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Publié le 18 Décembre 2025

Ambiance champion du monde à Blois - photo Jérome Dutac 2018 pour la Nouvelle République

Ambiance champion du monde à Blois - photo Jérome Dutac 2018 pour la Nouvelle République

Dans sa rubrique « L’époque - Société », le journal le Monde rapporte un certain nombre d’initiatives dans les grandes villes visant à permettre à des inconnus de converser avec des gens qu’ils ne connaissent pas, y compris et surtout, s’ils ne sont pas d’accord. Symptomatique de la solitude contemporaine et d’un rejet de la polarisation violente des échanges sur les réseaux sociaux, l’instauration de ces endroits et moments réservés à la conversation représentent, selon David Le Breton, professeur de sociologie et d’anthropologie à l’université de Strasbourg, « littéralement une forme de résistance ». Pour lui, la crise de la conversation est une crise de la société tout entière ; il suffit de regarder « la crise politique actuelle et la situation à la tête du gouvernement », avec des élus « incapables de se mettre d’accord et de trouver un consensus. »

En effet, parmi tous les sujets de conversation, la politique n’apparaît pas comme le meilleur, même si selon une étude de 2019, c’était encore le second sujet de conversation préféré des Français. A fortiori hors du cercle de vos proches, dont les opinions vous sont inconnues. Ça ne date pas d’hier, mais de nos jours, vous courrez le risque de vous trouver en profond désaccord avec votre interlocuteur et que le ton monte, quand vous n’avez pas affaire à quelqu’un qui a décidé une bonne fois pour toutes de mépriser la chose publique.

Cette dernière attitude m’est un grand mystère. (Presque) tout n’est-il pas plus ou moins politique, surtout vu de France ? L’économie, le social, les libertés, la sécurité, le « vivre-ensemble », nos relations aux autres pays et peuples… Comment peut-on se désintéresser de la marche du monde qui est aussi le nôtre ? Complexité démotivante ? Esthétisme ? Sentiment d’impuissance et... d’inanité ?

 

Tous les Français savent qu'ils ne doivent pas parler de politique, mais il le font quand même - Dessin de Constantin, Roumanie
Tous les Français savent qu'ils ne doivent pas parler de politique, mais il le font quand même - Dessin de Constantin, Roumanie

 

Le néolibéralisme responsable de la crise de la démocratie ?

 

Ma nièce Pauline, étudiante en licence de sciences économiques et sociales, m’a ainsi fait replonger avec plaisir dans la thèse pluridisciplinaire d’un intellectuel de la Mitteleuropa, Karl Polanyi, développée dans son ouvrage « la Grande Transformation » (j’ai retrouvé mon édition Gallimard NRF de 1983 du livre publié la première fois en 1944), selon laquelle on devrait la crise économique des années 1930 et l’émergence des régimes totalitaires de ces années, à la tentative d’imposer une économie de marché, dans laquelle le travail, la terre et l’argent ont été transformés en marchandises, les populations, la nature et la finance assujetties au marché « autorégulé ». Ainsi fascisme et national-socialisme auraient permis une resocialisation de l’économie que le libéralisme économique avait détaché (« désencastré ») des sphères sociales et politiques.

Pour le contrôle continu, le prof de Pauline leur a demandé de résumer le Que sais-je ? qu’il a écrit avec un collègue sur Karl Polanyi et son actualité, et de commenter l’un des thèmes abordés. J’ai validé son choix de discussion : « En quoi le néolibéralisme est-il responsable de la crise de la démocratie dans nos sociétés occidentales ? », en lui donnant les pistes de réflexion suivantes :

 

