documentaire

Publié le 14 Mars 2026

 

Centrale thermique ECVB de Gent en Belgique, urbex neverends.net
Centrale thermique ECVB de Gent en Belgique, urbex neverends.net

 

Gabriel qui venait de m’infliger deux soirs de suite le « Guerre et paix » de King Vidor (1956), dont il connaissait tous les personnages et l’histoire (il a lu le roman de Tolstoï deux fois), m’a enfin concédé de revoir «Les fils des hommes » (Children of men) d’Alfonso Cuarón (2006). Beaucoup plus que lui, j’avais été à sa sortie sur les écrans bluffé par ce film, adaptation du roman de P.D. James, publié en... 1992.

La puissance de l’anticipation épate : en 2027, le monde s’effondre, les femmes sont devenues stériles (ça ne change rien au résultat mais dans le roman c’était les hommes), le dernier enfant né, il y a 18 ans, vient d’être assassiné, la Grande-Bretagne reste un îlot relativement vivable mais submergée par des réfugiés pourchassés et parqués dans une société devenue policière et concentrationnaire.

Bien qu’on n’en soit pas là, on ne peut manquer de noter le caractère prémonitoire de cette fiction, en premier lieu au regard de l’inquiétude actuelle concernant le déclin de la natalité : dans l’Hexagone, le taux de fécondité conjoncturel a encore baissé de 1,68 enfant par femme à 1,56, le niveau le plus faible depuis la fin de la Première Guerre mondiale, et pour la première fois depuis la fin de la Seconde Guerre Mondiale, la population française diminue... de 6000 personnes, laissant les cerveaux de droite face au choix cornélien : « le grand remplacement » ou le grand vieillissement.

De même, aux États-Unis, la traque des migrants illégaux, par une police fédérale d’immigration (l’ICE, l’Immigration and Customs Enforcement) cagoulée et se déplaçant dans des véhicules banalisés, s’effectue dans une violence débridée qui a fait basculer la plus vieille démocratie moderne dans une situation les droits humains fondamentaux ne sont plus protégés.

En France, la publication des chiffres 2025 concernant l’immigration a largement été commentée le plus souvent dans le sens du poil d’une opinion dont ce serait une des principales préoccupations, pourtant ils n’apparaissent pas particulièrement alarmants lorsqu’on prend la peine de les regarder dans le détail, seuls peuvent être déplorés que l’immigration économique soit toujours en panne dans un pays vieillissant, et que les pouvoirs publics freinent toujours des quatre fers les régularisations de « sans papiers », au moment même où l’Espagne s’apprête à le faire pour 500 000 d’entre eux, et le gouvernement de Georgia Meloni en Italie devrait avoir accordé depuis le début de son mandat et d’ici 2028 près d’un million de permis de travail.

 

Intervention de l'ICE contre un migrant, photo Blake Flagan pour l'AFP
Intervention de l'ICE contre un migrant, photo Blake Flagan pour l'AFP

 

A cet égard, je serais curieux de connaître le statut du jeune Algérien qui vient de nous raccorder à la fibre pour Free, tout comme celui des deux Tunisiens qui l’ont fait le jour de la Toussaint sous la pluie en Ardèche pour Orange. « C’est la fin de votre tournée du jour ? Ai-je demandé à l’Algérien après qu’il eut refusé ma proposition de boire un coup en raison du Ramadan – Non, ce n’est pas une vie - Alors dîtes tout de même à votre patron de moins charger les tournées car autant de retard par rapport à l’horaire prévu, ce n’est pas possible. » Justement, la veille Gabriel me parlait d’une initiative imparfaite des Néerlandais pour l’Europe sur laquelle son équipe travaille, visant à réguler le recours débridé au détachement de travailleurs extra-communautaires. Toujours ce décalage entre les discours et la réalité, forcément au détriment des étrangers.

Par le chaos qu’il ne cesse de rajouter au monde, l’abominable Trump n’arrange rien à l’histoire. Aucune fiction ne l’avait imaginé, il l’a fait : les États-Unis ne sont plus les alliés des Européens. Finie l’aide militaire à l’Ukraine (espérant se mettre dans la poche Poutine et le convaincre d’arrêter la guerre, « en vingt quatre heures » avait-il promis, il n’a pas hésité à faire sien le narratif du dictateur russe en accusant Zelensky et l’Ukraine de l’avoir déclenchée), aux Européens de prendre en charge leur Défense et d’aider leurs amis ukrainiens ! Suivi de l’avalanche d’augmentation de droits de douanes extorqués dans le cadre d’accords commerciaux bilatéraux.

