Publié le 24 Juin 2025
une autre vision de l’art de 1945 à nos jours
Une réservation une semaine à l’avance a été nécessaire pour pouvoir aller voir cette exposition au musée de l’Orangerie. L’audio-guide a sûrement contribué à l’intérêt que nous y avons trouvé. Pourtant, à la réflexion, le propos de cette exposition m’est apparu en partie brumeux.
Un sujet plus pertinent en photographie et au cinéma, qu’en peinture ?
En premier lieu, même si l’exposition comporte de nombreuses photos, la question du flou me paraît plus pertinente en photographie et au cinéma, qu’en peinture. Dès lors, il n’est pas étonnant que le Musée de l’Élysée de Lausanne s’en fut emparé pour la première fois avec son exposition "Flou, une histoire photographique" en 2023, sous le commissariat de Pauline Martin, dont cela a été le sujet de thèse. A cet égard, l’exposition au Musée de l’Orangerie comporte des photos déjà accrochées à Lausanne, tel ce portrait en 1872 de la mère de Virginia Woolf, Mrs Herbert Duckworth (Julia Jackson), ou des photos vernaculaires de la collection de Sébastien Lifshitz.
Toutefois, comme il l’est souligné dans les deux expositions, il s’agit en partie d’une fausse évidence car le terme « flou » trouve son origine dans le délicat brouillard du sfumato de la Renaissance, et appartient dès le XVIIe siècle au lexique de la peinture, il s’agissait d’une technique pour effacer les traces du pinceau, les touches trop marquées, adoucir les contours, ce flou permettait de mieux voir ce que le peintre voulait représenter, notamment de donner une impression de profondeur. Le terme n’était alors en rien l’antonyme de « net » ou de la précision du détail, tel qu’on le conçoit aujourd’hui avec la photographie. Il s’impose ensuite comme caractère esthétique au XIXe siècle sous l’impulsion de William Turner d’abord, puis de l’impressionnisme (l’exposition débute par un tableau du premier et un autre de Claude Monet).
Du flou, défaut technique, au « flou artistique »
Au même moment, depuis son invention en 1839, l’ambition de la photographie est de produire des instantanés, c’est à dire la reproduction nette d’un sujet cadré. Ainsi, un daguerréotype est très net, il enregistre le réel de manière mécanique et porte la promesse de mieux connaître le monde, ce qui pour Baudelaire excluait la photographie du champ de l’art. Dès lors, en photo le flou devient un défaut technique (de bougé, de mise au point, de temps de pause) qui définit une photographie ratée, depuis définitivement résolu par les matériels numériques à notre disposition pour prendre des photos toujours très (trop) nettes dans tous leurs détails.
N’ayant pas renoncé à l’idée de faire entrer la photographie parmi les Beaux-Arts, à la fin du XIXe siècle s’achevant au début de la première guerre mondiale, des photographes, qu’on qualifiera de pictorialistes, explorent les genres artistiques traditionnels tels que le portrait, le paysage ou la vue d’architecture en mettant en avant leur vision du sujet en transformant le réel à l’aide d’artifices divers tels que flous, effets de clair-obscur ou cadrages tronqués, et de techniques sophistiquées de tirage autorisant l’intervention manuelle. Ces expérimentations seront poursuivies par l’avant-garde des années 1920, notamment par Man Ray – pour lequel flou est alors synonyme de transformation et de déformation –, jusqu’à William Klein dans les années 1950, et tous les photographes qui l’ont suivi.
Le flou, c’est la vie !
Au tournant du 19e siècle, la photographie « spirite » censée prouver des phénomènes paranormaux, par le recours au flou et à des surimpressions, est aussi un bon exemple des premières manipulations d’images opérées par des photographes.
Également, le flou s’impose pour représenter le plus justement possible le mouvement, puis la vitesse des trains ou des voitures de course, tout comme pour la production d’images scientifiques de l’invisible : les premières radiographies du corps humain, le flou de grossissement des photographies dans l’espace...
Le flou photographique inspirent des artistes peintres
Dans la dernière partie de l’exposition sur le flou dans la photographie au Musée de l’Élysée, il était fait un retour à la peinture contemporaine où le flou photographique peut inspirer les peintres, par exemple au travers des œuvres de Philippe Cognée, dont une des toiles est exposée dans cette exposition parisienne, tout comme des tableaux de Gerhard Richter, toutes figuratives dans leur rendu flou, ce qui les rattachent sans ambiguïté à la question du flou en photographie.