Tu envisages de discuter le Chap III- 3 le fascisme comme conséquence du libéralisme économique, l’hypothèse qui justifie le livre de Polanyi, c’est intéressant, sachant que « comparaison n’est pas raison » et qu’il s’agira plutôt d’identifier des analogies entre époques historiques très différentes. Plutôt que « fascisme » qui est utilisé aujourd’hui par l’(extrême) gauche, je parlerais de la montée des populismes.
Je n’ai pas fait ce genre d’exercice depuis ma jeunesse, mais pour le travail qui t’est demandé, je m’efforcerai de montrer dans un premier temps en quoi le néolibéralisme dilue le lien social en produisant un triple « désencastrement » (biosphère, social, financier), et dans un 2e, dans quel mesure ce dernier expliquerait la montée des populismes, en mettant toutefois en évidence que cette montée s’explique aussi par d’autres facteurs non rattachables à la thèse de Polanyi, culturels et politiques (voir l’article de la Croix que j’ai joint).

 

Les partis d'extrême droite en Europe, 2023
Les partis d'extrême droite en Europe, 2023 (en 2025 le parti Chega est devenu la 2e force d'opposition au Portugal)

 

« En Europe, le message politique dominant est porté par les droites populistes »

 

L’entretien dans la Croix avec Thierry Chopin, politologue et spécialiste de l’Union européenne, que j’ai pu lire grâce à l’abonnement de ma mère, titré « En Europe, le message politique dominant est porté par les droites populistes », permet d’élargir la focale de la situation politique française aux autres pays européens et recense les principales explications de la montée de l’extrême droite.

Se rattache à la thèse de Polanyi, le fait que les partis populistes avant tout de droite, mais aussi de gauche (LFI en France), ont d’abord connu un essor avec la colère sociale consécutive à la crise économique et financière de 2008 qu’ils ont su récupérer. Depuis, ces formations politiques profitent de « l’instabilité économique, de la montée des inégalités, de la faible mobilité sociale, de la peur d’un déclassement individuel et collectif et de la mondialisation, dans un contexte de désindustrialisation, parfois très marquée dans certains pays comme la France».

À cela s’ajoute un facteur culturel, qui peut recouper ou non le facteur économique. Le nationalisme, l’hostilité aux étrangers, dirigée désormais plus spécifiquement contre l’immigration venant de pays musulmans, constituant le fonds de commerce traditionnel des partis d’extrêmes droites, trouvent un écho favorable auprès de tous ceux qui ne se reconnaissent plus dans un monde transformé par la mondialisation, et perçu comme une menace contre leur identité et leurs valeurs, sentiment particulièrement fort dans des sociétés européennes de plus en plus âgées, mais pas seulement...

Enfin, Thierry Chopin pointe une explication politique de la montée de l’extrême droite en Europe : « à gauche comme à droite, le sentiment d’exaspération de nombreux citoyens contre les promesses électorales non tenues et les scandales de corruption constituent un carburant très puissant de la montée des populismes. Cela alimente un discours anti-système et anti-« élites » très fort. »

 

Oliviero Toscani pour United colors of Benetton, campagne 2017
Oliviero Toscani pour United colors of Benetton, campagne 2017
 
 

En France, sentiment de déclin, défiance politique et crise identitaire

 

Selon lui, la France « cumule les handicaps » :

sur le plan économique, notre pays se caractérise par un triple déficit public, commercial et industriel qui nourrit depuis de longues années des inquiétudes socio-économiques et une peur de déclassement dans la classe moyenne ; sur le plan politique, notre pays est une « société de défiance » – comme l’avaient très bien montré Yann Algan et Pierre Cahuc –, et cette défiance vis-à-vis du personnel politique ne cesse d’augmenter ; enfin, sur le volet culturel, la France connaît une crise identitaire depuis de nombreuses années, comme le montre le caractère exacerbé du débat sur l’immigration.