 

 

L’accord très déséquilibré conclu entre Ursula von der Leyen pour l’UE et Trump en juillet 2025 atteste de la position de faiblesse économique de l’UE vis à vis des États-unis et accessoirement de la difficulté de négocier pour 27 pays aux intérêts différents. Pour les défenseurs de l’accord, il limiterait les dégâts en donnant une visibilité aux entreprises : 15 % de droits de douanes imposés à la plupart des produits exportés vers les États-Unis, sans mesures de rétorsion, bien au contraire, des engagements d’achat pour les 3 ans à venir de pétrole et gaz (dont cette cochonnerie de gaz de schiste liquéfié qu’on achète déjà) en remplacement des produits russes, de matériel militaire américain et des puces d'intelligence artificielle (quand bien même, les achats d’armes ne sont pas du ressort de la Commission), couronné enfin par des promesses d’investissements aux États-Unis.

Ce bouleversement géopolitique aura au moins eu pour intérêt de rappeler aux États européens leur état d’extrême dépendance pour ne pas dire de vassalité, à l’égard des grandes puissances, notamment des États-Unis, qui met à mal leur souveraineté.

 

Comment la France est devenue l’un des pays les plus désindustrialisés d’Europe

Le sujet de la désindustrialisation accélérée de la France nous occupe depuis aussi longtemps que les « cris d’alarme », appelant à la reconquête de la souveraineté du pays, aussi récurrents que vains. Récemment, les pénuries subies pendant la pandémie de Covid, notamment de médicaments et de fournitures médicales (bien que le français Sanofi continue à se placer dans le top 10 des groupes pharmaceutiques mondiaux), furent une nouvelle occasion de prise de conscience du fait qu’on ne produisait plus grand-chose sur notre territoire.

Un documentaire fort intéressant « Qui a tué l’industrie française ? » réalisé par Ella Defontaine, diffusé sur france.tv, retrace comment la France est devenue l’un des pays les plus désindustrialisés d’Europe, aux derniers rangs, devant la Grèce, comment ce secteur a perdu en cinquante ans la moitié de ses usines le tiers de ses emplois (en 1973, 29 % des emplois, en 2023 10%), en pointant les responsabilités multiples ayant conduit à cette situation désolante.

 

Qui a tué l'industrie française (Le monde en face, France 5, 25/ 05/2025)

 

Les années 1980 furent marquées par les fermetures d’industries non compétitives, et le début du consensus sur une inéluctable tertiarisation de l’économie en économie de marché mondialisée. Dans le même temps, les réformes des marchés financiers aboutirent à la montée en puissance d’actionnaires internationaux exigeant des taux de rentabilité intenables, et pour cela n’hésitant plus à restructurer, vendre et fermer des usines, en laissant aux pouvoirs publics la « gestion » des conséquences économiques et sociales, tandis que progressivement ce qui nous restait d’industrie était détenu par des capitaux étrangers et que disparaissaient avec les fermetures nos savoir-faire industriels.

L’UE avec le traité de Maastricht (1992) en mettant sous surveillance financière les États partageant la nouvelle monnaie unique, l’Euro, a corseté davantage toute intervention économique, notamment celles relevant d’une politique industrielle, considérée comme « entorses à la libre concurrence ». L’entrée de la Chine dans l’OMC en 2001, si elle a permis de soutenir le pouvoir d’achat et de contenir l’inflation, fut un nouvel accélérateur de la désindustrialisation.

Enfin, la récente politique industrielle volontariste de Joe Biden, incitant les entreprises à venir s’installer aux États-Unis, poursuivie par Trump avec son chantage aux droits de douane, ont été les derniers coups portés à l’industrie française qui, bon an mal an, ne représente plus que 10 % de la richesse créée (PIB), contre 15 % en Italie et 18 % en Allemagne.

