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Publié le 5 Octobre 2025

Corset contre l'onanisme, vers 1815, https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Fichier:Corset-onanisme.png

Corset contre l'onanisme, vers 1815, https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Fichier:Corset-onanisme.png

Ne dénigre pas la masturbation ! C'est du sexe avec quelqu'un que j'aime…

Woody Allen dans Annie Hall (1977)

 

LELO, la marque suédoise « de luxe du plaisir intime » squatte TTSO

 

La lettre d’information gratuite TTSO (Time to sign out) tire ses revenus du native advertising, à savoir de bon vieux publi-rédactionnels entrant dans la ligne éditoriale et intégrés plus ou moins en douce. LELO, la marque suédoise « de luxe du plaisir intime » (autrement dit de sextoys) trouve facilement sa place dans la dernière rubrique « pas pour les enfants » de la lettre d’information, d’autant que TTSO peut y distiller des résultats bien choisis des études sur la sexualité que la marque commandite régulièrement.

Ce 25 septembre, TTSO/LELO vante ainsi « le SWITCH, un appareil de massage double action, réinterprétation du mythique wand ». Le visuel du jouet rose « girly » et les ongles peints de la main qui le tient, indique clairement pour quel sexe il a été conçu. Le montage vidéo de la page d’accueil du site de la marque peut laisser penser qu’on se trouve dans l’équivalent lesbien de la boutique IEM, toutefois le site comporte bien également une offre sextoys pour couples et pour hommes, rappelée en mars dans TTSO avec un rédactionnel faisant la promotion d’un « masturbateur masculin-coach d’endurance » qui connecté à l’application LELO, « offre des routines d’exercices spécialement conçues pour s’améliorer sexuellement», et le mois suivant d’un autre « sextoy nouvelle génération stimulant le phallus de toutes parts à l’aide d’ondes soniques et doté d’un mode IA interprétant vos moindres mouvements et y répondant en temps réel. Le tout pilotable depuis votre smartphone. »

OMG ! Avec la Tech, ça peut bigrement se corser la masturbation.

 

 

Masturbation gap entre les femmes et les hommes, avec ou sans sextoy

 

Reste que la main et les doigts demeureraient les moyens les plus communs pour atteindre la jouissance, si l’on en croit le dernier SexReport 2025 publié par la boutique de jouets intimes Adam et Eve (douter de la représentativité des résultats est permis en l’absence de fiche méthodologique de cette étude), en premier lieu chez les hommes qui seraient seulement 7 % à avoir recours à un sex-toy, contre 38 % des femmes. La même étude constate une situation de « masturbation gap », à savoir que 40 % des répondantes disent ne jamais avoir recours au plaisir solitaire, contre 13 % des répondants et seules 9 % d’entre elles déclarent se masturber plusieurs fois par semaine, alors que ce chiffre monte à 30 % pour leurs homologues masculins.

On peut être tenté d’interpréter cette différence entre femmes et hommes par de plus insistants besoins sexuels chez ces derniers, de nature hormonale et morphologique, à commencer par ce sexe qui pendouille entre les jambes et soumis à des érections plus ou moins intempestives (c'est bien connu, les hommes sont des branleurs), mais je lis aussi que seraient en cause les stéréotypes de genre faisant de la masturbation féminine encore un tabou ainsi que la « charge mentale » plus grande subie par les femmes qui ne leur en laisserait pas le loisir.

Quoi qu’il en soit, malgré la dernière vague féministe que nous connaissons, malgré la montée de la solitude et la « sex recession », le « masturbation gap » perdure, même si 73 % des femmes déclaraient s’être déjà masturbées en 2023, contre moins de 60 % en 2006 (toujours beaucoup plus occasionnellement que les hommes).

 

 

L’éloge de la masturbation dans Google Actualités

 

Côté tabou, une recherche Google-actualités atteste qu’il n’en est rien, au moins dans les médias, puisque plusieurs articles en disent du bien : « Santé sexuelle : les explications d'une sexologue sur la masturbation », ou « 4 effets bénéfiques du sexe en solo chez les seniors », ou encore « Les Françaises et la masturbation dans le couple : la fin d’un tabou ? ».

Erik qui est venu dîner avec sa nouvelle compagne, m’a offert le numéro 5 de « Modes pratiques, Revue d’histoire du vêtement et de la mode », sur la thématique de la nuit, dans lequel une jeune historienne Pauline Mortas, retrace l’étude de la profusion de dispositifs matériels inventés pour lutter contre l’onanisme du XVIIIe au début du XXe siècle, nous rappelant combien sur ce sujet nous revenons de loin.

