En avoir ou pas

Publié le 7 Mars 2008

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Le prince Mony et Cornaboeux avaient pris place dans l'Orient-Express; la trépidation du train ne manqua point de produire aussitôt son effet. Mony banda comme un Cosaque et jeta sur Cornaboeux des regards enflammés. Au-dehors, le paysage admirable de l'Est de la France déroulait ses magnificences nettes et calmes. Le salon était presque vide ; un vieillard podagre, richement vêtu, geignait en bavant sur Le Figaro qu'il essayait de lire.
 
Mony, qui était enveloppé dans un ample raglan, saisit la main de Cornaboeux et, la faisant passer par la fente qui se trouve à la poche de ce vêtement commode, l'amena à sa braguette. Le colossal valet de chambre comprit le souhait de son maître. Sa grosse main était velue, mais potelée et plus douce qu'on n'aurait supposé. Les doigts de Cornaboeux déboutonnèrent délicatement le pantalon du prince. 
Ils
saisirent la pine en délire qui justifiait en tous points le distique fameux d'Alphonse Allais :
 
   La trépidation excitante des trains
   Nous glisse des désirs dans la moelle des reins.
 
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Portrait prémonitoire de Guillaume Apollinaire - De Chirico 1914


Pour les nostalgiques d’une époque bientôt révolue, snober le TGV (de toute façon, il n’y a pas le choix), monter dans le train couchette Paris Austerlitz – Briançon. Rien n’a changé, depuis ce premier wagon-lit qui nous amena l’année de nos 16 ans, à Rome, mes petits camarades et moi, le prof de latin et l’aumônier, si ce n’est le prix du billet devenu complètement extravagant.
Ce soir-là, je rejoignais Paul, ses filles et Sarah dans une petite station de ski du Queyras. Sans mon pauvre Gabriel envoyé par son employeur à l'autre bout de la planète, en Corée.
 
J’appréhendais un peu la promiscuité du compartiment. Comment choisir entre des parents le plus souvent dépassés par leurs mômes tyranniques et geignards et une bande d’ados forcément en goguette ?
De toute façon, tu ne choisis pas : ce fut une mère de famille souriante et quatre jeunes garçons portant bonne bouille pour garde du corps. Bonne pioche !
 
Des passagers dans l’ensemble très BCBG, un rien en décalage avec la relative vétusté du train. Plus blonds que bruns. Bien élevés : Antonin ou Grégoire (rien que les prénoms, c’est tout un programme, on peut aussi entendre appeler Edouard dans le couloir), l’un des deux fils de la mère énergique a accepté, sans trop de difficulté d’abaisser le volume des Simpsons que les quatre regardent sur l’écran de son portable depuis leur couchette. Bien agréable les beaux quartiers chaperonnés !
 
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L'homme blessé (détail) -Courbet

 
J’ai déjà pris cette ligne de jour, du moins dans sa section Valence – Briançon. Un vrai petit « train-train » du Far West, (« ta ta taa, ta ta taa, ta ta taa » fait le train sur les rails) qui traverse lentement de très beaux paysages, notamment ceux du Diois et du Gapençais.
 
Je dors comme un loir, que ce soit dans mon lit, ou encore là, avec maman et ses quatre garçons. Une chance énorme. Bon, du discontinu mais le rendormissement fut immédiat. J’ai bien eu un peu froid (la faute à la seule nouveauté depuis mon adolescence : un sac à viande/ « couette » trop léger pour le combiné slip et tee-shirt de nuit que j’ai mis).
C’est ainsi reposé que j’ai entendu les premières annonces d’arrêts en gare au haut parleur et que j’ai trouvé au lever les cimes enneigées et ensoleillées.
Magique wagons-lits ! Tu t’endors le soir et le matin, hop, tu te retrouves au pied des montagnes. Rien que pour ça, j’espère bien qu’on ne supprimera jamais les trains couchettes.
 