Du flou dans l’abstraction ? Flouter l’irreprésentable ? Corps absents
Il en va autrement avec certaines œuvres présentées dans cette exposition. D’abord cette sculpture de Rodin, La Dernière Vision, qui nous est apparue raccrochée au propos de façon un peu tirée par les cheveux. Ensuite, toutes les toiles appartenant au champ de la peinture abstraite qu’elles relèvent de l’art optique ou de l’expressionnisme abstrait, où du flou est certes observable, mais dont le lien avec le sujet principalement ancré dans la figuration, ne nous a pas vraiment convaincu.
Je suis aussi d’accord avec Stéphane Corréard qui considère fragile voire fallacieuse, l’hypothèse selon laquelle les artistes se seraient réfugiés dans le flou pour représenter l’irreprésentable, si l’on en juge par exemple ce propos de Gerhard Richter : «J’ai simplement copié les photographies en peinture et visé la plus grande ressemblance possible à la photographie. J’ai donc évité les coups de pinceau et j’ai peint le plus d’uniformité dont j’étais capable. Des éléments comme la surexposition et le flou s’y sont retrouvés sans que j’y pense, mais c’est donc qu’ils influençaient de manière décisive l’atmosphère des tableaux.».
A ce sujet, comme lui, l'on peut également déplorer l’absence de représentations « du corps, du désir, de l’ivresse ou des effets de la drogue », alors même que le flou est un procédé classique de leur représentation au cinéma, mais aussi en photographie (par exemple la série Nudes d’images pornographiques utilisées par Thomas Ruff dont un des grands formats est par ailleurs accroché dans cette exposition). Le commissariat de l’exposition, toujours exclusivement féminin, a-t-il pu succomber au puritanisme ambiant, ou s’agit-il uniquement d’un manque d’intérêt pour ces thèmes ?
Un cartel d’autoportrait pas net
Enfin, un point de détail, l’autoportrait flou d’Hervé Guibert, sur lequel on devine ses joues presque pleines, apparaît sur deux sites de vente en ligne daté de 1982, alors même que la photo est censée avoir été prise « vers 1990 », peu de temps avant sa disparition. Avec Google recherche par image, j’ai retrouvé un tirage vintage annoté par son auteur : « autoportrait de lieu et date totalement oubliés, Hervé Guibert 1990», qui confirmerait une date de prise de vue très antérieure (1982 ?) et réduirait à des élucubrations, le propos du cartel accompagnant la photo.
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On a fini la visite dans les deux salles des nymphéas de Claude Monet, que Gabriel n’avait jamais vues, mais aperçues récemment dans le film de Cédric Klapish, « la venue de l’avenir ». Un flux ininterrompu de jeunes filles, souvent japonaises, y prenaient longuement la pose...
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Musée de l’Orangerie à Paris, jusqu’au 18 août 2025
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Thrupence - Atmos feat. Wafia, playlist choré 105 de Body Balance
P.S. Le lendemain de la fête de la musique, on a rejoint le musée de l’Orangerie sur la place de la Concorde avec notre vélo, faute de trouver un vélib en état de marche. Tout au long de notre trajet, des immondices et surtout des bris de verre jonchaient la piste cyclable, comme s’il venait d’y avoir une émeute. Le lundi pour aller au body balance, les déchets avaient été ramassés mais pas les bris de verre, ce qui m’a contraint à plusieurs reprises à descendre du vélo par crainte de crever. Le Figaro (tout comme le Parisien et les médias de Bolloré) s’est fait l’écho de ce qui nous valait cela « Vols avec violences, rixes, piqûres... Le bilan amer de la Fête de la musique » : « […] Les Parisiens se sont réveillés dimanche matin dans une ville aux rues jonchées d’immondices, comme l’ont montré de nombreuses images tournées au petit jour. Une vidéo devenue virale a montré un éboueur de la Ville de Paris exaspéré par la montagne de détritus abandonnée sur les trottoirs et le bitume. »
Rien à ce sujet dans le Monde (pas plus le lendemain dans la matinale de France Inter), seulement « Fête de la musique : après les appels à « piquer des femmes » sur les réseaux, plus d’une centaine de cas relevés », comme s’il n’y avait rien à dire d’autre de ces débordements. Je doute que le choix de les taire, digne d’une dictature, soit la décision la plus sage pour faire front aux idées d’extrême droite en France.
Khalil Joreige and Joana Hadjithomas "Waiting for the barbarians", vidéo 2013
THYLACINE - Timeless (live set 2021)
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