 

Trump annonce la fin de la guerre - ou pas, 11 mars 2026, Chapatte
Trump annonce la fin de la guerre - ou pas, 11 mars 2026, Chapatte

 

Ce n’est en rien une consolation, toutefois c’est l’ensemble de l’UE qui se trouve en difficulté à des degrés divers. En septembre 2024, dans son rapport concernant « l’avenir de la compétitivité européenne », remis à la présidente de la Commission européenne Ursula von der Leyen, Mario Draghi, ancien président de la Banque centrale européenne, pose un diagnostic sévère : « l’Union accumule un retard préoccupant sur le plan économique et technologique, tandis que sa croissance s’essouffle et que l’écart avec les autres grandes puissances se creuse ». Mario Draghi avait alors rédigé son rapport avec l’unique inquiétude de la dépendance de l’Europe au gaz russe, dont l’Europe peinait à se détacher depuis que Moscou avait déclaré la guerre à l’Ukraine en février 2022.

Pas plus que nous, il n’avait imaginé qu’une inquiétude encore plus vive viendrait des États-Unis, « l’ex » plus grand ami de l’Europe. En effet, en cas de rupture, le Vieux Continent pourrait difficilement vivre sans les matériels et les technologies américains.

Un article de grande qualité écrit à 5 mains dans le journal le Monde en janvier 2026 a passé en revue « les multiples dépendances de l’Europe à l’égard des États-Unis » révélées par la détérioration des relations transatlantiques. Il met en lumière la plus ou moins grande fragilité de l’Europe dans de nombreux secteurs économiques stratégiques comme l’énergie, la défense, le spatial, les télécommunications, les services numériques, ou encore les réseaux de paiement.

 

Bar gay cuir Madrid

 

Énergie

L'Union européenne est parvenue à réduire sensiblement sa consommation d'énergie russe, qui est passée de 40 % des importations européennes en gaz naturel avant l’invasion de l’Ukraine par la Russie, à une estimation de 12 % en 2025. Sa dépendance à la Russie a été remplacée par une dépendance aux États-Unis, désormais principaux fournisseurs en gaz naturel liquéfié (GNL) de l'Union européenne (57 % du GNL importé au 2e trimestre 2025). Ce qui a fait dire à Phuc-Vinh Nguyen, directeur du centre énergie à l’Institut Jacques Delors : « au-delà du basculement vers un gaz coûteux et polluant, l’Europe se met dans une position de vulnérabilité vis-à-vis d’une administration installée dans une logique d’impérialisme fossile et totalement imprévisible. »

Pour ce qui concerne la France, en 2024, la Norvège est notre premier fournisseur de gaz (40 % des importations), devant les États-Unis (21%), devenu notre premier fournisseur de GNL (43 % en 2023). Malgré le plan européen d'en finir avec le gaz russe d’ici à la fin de 2027la Russie demeure notre 3e fournisseur de gaz (18%), l'Algérie le 4e (11%).

Quant au pétrole, nos principaux fournisseurs de brut sont en 2024 les États-Unis (22%), des pays africains (36%), la Norvège (10%) le Kazakhstan (15%). 

Contrairement à d’autres secteurs, en cas de crise avec les États-Unis de Trump, la France dispose en théorie de solutions de rechange, mais le poids actuel des États-Unis et de la Russie dans nos importations de gaz et pétrole atteste que les possibilités de diversification des fournisseurs restent limitées, et que le seul moyen de regagner en souveraineté (et d'atteindre nos objectifs de neutralité carbone) passe par la réduction de nos besoins en gaz et pétrole (d'où la promotion en faveur du "tout électrique").

 

Défense

Pour ce qui touche à la défense, les États-Unis, sont difficilement contournables : selon le SIPRI, près de la moitié des armes, chars et avions, systèmes de défense aérienne importées par les pays européens entre 2021 et 2025 proviennent des États-Unis. Ainsi la menace de réduction du bouclier américain avec la volonté de l’Administration Trump de se désengager de l’OTAN est une aubaine pour l’industrie de l’armement américaine. Plus grave, après l’achat, la dépendance à l’égard des États-Unis demeure, comme on a pu l’apprendre à l’occasion de la crise du Groenland, où le Danemark protégeait son espace aérien avec des avions de chasse F-35 américains, qui requièrent que les pilotes envoient leurs plans de vol vers des centres de données américains et dont la maintenance des logiciels embarqués et les commandes de pièces détachées sont également en partie automatisées à distance. Cette absence d’autonomie concerne les 13 pays ayant acheté des F35 (Royaume-Uni, Italie, Allemagne, Pays-Bas, Belgique, Finlande, Norvège, Danemark, Pologne, Roumanie, Grèce, Suisse et République tchèque).

