture en Bretagne, Nicolas Legendre, fils d’agriculteur breton, a fait aussi un livre « Silence dans les champs », pour lequel il a obtenu en 2023 le prix Albert-Londres, et un documentaire avec Magali Serre, « Violence dans les champs », visible actuellement sur france.tv.

Le film démontre avec une grande efficacité que « le système agro-industriel productiviste serait fondamentalement dysfonctionnel d'un point de vue humain, économique, social et environnemental, notamment car ce modèle s'appuierait depuis son avènement, dans les années 1960, sur une logique de loi du plus fort. Ce système engendrerait diverses formes de violence, d'abord à l'encontre des paysans eux-mêmes, et perdurerait notamment grâce à elles» (source Wikipédia).

 

Les centaines de propos recueillis — en majorité anonymes pour des raisons de sécurité — font état de menaces et d’intimidations à l’encontre des agriculteurs bio et des syndicalistes dissidents, signalent malversations financières, népotisme, cumul éhonté des fonctions et des mandats… « Les moyens de pression sont importants, et ceux qui résistent peuvent s’en prendre plein la gueule », confie une source. L’agriculteur apparaît comme la première victime de cette impasse productiviste ; mais les pontes de l’agro-industrie, appuyés par leurs relais politiques, lui désignent un bouc émissaire, l’« écolo »…
 

Cédric Gouverneur, à propos de l’enquête « Silence dans les champs » le Monde diplomatique, novembre 2024

 

 

photo Gustave Roud, Jorat, canton de Vaud, Suisse, années 1940

 

La science, les ONG et l’opinion face aux lobbys : la marche arrière emblématique des propositions de loi Duplomb sur les néonicotinoïdes

 

L’état que nous venons de faire des rapports de forces entre acteurs du secteur agricole, où prévaut la loi du plus fort, peut s’illustrer par la difficulté à faire interdire l’ensemble des pesticides néonicotinoïdes, à l’origine du déclin des abeilles et autres pollinisateurs, qui causent d’importants dommages sur la biodiversité. En France, le feuilleton toujours en cours de la proposition de loi Duplomb, qui revient après une pétition citoyenne ayant recueilli plus de 2 millions de signatures et la censure par le Conseil Constitutionnel en août 2025 de sa première version.

L’autorisation d’utilisation « de manière encadrée dans le temps » d’un de ces pesticides, l'acétamipride, le seul néonicotinoïde non interdit par l’UE (merci l’Europe de nous faciliter le travail), est réclamée principalement par des cultivateurs de betteraves à sucre, fournisseurs de sucreries et distilleries, de pommes, de noisettes et de cerises. Ils se prévalent de l’autorisation européenne qui leur fait subir une concurrence déloyale et de l’absence de solution de traitement alternatif, alors que dès 2019, selon un groupe de travail de l’ANSES, dont certains chercheurs de l’INRAE, il existe de nombreuses alternatives aux néonicotinoïdes, chimiques et non chimiques.

Ainsi, pour son émission « la tête au carré » sur France Inter consacrée à cette affaire, Mathieu Vidard a eu la bonne idée d’inviter un agriculteur nouvellement à la retraite qui gérait une exploitation céréalière de 380 h dans l’Aube (un « gros » donc) « en agriculture conventionnelle raisonnée ». Le témoignage de ce qui a été sa démarche pour une transition agroécologique est inspirant : bien que betteravier, il a arrêté l’usage des néonicotinoïdes dès 2015 (donc avant l’interdiction en France en 2018), pour d’autres alternatives seulement quand c’était nécessaire, notamment parce qu’avec son rucher constitué depuis 2007 pour la pollinisation et ses observations, il était sensibilisé au sujet.

Pour la transition agroécologique de son exploitation, il s’est aussi beaucoup appuyé sur le réseau CIVAM, des groupes d’agriculteurs et de ruraux qui y travaillent de manière collective.

 

Le garçon qui faisait danser les collines (DJ Ahmet), film réalisé par Georgi M. Unkovski, avec Arif Jakup, Agush Agushev, Dora Akan Zlatanova

 

Au sommet de l’État, la transition écologique n’est toujours pas une priorité, pas plus qu’au sein du reste du personnel politique


Au sommet de l’État, le terme même d’« écologie » a disparu des « éléments de langage » du Premier Ministre, ... alors l’agroécologie ! Au lendemain de la canicule inédite de la fin du mois de mai, 163 millions d’euros de crédits du « fonds vert » créé en 2023 pour soutenir les collectivités territoriales dans leurs investissements au service de la transition écologique, déjà en forte baisse depuis 2025 (2,4 milliards d’euros en 2024 contre 837 millions votés pour 2026), sont annulés ou gelés par le gouvernement Lecornu, pris dans la nécessité de montrer sa volonté de contenir des finances publiques encore davantage à la dérive depuis le fiasco de la guerre stupide déclenchée par Donald Trump et Benjamin Netanyahu en février. Des arbitrages budgétaires qui disent la difficulté de gouverner avec de telles contraintes financières, mais qui parlent d’eux-même.