 

Une perception négative des immigrés et des musulmans de France est sans doute alimentée par les attentats islamistes qui ont durablement traumatisé la population, par la visibilité croissante dans l’espace public d’un islam conservateur, par les violences qui accompagnent l’essor du trafic de stupéfiants en France : selon l’Office anti-stupéfiants - Ofast, « les acteurs français des stupéfiants qui menacent le plus la sécurité nationale sont tous issus du processus de structuration criminelle des trafiquants de cannabis marocains originaires des cités », par les incivilités du quotidien de jeunes « racisés » et par les émeutes de jeunes des banlieues, notamment les dernières en juin 2023 qui ont duré 6 jours et engendré près d’un milliard d’euros de dégâts matériels.

Des films dérangeants comme BAC Nord ou Les Misérables, bien qu’excellents et œuvres de fiction, me semblent aussi de nature à pouvoir renforcer des préjugés vis à vis de l’ensemble de cette population.

 

Le virus du populisme se propage à droite, dessin de Babouse
Le virus du populisme se propage à droite, dessin de Babouse

 

Une sphère politico-médiatique qui nourrit la musulmanophobie

 

Néanmoins, « le caractère exacerbé du débat sur l’immigration » et l’islam en France est aussi largement déterminée et confortée par le traitement que lui réservent politiques et médias, ainsi que par les bulles de filtre des réseaux sociaux.

 

Le triptyque « immigration, islam et insécurité » des médias de Vincent Bolloré

 

« Le Complément d’enquête » que France 2 a consacré à la « chaîne d’information » en continu CNews démontre efficacement ce que l’on savait déjà (le groupe de Vincent Bolloré, propriétaire de la chaîne, avait déjà déroulé le tapis rouge à son chroniqueur et candidat à l’élection présidentielle, Eric Zemmour, en 2022) : la chaîne roule pour l’extrême droite en consacrant de manière obsessionnelle la majorité de ses sujets au triptyque « immigration, islam et insécurité », sur le mode sans filtre, clashs et polémiques, si nécessaire en tordant les faits, « ligne éditoriale » dupliquée sur le JDD et dans une moindre mesure sur Europe 1 qui appartiennent tous deux également à Vincent Bolloré. Résultat : CNews est devenue la première chaîne d’information en continu (d’opinion, parfois de désinformation serait plus juste), avec 9 millions de téléspectateurs restés plus de 10 secondes devant en moyenne par jour, et la meilleure durée d’écoute (42 minutes).

En ce qui concerne les autres médias, prompts à s’alarmer de l’antisémitisme, j’ai trop souvent le sentiment qu’il y transpire une islamophobie plus ou moins franche (ou musulmanophobie, si vous préférez), jamais assumée, à l’égard des 6 ou 7 millions de musulmans français, qui, à mon grand dam, m’amène de plus en plus souvent à être d’accord avec des déclarations de LFI à ce sujet.

 

Jean-Luc Mélenchon voile et circoncision

L'antisémitisme électoral - La chronique d'Akim Omiri dans "La riposte" avec Nathalie Saint-Cricq, éditorialiste et directrice des rédactions nationales de France Télévisions

 

Après le séparatisme, l’entrisme islamiste transforme tous les musulmans en ennemis de l’intérieur

 

Ensuite la diffusion dans les médias et au sein de la classe politique, des idées « d’entrisme musulman » de Florence Bergeaud-Blackler (FBB). En effet, après l’effroi des attentats islamistes, on s’est mis à croiser les doigts que les services de renseignement intérieur surveillent bien les apprentis djihadistes et l’on pouvait craindre aussi que communautarisme et séparatisme ne s’accentuent ; avec l’ouvrage de Florence Bergeaud-Blackler, « Le frérisme et ses réseaux » (2023), dont il a été fait une large publicité dans les médias et réseaux sociaux, l’anxiété monte d’un cran, car il y est question de musulmans qui, pour instaurer un État islamique, avancent masqués en investissant les institutions démocratiques et notre culture, selon la bonne vieille technique trotskiste de l’entrisme. Il en ressort l’idée que l’islam est forcément politique et que les musulmans sont les ennemis de l’intérieur.