 

Héritage de la vision du général De Gaulle, la France apparaît comme le pays européen le plus souverain en matière de défense. Cocorico !? Avec la guerre en Ukraine, elle est même devenue le 2e exportateur d’armes, vendues pour 80 % hors d’Europe. Mais les armées françaises sont-elles si indépendantes des États-Unis, se demandent les auteurs de l’article ?


Selon le rapport du 20 janvier 2025 du bureau américain des affaires politiques et militaires, la France a acheté pour 6,2 milliards de dollars (5,43 milliards d’euros) d’armements aux États-Unis en 2024, par le biais du système encadré des ventes de gouvernement à gouvernement. Parmi eux, des missiles Hellfire. Ces derniers peuvent être embarqués sous des drones américains de reconnaissance Reaper, dont la France détient 12 exemplaires. Mais pour cela, il lui faut l’approbation du Congrès américain. Pour l’instant, aucun des projets français ou européens censés pouvoir concurrencer les Reaper n’a abouti.
« La dépendance peut aussi être indirecte, via des restrictions à l’exportation ou aux usages », ajoute Renaud Bellais, codirecteur de l’observatoire de la défense de la Fondation Jean Jaurès. Les États-Unis peuvent ainsi s’opposer à la vente d’un armement européen si celui-ci contient un composant américain, selon la réglementation sur le trafic d’armes au niveau international. En 2018, Washington a bloqué la vente d’avions Rafale à l’Égypte sous prétexte que les missiles Scalp qu’ils embarquaient contenaient des composants américains.
 

La principale voie pour réduire la dépendance de l’Europe à l’égard des États-Unis en matière de défense demeure le renforcement de l’industrie européenne, laquelle passe inévitablement par des projets européens en matière d’armement, en premier lieu avec l’Allemagne. Depuis l’invasion de l’Ukraine et l’élection de Donald Trump, Paris et Berlin les ont multiplié (projet de drone Eurodrone, du système de combat aérien futur – Scaf,  ou du char de combat - MGCS). Toutefois, des blocages industriels, des divergences sur le nucléaire et des achats américains freinent cette ambition européenne. Pour autant, l’UE vient de lancer le programme EDIP (European Defence Industry Programme), doté de 1,5 milliard d’euros sur la période 2025-2027, qui vise à favoriser le lancement de projets communs en matière d’armement et à limiter le coût des composants fabriqués en dehors de l’UE.


 

Constellations de satellites Eutelsat et Airbus
Constellations de satellites Eutelsat et Airbus

 

Spatial et données d’observation

L’aéronautique et le spatial, (Airbus et Arianeespace), tous deux issus d’une coopération européenne, sont deux points forts à l’exportation de notre pays. Cependant, en 2024, en raison du retard de la fusée Ariane-6 et de l’échec du premier vol commercial de l’italienne Vega-C, les pays européens n’ont eu d’autre choix que de passer par SpaceX, la société spatiale d’Elon Musk, pour mettre en orbite leurs satellites, avec ses lanceurs réutilisables qui décollaient tous les deux jours (un projet français de lanceur réutilisable est en cours de développement depuis 2022 avec un premier lancement test d’ici la fin de l’année). Pour des services civils, comme les télécommunications, c’était acceptable, mais pour des satellites militaires, pas question, aussi, tandis que la guerre en Ukraine s’éternisait, le ministère des armées français a dû attendre début 2025 pour envoyer un satellite complétant sa constellation d’observation.