En ce qui concerne l’agriculture, les voix de l’écologie l’emportent rarement face aux lobbys agricoles et agro-industriels, a fortiori dans des gouvernements de droite. « Le Ministère de l’Agriculture et celui de la Transition écologique ne marchent pas main dans la main, le second est souvent contraint de s’effacer ou de suivre le même chemin ». Ainsi, la ministre de la transition écologique, Monique Barbut, vient de dénoncer dans le projet de loi agricole, « des reculs pas acceptables » sur l’eau, le loup et les pesticides. Une opposition plus ferme que celle de la ministre de l’agriculture Annie Genevard qui craint que la réintroduction dérogatoire des deux pesticides néonicotinoïdes, l’acétamipride et le flupyradifurone, alors que le Conseil constitutionnel a censuré cette mesure de la loi Duplomb en août dernier, puisse « compromettre l’adoption de ce texte », sans pour autant désavouer la mesure sur le fond.

 

Face à des attaques répétées venues de la droite et de l’extrême droite, il ne se trouve plus grand monde pour défendre l’écologie. « Il y a le sentiment répandu qu’il n’y a rien à gagner en étant écolo, voire qu’il y a plus à gagner en conflictualisant sur ce sujet », considère Théodore Tallent, doctorant au Centre d’études européennes et de politique comparée à Sciences Po et enseignant en science politique. « Ça devient un thème aussi binaire que l’immigration », critique Corinne Lepage, qui publie, fin juin, « Le Discrédit écologique. Ou comment sortir du backlash ». Pour l’heure, rares sont les candidats à la présidentielle à s’emparer de la question, alors que le seuil symbolique de + 1,5 °C de réchauffement moyen de la planète pourrait être atteint autour de 2030. Soit pendant le prochain quinquennat.
 

L’invisibilité de Monique Barbut [...], par Raphaëlle Besse Desmoulières, Le Monde 16/6/26

 

Les attaques répétées venues de la droite et l’extrême droite contre la transition écologique s’observent malheureusement dans tous les autres pays d’Europe, ainsi que dans les décisions au sein des institutions européennes.

Nous reste-t-il alors encore des raisons d’espérer que la transition agroécologique devienne une priorité politique transpartisane, avant qu’il ne soit trop tard ?

Comme vous pouvez le constater, ce n’est pas gagné. Pour l’instant, sur l’échiquier politique français, même si on ne les entend pas souvent à ce sujet, la France Insoumise est le seul parti politique à porter un projet agroécologique. Chez EELV, le projet a disparu, noyé dans son militantisme néo-féministe victimaire et revanchard et autres sujets que la droite qualifie de « woke », « ligne politique » parfaitement exprimée dans le choix de la photo de la page d’accueil du site web où posent 7 femmes avec un seul homme (coupé) au premier plan, et 3 hommes derrière sans visage visible (on devine que l’un d’eux est métis). Quant à « la meute » autour du vieux tribun JLM et son Agrippine, comment la croire capable de piloter cette transition agroécologique en l’état de son incapacité avérée à faire les compromis que requiert la démocratie à l’Assemblée Nationale, et cette manière toute stalinienne de fonctionner autour du chef ?

 

Chasseur d'orages Serge Zaka 2020 Weather Photographer of the Year

 

De catastrophes peut-il naître une nouvelle Union sacrée ? Vous pouvez toujours poser ces questions à une IA générative… en ayant présent à l’esprit son coût environnemental colossal et... sous-évalué (électricité et gaz à effet de serre, eau, matériaux rares et pollution électronique)… et son impact sur… le changement climatique.

Ainsi, quand j’ai appris la promesse d’investissements étrangers en France de 80Mds€ liés à l’IA (dont les 45Mds€ d’ici 2031 de la part du japonais SoftBank pour la construction de datacenters), la dissonance cognitive m’a gâché le plaisir, d’autant que je ne parviens toujours pas à trouver une seule raison de partager l’enthousiasme de cette course folle à l’IA dans laquelle nous nous trouvons entraînés, encore moins après avoir lu l'essai pamphlétaire  « Sanctuaires » d’Abel Quentin.

J’y ai notamment découvert Jacques Ellul, philosophe, historien du droit, sociologue, et théologien protestant, sa critique de l’emprise technologique et du « technosolutionnisme », qu’illustre parfaitement le TTSO du 3 juin, qui après avoir annoncé les promesses de « Choose France » deux jours avant, déroule des expérimentations de datacenters flottants sur des fleuves ou dans l’océan qui pourraient permettre de réduire la pression foncière, de produire de l’électricité décarbonée et d’utiliser l'eau comme ressource naturelle de refroidissement, mais qui vont sans doute produire de nouveaux problèmes, qui vont engendrer de nouvelles solutions techniques, sans qu’on ne se donne une seule fois le temps de réfléchir au sens de tout cela.

Bah ! Quand viendra le temps des conditions extrêmes, si ces agents conversationnels fonctionnent encore, on pourra toujours leur demander leur avis.

 

photo Gustave Roud, Corps de paysans, Jorat, canton de Vaud, Suisse, années 1930-1960

 

Bel épi (l'acteur italien Giuseppe Claudio Insalaco photographié par Andrea Morani)

 

Troye Sivan - Rush (2024)

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