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Les vacances (scolaires) près de chez soi, c’est l’expérience renouvelée de la différence en société : un homme sans femme et sans enfants... Et depuis peu peut-être, celle d’un manque, celui de ne pas avoir eu des enfants.

Dans notre hôtel, toute la vie sociale tourne autour des enfants et des couples qui en ont la charge. Comment vit cela Sarah ? Sans doute moins bien que moi, puisque je suis plus riche qu’elle d’un compagnon et que je n’ai pas à regretter la maternité, qui, comme elle me l’a dit elle-même, est l’expérience unique qui « fait la femme ».

Sur les pistes, j’observe parents et enfants, petits et grands et joue aux devinettes : quel âge à ce grand dadais ? Allez ! 20 ans ? J’imagine qu’il pourrait être mon fils. Je l’aurais eu à 25 ans. Vraisemblable. Et cette petite rigolote ? 10 ans ? Je l’aurais faite à 35 ans, ça marche encore...
 
 
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Cornélia mère des gracques - SPJ Cavelier (Musée d'Orsay)

 
Oui, l’envie d’enfants (rien de très aiguë, je vous rassure), m’est vraiment venu sur le tard. Je comprends mieux rétrospectivement la frustration exprimée, il y a déjà quelques années, par Goran et Fernando (qui nous ont devancé en âge), après s’être vus privés du jour au lendemain et sans explication, de la compagnie de Michaël, le fils sans père d'Amako, qu’ils avaient en quelque sorte adopté.
Parce qu’on a toujours besoin de comprendre, ils se sont demandés si la mère ne voulait pas tout simplement tenir à distance son fils qui grandissait de leur homosexualité.
 
Très tôt, j’ai intégré la stérilité de l’homosexuel. En effet, que disent encore les parents à qui un fils révèle son homosexualité ? « Le plus dur est de penser que tu ne nous donneras  pas de petits-enfants ». Je ne me rappelle plus si mes parents me l’ont dite, mais le fait que je sois issu d’une famille nombreuse a dû alléger la pression parentale de descendance.

Très tôt, j’ai positivé de ne pas avoir à passer une grande partie de mon temps à m’occuper de mes enfants : « j’en ferai autre chose... c’est une autre manière de vivre sa vie, élever un enfant exige tellement de temps, et puis le concevoir, je ne me sens pas capable ... »
A la réflexion, je me trouvais également bien trop déséquilibré, imparfait, inachevé, pour envisager un seul instant d’élever un enfant, de lui transmettre quoi que ce soit (Quand je pense que mes parents m’ont eu à l’âge de 22 ans !)
La vie était bien faite : pédé et pas un seul instant l’envie de passer du temps avec une progéniture !
 
 
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La mort d'Abel - Vincent Faugères des Forts (Musée d'Orsay)

 
Très jeune, Gabriel a failli être père. Il m’en avait parlé comme d’un regret même si à l’époque l’avortement était pour lui et sa copine la seule chose envisageable.

Au début de notre relation, il a été approché par Linda pour en faire un. Il semblait hésiter. Je pris très mal la chose. Un enfant, c’était mettre deux personnes étrangères entre nous : l’enfant et sa mère. Mon amour fusionnel rejetait l’idée même. « Et puis avec le temps que tu passes au boulot, toutes les contraintes seraient pour moi qui ne serais rien pour cet enfant ». Il se rallia finalement à mon point de vue. Linda se sépara de Françoise qui se maria et toutes deux finirent par disparaître de notre entourage.
 
Il n’y a pas si longtemps, Darek qui est plus âgé que nous et qui nous accompagnait un dimanche en vélo dans une sortie avec Valentin et un de ses copains, tous deux montés sur rollers, nous fit part de son regret d’enfant alors que nous nous étions abrités pour nous protéger d’une averse.
 
-         je regrette de ne pas avoir d’enfant.
-         un enfant pour quoi faire ? Lui avais-je dis ?
-         je ne sais pas, ... un jour avec Jorge, on va mourir dans un accident d’avion... avoir un enfant pour éviter que tout cela disparaisse, nos photos..., pour lui laisser tout ce que j’ai amassé (...)
 