 

Malik Nejmi Ethnoscape 2014
Malik Nejmi Ethnoscape 2014

 

Julie Carriat du journal Le Monde, dans son article portant sur l’entrisme, après avoir rappelé le rapport de la droite sénatoriale sur l’islamisme remis fin novembre ou encore un rapport présenté en mai à l’Élysée intitulé « Frères musulmans et islamisme politique en France » qui s’y réfèrent, écrit clairement en quoi cette notion est problématique :

 

Appliqué à l’islamisme, l’entrisme a pour écueil d’ériger potentiellement toute une communauté de culte en suspects, car derrière n’importe quel Français musulman peut désormais figurer le spectre de l’adversaire de la République. Ou, comme le soulignait en juin, dans un entretien au Monde, le sociologue Hamza Esmili, « ce constat d’entrisme exprime de manière conspirationniste et pathologique une situation sociologique réelle, qui témoigne du fait que l’intégration des musulmans a marché ». A l’inverse du « séparatisme », qui affiche la différence, l’entrisme la dissimule et élargit d’autant le champ des suspects. S’il se pratiquait à l’origine entre partis frères au sein d’une même famille – la gauche –, il sert désormais à désigner des « ennemis de l’intérieur ».

 

A la sortie du livre de FBB, Denis Sieffert dans Politis, écrivait sa gêne d’y reconnaître la méthode paranoïaque de Drumont pour répandre l’antisémitisme d’atmosphère contre le « juif fourbe », ce qui est précisément l’association qui m’est venue à l’esprit hier soir en regardant un documentaire sur l’écrivain antisémite et nazi, Louis-Ferdinand Céline.

Le rapprochement semble ne pas avoir effleuré Caroline Fourest, dont ma mère loue « les analyses » qu’elle trouve toujours « très lucides et très justes » sur LCI et sur « Franc-Tireur », le petit journal d’opinion qu’elle a créée avec Raphaël Enthoven. Avec sa prétention de se poser en spécialiste des Frères Musulmans depuis qu’elle a écrit son essai sur Tarik Ramadan en... 2004, à longueur de colonnes et d’antenne, elle relaie cette vision complotiste en alertant sur la stratégie des Frères musulmans qui « vise à créer des situations permettant de se victimiser, de crier à l’« islamophobie », pour recruter des troupes et des alliés. Tout ce qui peut donner le sentiment d’un « deux poids, deux mesures » leur sert de carburant » (sa chronique du 3 décembre sur Franc-Tireur). A aucun moment la « directrice éditoriale » de « Franc Tireur » n’envisage qu’avec son « franc parler » (sa rubrique dans le « journal ») ou sa « liberté » (« Fourest en liberté » sur LCI), elle ne cesse d’infuser son parti pris musulmanophobe et son « deux poids, deux mesures ».

Sa chronique sur LCI « Deux ans de manipulations » était tellement énorme de partialité obscène qu’elle m’a au moins permis de découvrir par mon fil Instagram, le talentueux Akim Omiri.

 

"La riposte" d'Akim Omiri sur Radio Nova à « Deux ans de manipulations », chronique de Caroline Fourest sur LCI

 

L’islamophobie maladive de Franc-Tireur

 

En ce qui concerne son parti pris islamophobe compulsif, j’en veux encore pour symptôme le discrédit jeté sur Zohran Mamdani dans sa feuille de choux, quand il est devenu le premier maire musulman de New York, de concert avec tous les médias de droite et d’extrême droite  : "proche des Frères musulmans", "il porte avec morgue le discours antisioniste et antisémite", alors qu’aucun élément probant ne permet de l’affirmer. La semaine dernière, une fois de plus, dans une brève, le journal persiste dans la calomnie en se disant « encore plus inquiet » depuis que Zohran Mamdani avait dévoilé « son équipe de transition et ses profils antisémites ». Or, au même moment, je ne trouve sur le web que des articles louant son équipe 100 % féminine - donc pas très Frères (musulmans) - et un billet du Times of Israël et de I24 dénonçant la présence d’une « activiste féministe antisémite ».