Il n’en demeure pas moins que, « sans les États-Unis, l’Europe verrait plus difficilement ce qu’il se passe dans l’espace : 90 % des données qui permettent de faire de la surveillance spatiale, civile ou militaire, sont fournies par des bases américaines, notamment de la part de l’US Space Command. Ces informations sont cruciales, notamment pour éviter les collisions entre un satellite et un débris. Même si des services alternatifs européens existent déjà, et que de nouveaux se développent, aucun ne détient autant que données que les systèmes américains qui ne révèlent pas toutes leurs informations. »

 

Pedro Sanchez, un homme seul contre la guerre de Trump et Netanyahou, Europa Press News, Getty images
Pedro Sanchez, un homme seul contre la guerre de Trump et Netanyahou, Europa Press News, Getty images

 

Infrastructures de télécommunications


Les sabotages de câbles sous-marins en mer Baltique en novembre 2024, probablement par la Russie, ont rappelé la vulnérabilité du réseau internet dont les données circulent dans ces câbles sous-marins, autoroutes de fibre optique reposant au fond des mers (Cf le réseau mondial des câbles sous-marins). En position hégémonique dans la fourniture de services numériques (voir ci-après), les américains Meta, Google, Microsoft ou Amazon ont massivement investi dans ces infrastructures critiques au point que, en un peu plus de dix ans, ces géants du Net ont damé le pion aux consortiums d’opérateurs télécoms à qui revenait le câblage sous-marin. Ainsi, Google ne possède pas moins de quatre liaisons transatlantiques entièrement réservées à ses services, quand Meta détient des participations dans quatre câbles.

Pour le coup, la France est bien placé sur ce secteur stratégique. Alcatel Submarine Networks (ASN), un des trois leaders mondiaux de la fabrication et de la pose de câbles sous-marins et seul fabricant européen de câbles sous-marins, a été racheté par l’État français en novembre 2024. « En plus de son usine à Calais (Pas-de-Calais), celui-ci dispose d’une flotte de sept navires, dont deux sont destinés aux réparations ou à la maintenance des câbles. Dans ce domaine, la France peut également compter sur les sept bateaux d’Orange Marine, la filiale spécialisée de l’opérateur télécoms. » Au total, avec sa flotte de navires câbliers, la France dispose du quart des capacités mondiales. Cocorico !

En revanche, pour ce qui est de l’accès à internet par une constellation de satellites en orbite basse, comme Starlink d’Elon Musk, qu’on a découvert avec la guerre en Ukraine et dont on reparle avec l’Iran, la France compte désormais sur Eutelsat, dont les satellites OneWeb sont aujourd’hui opérationnels, en attendant l’arrivée d’Iris2, la constellation promise par la Commission européenne pour 2030.

 

Services numériques et monétique

Une fois de plus, l’Administration Trump nous a stupéfait par sa brutalité et son mépris du droit international, en ayant osé placer sous sanctions six juges et trois procureurs de la Cour pénale internationale par décret présidentiel (executive orders), en raison de leur implication dans le mandat d’arrêt prononcé contre le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, et le ministre de la défense, Yoav Gallant, tous deux « suspectés d’être responsables de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité », sanctions qui portent atteinte au principe d’indépendance de la justice et au mandat de la CPI (dont les États-Unis se sont bien gardés de ratifier le traité de création). Et quelles sanctions !

Outre l’interdiction du territoire américain, leurs comptes sont bloqués, ainsi que la fermeture ou la suspension de tous leurs comptes américains (PayPal, Apple Pay, Amazon, Airbnb, Expedia, etc.), ces personnes se sont vues aussi retirer par leur banque leurs cartes de paiement internationales qui sont toutes américaines (Visa, Mastercard, American Express).

Fin décembre 2025, l’ancien commissaire européen Thierry Breton, et quatre autres ressortissants européens, ont pris moins cher, seulement d’être interdits de séjour aux États-Unis. Leur tort ? Être les principaux artisans du règlement européen sur les services numériques (DSA), qui impose aux plateformes des régulations, comme le signalement de contenus problématiques, ce qui a conduit l’UE, début décembre, à infliger une amende de 120 millions d’euros à X, le réseau social du milliardaire Elon Musk. Comme l’a souligné Emmanuel Macron dans sa lettre à Trump de demande de levée de ces sanctions, ces dernières portent atteinte à l’autonomie réglementaire européenne qui s’applique sans discrimination et uniquement sur le territoire de l’Union européenne.

 

- Ça va aller - Mais où ? La Dactylo, Marseille, quartier du Panier, mars 2026
- Ça va aller - Mais où ? La Dactylo, Marseille, quartier du Panier, mars 2026

 

S’affranchir des moyens de paiement américains au moins en France et en Europe...