Plus tard, alors qu’il venait de charrier l’un de gamins tandis que l’autre se faisait tirer accroché à son porte-bagages, je crois que je lui ai dit de nouveau :
 
-         un enfant pour quoi faire ? Quel vœu petit bourgeois ! Sans enfant, tu es disponible pour tous les enfants, pas seulement le tien, regarde combien ils sont heureux de cette virée avec nous !
 
Mais bien évidemment, il ne s’agissait pas de la même chose.
 
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Roger et son fils - Balthus

 
D’aucuns disent que je sais m’y prendre avec les enfants. Comme Darek d’ailleurs. Comme lui, je crois depuis peu que je suis prêt à transmettre. ... De là à le faire avec ses propres enfants ?

 
Mais alors, quelles sont les raisons de ce désir d’enfant chez un homme ? 
Question idiote ?
Avoir une descendance ? "Rien à foutre ! Après moi le déluge !" ... En fait, pas si sûr, que je me moque de ne rien laisser après ma mort.
Avoir des enfants pour donner du sens à sa vie, pour la remplir quand on attend plus grand chose de la sienne (car rien de plus envahissant que des enfants).
Avoir un enfant pour retrouver à travers lui l’espoir de quelque chose d’autre, de mieux, de meilleur.
Avoir un enfant pour pouvoir donner, transmettre, s’oublier.
Avoir un enfant pour se sentir exister à travers sa dépendance, pour ne plus être seul (« je suis tout pour lui »). 
Avoir un enfant pour partager avec lui sa fraîcheur, sa beauté, son ingénuité, son appétit, sa joie, son énergie, les changements dont il est capable et qui ont disparus de notre vie. Un enfant pour ré enchanter nos vies d'adultes.
 
 
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Die vier albanischer Brüder - Sacrevoir
 
 
Mon frère Pascal nous a envoyé le lien d’un clip qu’il a déposé sur YouTube. Sa fille marche et vient régulièrement croquer la pomme qu’il tient dans sa main. Le père s’éclate, comme la gamine. Ce soir, il m’a parlé des progrès en communication de Pauline : elle comprend tout et commence à parler, montrer, mimer. Comment ne pas être tenté par  pareille expérience  ?
 
Lorsqu'Alain nous avait parlé de son projet de paternité avec Yasmina en couple avec Delphine, j’avais rapidement tu mes réserves devant la détermination de notre ami aussi décidé que sa copine à faire famille à trois, fut-ce avec l’aide d’une bonne vieille seringue. Après tout, cette manière de concevoir les enfants n'était-elle pas davantage conforme au récit que nous en avaient fait nos parents ("papa a pris sa petite graine qu'il a donné à maman etc.") ?

Il nous raconta un essai manqué (« son sperme ne lui avait pas paru terrible »), l’abstinence de trois semaines pour améliorer le volume et la qualité de la semence, le calendrier des cycles d’ovulation, sa branlette avec une revue porno gay et une première injection qui fut la bonne (vive les non pilulées !).
Depuis, Alain et son nouveau copain au long cours (appartement acheté ensemble) s’inquiète des difficultés d’apprentissage de lecture de Pierre qui respire par ailleurs le bonheur, Delphine a conçu par les mêmes « voies impénétrables », un petit frère pour Pierre grâce à l’intervention d’un copain commun, lui-même en couple homosexuel, et j’ai même lu en 2004 un roman touchant, souvent amusant, autour d’une aventure identique Reproduction non autorisée de Marc Vilrouge[1]

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Comme Paul et Sarah discutaient de la difficulté de trouver une moitié à partir d’un certain âge, je leur ai dit :
 
-         Si notre histoire avec Gabriel devait s’achever, je ne crois pas que je chercherais à trouver un autre Gabriel, à essayer de vivre une histoire qui tenterait d’y ressembler. Impossible ... Il me semble plutôt que j’essaierai de vivre quelque chose de complètement différent ... sans doute avec quelqu’un de plus jeune que moi ..., que je soutiendrais dans ses projets, par mon fric, mon expérience... Oui, quelqu’un de bien plus jeune, sur lequel, j’aurais une certaine ascendance bienveillante. »
-         Je te verrai bien dans ce type de relation, m’a dit Paul.
 