Le CRIF ne s’y est d’ailleurs pas trompé en venant de récompenser Caroline Fourest du « prix Yad Vashem » pour « sa contribution à la lutte contre l’anti-sémitisme », à moins que ce soit « pour son combat au secours d’Israël » comme le souligne Pascal Boniface ?

 

La banalisation de l’instrumentalisation de la laïcité 

 

Il est un dernier sujet sur lequel bataille depuis longtemps Caroline Fourest, c’est celui de la laïcité, version « printemps républicain » (elle inspire le personnage de la journaliste Véronique Bourny, dans le roman satirique d’Aurélien Bellanger « les derniers jours du parti socialiste »).

Les 17 recommandations du rapport de la droite sénatoriale LR de novembre pour « lutter contre l’entrisme islamique » commandé par le gouvernement, en particulier l’interdiction du voile pour les accompagnatrices scolaires, et la proposition de loi de Laurent Wauquiez visant à interdire le port du voile aux mineures, si elles traduisent le rapprochement de la droite et d’une partie du centre des partis d’extrême-droite, constituent une illustration supplémentaire de «la banalisation de l’instrumentalisation de la laïcité », en contrevenant à la loi de 1905 qui l’a définie, qui garantit à chaque citoyen la liberté de culte et la liberté d’expression afférente à cette croyance, et en assumant une rupture d’égalité, en ne ciblant que les musulmans. Pour le coup, Caroline Fourest fait preuve de bon sens en rejetant ces propositions : «En pratique, c’est l’enfer assuré. Il ne s’agit plus de quelques niqabs, mais d’envoyer des policiers verbaliser des milliers d’adolescentes pour un voile simple dans la rue... » L’exclusion des mères voilées de l’accompagnement scolaire « sera vécu(e) par leurs enfants et leurs camarades de classe comme une immense injustice.  Les Frères musulmans n’attendent que ça pour agiter leurs influenceurs et monter des piquets devant les établissements scolaires. » (Cf supra)

 

Pierre Buisson, Aime… comme minet, JD Cadinot, 1982
Pierre Buisson, Aime… comme minet, Jean-Daniel Cadinot, 1982

 

La confusion spécieuse entre regain de religiosité et islamisme de l’enquête de l’IFOP auprès des musulmans de France

 

La proposition de loi électoraliste de Wauquiez (je ne peux croire qu’il la croit applicable) s’appuie notamment sur les résultats de l’enquête de IFOP « État des lieux du rapport à l’islam et à l’islamisme des musulmans de France », un brûlot anxiogène publiée au lendemain de la commémoration des attentats de novembre 2015 (simple hasard ?). La conclusion de l’étude est sans appel : « Cette enquête dessine très nettement le portrait d’une population musulmane traversée par un processus de réislamisation, structurée autour de normes religieuses rigoristes et tentée de plus en plus par un projet politique islamiste. 

Au lieu de suivre le modèle habituel de sécularisation, les musulmans de France, et tout particulièrement les plus jeunes, témoignent au contraire d’une forte réaffirmation identitaire passant par l’intensification des pratiques cultuelles, la rigidification des rapports de genre, et l’adhésion croissante aux thèses islamistes.»

Les médias obsédés par le sujet ont ouvert le feu avec des titres qui font bien peur, dupliqués sur leurs comptes de réseaux sociaux, comme « 57 % des jeunes musulmans de 15-24 ans pensent que les lois de la République passent après les règles de l’Islam (la Charia) » ou « 38% des Français musulmans approuvent tout ou partie des positions islamistes, alors qu’ils étaient deux fois moins à partager les positions des intégristes en 1998 (19%) » ou encore « un musulman sur quatre a de la sympathie pour la mouvance frériste, et un sur trois affiche une sympathie pour au moins une mouvance islamiste ». Bref non seulement les musulmans en France seraient de plus en plus bigots avec une affirmation identitaire forte (avec les deux qu’on a dans nos familles et l’évolution que j’ai pu observer dans mes classes, ça ne faisait pour moi aucun doute), mais en plus ils seraient de plus en plus nombreux à adhérer à l’islamisme, sous-entendu à aspirer à un État islamique dont l’unique source de droit est la charia.