Les conséquences des sanctions iniques infligés aux personnels de la CPI nous rappellent l’hégémonie des États-Unis en matière de services numériques. En fait, la surprise vient surtout du blocage des cartes de paiement internationales (avec lesquels sont effectués 70 % des paiements en zone euro). Quand je me rappelle l’avance que nous avions par rapport aux États-Unis, avec nos cartes de paiement à puces, alors que le père de nos neveux américains ne parvenait pas à faire un achat à Paris avec sa carte à piste magnétique, on se demande comment on a pu arriver à tel état de dépendance.

En relisant un article de "Que choisir" à ce sujet, j’ai découvert que l’on pouvait choisir de payer par le réseau français CB (Carte Bleue) pour des achats en France (c’est toujours ça), à la condition d’avoir une carte co-badgée CB (ce qui n’est plus le cas des nôtres) et que le commerçant vous propose le choix. Ainsi, l’euro-député et co-présidente de Place Publique Aurore Lalucq propose de rendre obligatoire le co-badging, permettant d’associer le réseau CB à Visa ou Mastercard sur une même carte, avec les paiements en France transitant alors par le réseau national, tandis que l’international reste accessible. Ça réduirait au passage les commissions payées par les commerçants français aux américains Visa et Mastercharge.

L’alternative la plus avancée pour les paiements au sein de l’UE, aujourd’hui, est Wero, un portefeuille de paiement numérique paneuropéen basé sur les virements instantanés SEPA développé par l’European Payments Initiative (EPI), un consortium de banques européennes. Lancé en 2024, nous l’avons déjà utilisé pour des paiements à des proches depuis un téléphone, en utilisant un numéro de téléphone ; le paiement en ligne et auprès de commerçants devraient être grandement facilité prochainement, si l’on les convainc de l’intérêt de le proposer. A cette initiative privée se rajoute le projet d’euro numérique, une monnaie numérique de banque centrale émise par la BCE.

 

"Le temps ne fait rien à l'affaire" Georges Brassens (1961)

 

La suprématie américaine en matière de services numériques

On le savait, avec les services numériques, l’Europe (et la France) touche le fond. L’état de vassalisation est effarant : toutes nos vies numériques passent par des entreprises américaines, les GAFAM, et bien d’autres. Plus grave, il en va largement de même avec nos entreprises (et nos administrations) : « Le niveau de dépendance de l’Europe envers les services numériques d’entreprises américaines est vertigineux. Celles-ci captent 83 % des dépenses liées aux logiciels et services cloud à usage professionnel en Europe, soit 265 milliards d’euros par an, selon une étude commandée par le Cigref en avril 2025. » La majorité des données produites en France est ainsi hébergée sur des infrastructures contrôlées par des entreprises soumises au droit américain, posant de sérieux enjeux de souveraineté, de sécurité et de continuité des services.

Les sanctions et autres menaces de Trump auront au moins eu l’intérêt de renforcer la sensibilisation à ces enjeux aux plus hauts niveaux, reste qu'il y a du pain sur la planche avant de reconquérir une souveraineté nationale et européenne.  A cet égard, des solutions de cloud numérique souverain proposées en France par OVH Cloud ou Scaleway  sont prometteuses. 

Pour des usages non professionnels, les solutions de rechange disponibles (au moins pour celles que je connais) ne sont pour l’heure pas au niveau de tous ces services états-uniens, et la migration vers d’autres services requiert des renoncements et un effort plus ou moins important. Il faut aussi pour y avoir accès parfois payer (mais c’est déjà le cas pour le stockage de données chez Apple par exemple), avec toutefois la satisfaction de ne plus avoir ses données personnelles utilisées à son insu, en vertu du fait que "quand c'est gratuit, c'est vous le produit".

Si vous ne vous moquez pas souverainement de tout cela, deux sites pour vous aider à trouver des alternatives aux services numériques américains : Switch to EU et European alternatives, c’est en anglais, à moins que vous ne préfériez le néerlandais ou l’allemand, mais si nécessaire, tout navigateur propose désormais un service de traduction des pages.

 

 

KI/KI - 5 Mins Of Acid, entendu dans "la grazia" de Paolo Sorrentino

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