 

D’abord un interdit religieux

 

L’interdit a toujours été édicté au sein des religions monothéistes, et perdure. Onan, le personnage biblique de la Genèse aurait préféré laisser "la semence se perdre à terre", que de faire un enfant à la veuve de son frère, et aurait été puni pour cela par Dieu qui le fit mourir, donnant naissance aux termes de « crime d’Onan » et d’onanisme, synonymes de masturbation, dérivé des mots latins manus et stuprare, le terme signifiant littéralement «se souiller ou se polluer avec la main». Le Vatican a réitéré en 1992 sa position sur la question en désignant la masturbation comme «un acte gravement désordonné quel qu'en soit le motif» (les « actes d’homosexualité sont [eux] intrinsèquement désordonnés »). Les mêmes interdits perdurent chez les musulmans et parmi les juifs ultra-orthodoxes.

 

Représentation de deux modèles (féminin à gauche, masculin à droite) de ceintures de chasteté, pour empêcher la masturbation, dans le livre Handbuch der Sexualwissenschaften du psychiatre et sexologue allemand Albert Moll (1921)
Représentation de deux modèles (féminin à gauche, masculin à droite) de ceintures de chasteté, pour empêcher la masturbation, dans le livre Handbuch der Sexualwissenschaften du psychiatre et sexologue allemand Albert Moll (1921)

 

 

La croisade antimasturbatoire des médecins de la fin du XVIIIe au début du XXe siècle


Néanmoins, la croisade antimasturbatoire s’est durcie à partir du XVIIIe siècle avec l’appui de médecins, hygiénistes, moralistes et pédagogues qui y voit, de manière obsessionnelle, une pratique nocive pour la santé, et dont l’influence perdure jusqu’aux années 1930. L'«autopollution», cette « habitude vicieuse » corromprait la santé physique et psychologique, en premier lieu des enfants et des adolescents, garçons comme filles.

Pour la déjouer, on conseille pêle-mêle de l’exercice physique, des séjours à la campagne, des régimes alimentaires bannissant les épices, les viandes rouges ou le vin, réputés excitants ; on recommande de focaliser l’esprit sur l’apprentissage et on proscrit les bals, le théâtre ou les romans qui risqueraient d’exciter l’imagination. Il s’agit aussi d’occuper constamment les enfants pour les détourner d’une pratique masturbatoire qui trouveraient ses racines dans l’oisiveté.

Mais c’est surtout la nuit qui focalise l’attention des médecins. Celle-ci est en effet perçue comme un moment particulièrement dangereux qui « favorise les coupables » […] Si certains stratagèmes de fortune sont d’abord imaginés – ligatures de mains, objets pour bloquer les cuisses -, ce sont surtout les vêtements et accessoires qui sont mis à contribution pour empêcher la masturbation, qu’il s’agisse d’adapter des vêtements existants (caleçon, camisole de force ou chemise de nuit à coulisse) ou bien d’inventer des accessoires spécifiques (ceintures anti-onanisme). […]

 

Alain-Charles Garçons 2000-2002
Alain-Charles "Garçons" 2000-2002

 

Cependant, relève Pauline Mortas, les médecins, dans leur immense majorité, ont plutôt déploré finalement le manque d’efficacité de ces nombreux dispositifs, et certains d’entre eux se sont même demandés s’ils ne pouvaient pas être contre-productifs, en incitant à la masturbation et en les transformant en accessoire érotique. A cet égard, à la Belle Époque, « la masturbation est devenue moins un motif de véritable anxiété sanitaire qu’un prétexte à l’évocation d’anecdotes sexuelles croustillantes. » C’est ainsi que la ceinture de chasteté féminine par exemple s’imposera dans la pornographie au tournant des XIXe et XXe siècle. D’ailleurs, encore de nos jours, ne retrouve-t-on pas certains de ces accessoires de répression de la jouissance dans les catalogues SM, en particulier d’un sex-shop gay ?

Tout ça, pour finalement revenir à la sagesse de Diogène le cynique, mort au IVe siècle avant J.-C., pour qui la solution du problème du désir était à la portée de main de chacun.

 

Takashi MURAKAMI, My lonesome cowboy, 1998.
Takashi MURAKAMI, My lonesome cowboy, 1998.

 

"T'es à combien de fois par semaine ?" Jessé & cie

Lou Reed "Banging on my drum" (1976)

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