C’est ce lien effectué entre regain de religiosité et islamisme qui m’est immédiatement apparu comme problématique. En jetant de l’huile sur le feu de l’islamophobie ambiante, cette enquête est une bombe (Jérôme Jaffrey l’a qualifié d’« explosive » une semaine après dans l’émission C à vous). Je me suis donc précipité sur le site de l’IFOP pour voir la méthodologie de sondage et les questions qui avaient été posées pour parvenir à une telle conclusion. Je ne devais pas être le seul car le serveur hébergeant le site de l’IFOP était indisponible en soirée, sans doute en raison d’un trop grand nombre de connexions. Le lendemain, j’ai noirci des pages à relever tous les biais possibles d’échantillonnage mais surtout de questionnement, que je vous épargne pour ne pas alourdir le propos, mais aussi parce que le journal le Monde a publié le lendemain un article qui pointe assez bien et de manière synthétique le caractère spécieux de la confusion entre regain de religiosité et islamisme (citation en commentaire de cet article), ainsi que cet édito une semaine après d’Azzedine Ahmed-Chaouch sur Radio Nova :

 

Sondage sur les musulmans : ce qu'on en pense - Azzeddine Ahmed-Chaouch dans Nova le matin

 

François Kraus, directeur du pôle politique et actualité de l’IFOP oppose aux critiques trois arguments :

  • l’argument d’autorité du professionnalisme d’une très vieille maison,

  • nous n’avons fait que poser des questions déjà posées dans des études antérieures qui n’avaient pas fait de vague, ce qui permet de bien mesurer une évolution pour un sujet préoccupant les Français,

  • les termes de loi musulmane (et de charia s’il était demandé une précision du sondé), d’islamistes, de Frères musulmans, (et bien d’autres si l’on met le nez dans les questions) ne requéraient pas d’être explicités car les interviewés « ont à peu près l’idée » de quoi il est question.

 

Dans un contexte de surenchère généralisée, le « retournement du stigmate » [...] semble déjà à l’œuvre

 

Autant dire qu’il ne m’a pas convaincu. En revanche, je partage l’inquiétude de Bernard Godard, qui a été l’expert sur les questions de l’islam au ministère de l’intérieur de 1997 à 2014, auteur de « La question musulmane en France : un état des lieux sans concessions » (Fayard, 2015) et qui enseigne aujourd’hui la laïcité à la Grande Mosquée de Paris  : « Si l’on continue à essentialiser les musulmans, à distiller l’idée que le musulman serait l’ennemi, on ajoute du clivage dans la société, et on nourrit chez les musulmans l’idée d’une citadelle assiégée qui les pousse au repli sur eux-mêmes.»
Au final,
il se montre peu optimiste : « Entre, d’un côté, un islam conservateur traversé par ce regain de religiosité, et, de l’autre, les soupçons permanents d’islamisme, nous ne sommes pas sur la bonne voie. » Dans un contexte de surenchère généralisée, le « retournement du stigmate » – ce processus par lequel un groupe s’approprie une stigmatisation subie, en la revendiquant ouvertement dans une logique d’affirmation identitaire ou de contestation – semble déjà à l’œuvre.