Un peu un fils, en quelque sorte ? ... Sauf qu’on ne couche pas avec son fils, non ? 
 
 
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Ouf ! Les groupes d’enfants et d’ados se dirigent vers l’extrémité opposée du train et de ma voiture. Dans mon compartiment, y avait pas encore d’enfant, mais un couple avec un chien qui tenait toute la place dans l’emplacement à bagages. A choisir, dans un espace aussi étriqué, j’aurais préféré un enfant à un animal domestique.
Mauvaise pioche décidément, la liseuse de ma couchette ne marche pas. J’ai attendu longtemps le retour de la jeune fille occupant la couchette en vis-à-vis dont la liseuse fonctionnait pour lui demander si elle envisageait de l’utiliser.
Echange de couchettes obtenu sans difficulté.
Las, sa liseuse claque peu de temps après. Tiens, pour couronner le tout, le filet de rangement est percé.
J’imagine le numéro de diva que je vais faire au contrôleur : «Auriez-vous une couchette de libre avec une liseuse en état de marche ? Même la vôtre. Car enfin Monsieur, savez-vous combien j’ai payé pour ce voyage ? 220 € pour l’aller-retour, alors à ce prix là, une liseuse en état de marche, ce n’est pas une possibilité, Monsieur, c’est un droit ! .... Je vous en prie, je suis insomniaque et la perspective de passer la nuit dans le noir, sans pouvoir ne rien faire m’angoisse énormément, etc. » 
En attendant, j’écoute pour la première fois vraiment le dernier Nova tunes et
Novamix-01 Gilb-R.
Bien entendu, le contrôleur s’appelait l’homme invisible, mais comme à l’aller, j’ai connu la magie de ne pas avoir senti le temps passer, en me réveillant un petit matin blême de février en gare de d’Austerlitz.
 
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Dans la cabine, ils se mirent tous les quatre à poil. Mariette fut la première nue. Mony ne l'avait jamais vue ainsi, mais il reconnut les grosses cuisses rondes et la forêt de poils qui ombrageait son con rebondi. Ses tétons bandaient autant que les vits de Mony et de Cornabœux.
-          Cornabœux, dit Mony, encule-moi pendant que je fourbirai cette jolie fille.
Le déshabillage d'Estelle était plus long et quand elle fut à poil, Mony s'était introduit en levrette dans le con de Mariette qui commençait à jouir, agitait son gros postérieur et le faisait claquer contre le ventre de Mony. Cornabœux avait passé son noeud court et gros dans l'anus dilaté de Mony qui gueulait:
-          Cochon de chemin de fer! Nous n'allons pas pouvoir garder l'équilibre.
 
 
 
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Rédigé par Thomas Querqy

Publié dans #vivre, #livres, #sex, #intergénérationnel, #culture gay

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O
Ah les trépidations du train... Le bruit que faisait les roues du train sur les rails me rappellent un film de Kurosawa "Dodes'kaden" Quand on le prononce en français le titre plusieurs et rapidement , la prosodie, pour moi, cela sonne comme ce bruit répétitif. Dodes'Kaden racontait les rêves d'un garçon qui regarde passer les tramways.Quant au rêve d'être géniteur... durant de longues années c'était une pensée qu'il m'était impossible à imaginer. Etant pédé je ne voyais pas comment l'idée même d'avoir un enfant pouvait être concevable.Peut être était-ce le prix à payer pour ma singularité?Evidemment les posssibilités de procréation artificielle et la relative acceptation sociale de "l'altersexualité" disloquent mes propres tabous.Maintenant il irait peut être autrement, les carcans sociaux ont bougé.
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