 

"La petite cuisine de Mehdi" réalisé par Amine Adjina, avec Younès Boucif, Hiam Abbass, Malika Zerrouki

Le douanier - " J'aime pas les étrangers ! " - Fernand Reynaud (1972)

 

La dissolution et l’instabilité politique qui en a découlé, suscite un rejet de la démocratie représentative

 

Quant au 3e « handicap » français, « une société de défiance », en premier lieu vis-à-vis du personnel politique, la nouvelle Assemblée nationale issue de sa dissolution surprise par Emmanuel Macron en juin 2024 et l’instabilité qui l’a suivie, n’ont fait que l’accentuer, au point qu’en février 2025, 73% des Français réclamaient « un vrai chef en France pour remettre de l’ordre » (?!).

Un an et demi après la dissolution, au terme de quatre changements de Premier ministre et de gouvernement (Sébastien Lecornu a accepté d’y retourner), de vaines et interminables joutes idéologiques et électoralistes plutôt que la recherche des compromis nécessaires pour gouverner, alors que les affaires importantes et urgentes s’accumulent sans pouvoir être traitées, et que le pays se trouve dans une situation des finances publiques hors de contrôle, le budget de la sécurité sociale avec un déficit prévu pour 2026 de 19,6 milliards, vient seulement d’être adopté d’un cheveu, grâce aux voix des députés PS en contrepartie de la suspension de la nécessaire réforme des retraites, avec l’abstention très majoritaire des écologistes, des LR et du parti d’Édouard Philippe, et malgré l’habituel vote « contre » des députés du RN et de LFI.

Consternant ! Et ce n’est pas fini, il reste encore à voter le budget de l’État. Quels que soit les budgets qui seront au final adoptés ou non, il est évident qu’il ne s’agit pas de discussions budgétaires à la hauteur des enjeux, à commencer par le fait que les députés n’ont pas eu à se prononcer préalablement sur une trajectoire budgétaire à moyen terme visant au moins la stabilisation de la dette publique (en consolidant budget de l’État et budget de la Sécu), pour effectuer ensuite les choix de (réduction) de dépenses et d’(augmentation) de recettes, ainsi que des investissements d'avenir.

Parenthèse : C’est précisément ce que nous avons effectué en ligne au cours de ce trimestre dans une première « conférence de consensus », qui a réuni 150 citoyens se reconnaissant dans les « valeurs progressistes », un exercice de démocratie participative, concernant le budget de l’État et de la Sécurité Sociale sur la Plateforme progressiste créée à l’initiative de l’eurodéputé Pascal Canfin. Il s’agissait de trouver 110 milliards de ressources supplémentaires sur 7 ans pour maintenir un déficit primaire annuel (hors charge de la dette) à zéro par des mesures consensuelles et majoritaires. On espère que les résultats et la méthode de ces conférences de consensus inspireront les personnalités politiques et syndicales qui s’étaient dites intéressées. Fermeture de la parenthèse.

 

 

Épilogue : le RN bien placé pour remporter la mise

 

Cet article étant déjà suffisamment long, je ne développerai pas les effets désastreux de cette situation de blocage politique durable sur l’économie et l’emploi en particulier, ni la désinformation russe visant à décrédibiliser le soutien à l'Ukraine et fragiliser la cohésion nationale, ainsi que le soutien apporté à l’extrême droite européenne par l’administration Trump et l'abominable Elon Musk. Son épilogue était prévisible : selon le baromètre Odoxa de novembre, l'extrême droite française remporte la mise : Jordan Bardella et Marine le Pen du RN seraient les deux personnalités préférées des Français, avec respectivement 39 % et 35 % d’opinions favorables. Le même baromètre en décembre révèle que pour les élections municipales, 59 % des Français seraient prêts à faire barrage à LFI en votant pour un candidat qui n’avait pas initialement leurs faveurs, autrement dit un front anti-LFI remplacerait désormais "le front républicain" ou "cordon sanitaire" anti-RN.

 

Athletic Model Guild, Los Angeles. Circa 1963. Bob Mizer

 

Leonard Cohen - Everybody Knows (I'm your man 1999)

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