dogmes

Publié le 18 Février 2026

 

Crucifixion, Antonello da Messina, 1475
Crucifixion, Antonello da Messina, 1475

 

De retour à Paris pour quelques jours, j’ai invité à un dîner « en pantoufles » notre voisine de palier Ondine qui nous quittera bientôt pour un nouvel appartement. On ne s’était pas revu depuis la fête qu’elle avait organisée pour ses 40 ans dans un grand loft du nord-est parisien. Comme toujours depuis qu’on fit connaissance, ce fut un grand plaisir que de passer une soirée avec elle à converser de tout et de rien dans une intimité généreuse, plutôt miraculeuse quand on considère la police du langage que requiert son boulot de directrice des relations publiques dans une grosse entreprise française.

Inévitablement, on parle cinéma et elle nous a dit son impatience d’aller voir « la gracia » de Paolo Sorrentino. Si nous n’avions pas placé alors ce film en tête de nos priorités, nous avons partagé notre enthousiasme pour ce cinéaste italien, depuis son chef d’œuvre « la Grande Belleza » en 2013, « Silvio et les autres » en 2018, toujours avec le grand Toni Servillo et le beau Ricardo Scamarcio, la mini série « the young Pope » en 2016 avec Jude Law. On a manqué « Il Divo », inspiré par la vie de Giulio Andreotti qui régna plus de 40 ans à la tête de la Démocratie Chrétienne, et vu « Youth » longtemps après sa sortie, sur petit écran, qui a confirmé notre réticence : seul le merveilleux décor des Grisons vaut la peine, les affres de la vieillesse y sont trop crûment exposés.

 

Mario Cattaneo, Naples, années 1950
Mario Cattaneo, Naples, années 1950

 

Le cinéma de Sorrentino est aux antipodes du néo-réalisme italien, Seuls les riches, les hommes de pouvoir, économique, politique, mafieux et religieux, l’intéressent, avec une esthétique unique (on déplore juste que pour lui la beauté ne puisse être que féminine, mais personne n’est parfait). Toujours sur arte.tv, on a vu aussi son film touchant, « la main de Dieu », à part dans sa filmographie parce qu’autobiographique, se déroulant dans l’une des plus belles baies du monde, celle de Naples où il a grandi (son dernier film Parthenope aussi, mais de toute évidence, il était raté).

« Quand on n’aime pas la vie, aurait dit François Truffaut, on va au cinéma. » On est en droit de ne pas être d’accord avec le cinéaste, car la plupart des films ne font que cela de nous parler de la vie (et de la mort). Prenez « La gracia », le dernier de Sorrentino ! Sa sortie dans les salles, se fait au moment même où la proposition de loi sur « l’aide à mourir » et l’euthanasie, à la suite de l’avis favorable d’une convention citoyenne, vient d’être rejetée par le Sénat, et revient à l’Assemblée, où ce texte avait été adopté en première lecture, alors qu’une très large majorité des Français le souhaite, à commencer par notre mère en fin de vie.

 

affiche du film "On achève bien les chevaux" réalisé par Sidney Pollack (1970)
affiche du film "On achève bien les chevaux" réalisé par Sidney Pollack (1970)

 

Avec cette maladie, l’espérance de survie de notre mère était en moyenne de six mois, avait lâché l’oncologue lors du diagnostic. Nous sommes dans le 6e mois et, depuis quelques temps, maman n’est plus autonome, tellement elle est épuisée moralement et physiquement depuis qu’elle ne peut plus rien avaler de solide et qu’elle s’est même mise à digérer difficilement le « complément » alimentaire en protéines, devenu son principal aliment. « Manger, c’est la vie, m’a-t-elle dit un jour, ne plus pouvoir manger, qu’on le veuille ou non, c’est la fin de la vie. »

L’opération qu’elle a dû subir en urgence pour la libérer d’une énorme collection de pus entre le péritoine et la peau de son ventre, a été une épreuve supplémentaire. Peu avant l’intervention chirurgicale qui l’a contrainte à passer finalement une semaine à l’hôpital, ma mère m’a dit que si ça ne dépendait que d’elle, elle partirait en Suisse pour en finir. Je crois lui avoir répondu que ça ne se faisait pas comme ça, que ça requérait du temps (elle allait alors mieux qu’en ce moment), tout en pensant qu’il fallait que je me renseigne si elle revenait à la charge. Mais depuis, elle n’en a plus reparlé.

Notre mère est parfaitement dans les clous de la proposition de loi : un patient « atteint d’une «affection grave et incurable », qui « engage le pronostic vital », « en phase avancée » ou « en phase terminale » ; présentant une « souffrance physique ou psychologique constante liée à cette affection », «réfractaire aux traitements » ou « insupportable » ; et « apte à manifester sa volonté de façon libre et éclairée ».

 

La vanité, film réalisé par Lionel Baier, avec Patrick Lapp, Carmen Maura, Ivan Georgiev (2015)

 

En ce qui concerne le traitement de la douleur physique, pour l’heure, le stock de morphine n’a pas été touché : l’anti-douleur le plus consommé de France continue a faire l’affaire parfois combiné avec de la codéine, pour la douleur morale, un peu d’anxiolytique, surtout lorsque se déclenche ses crises de tachycardie, diagnostiquée « jonctionnelle », mais presque parfaitement corrélée avec son état émotionnel. Par conséquent, notre mère, qui ne cesse de maigrir, ne relève pas pour le moment des soins palliatifs, avec accès à une sédation profonde et continue jusqu’au décès, prévue par la loi Clayes-Leonetti de 2016.

A quoi doit-on ce refus du Sénat d’envisager toute forme d’aide à mourir, qui s’apparente à «une forme d’abandon démocratique, abandon du débat, abandon de la nuance » ? A l’aile la plus conservatrice de la droite et des centristes, incarnée notamment par le patron des Républicains Bruno Retailleau, qui s’est très largement mobilisée lors de la discussion de ce texte, parvenant à emporter l’adhésion d’une majorité de sénateurs, en agitant l’épouvantail d’un texte qui « autorise une forme d’euthanasie », avec « le risque qu’il devienne plus facile de demander la mort que d’obtenir un soin ».

 

Jacques-Louis David, la mort de Socrate, 1787
Jacques-Louis David, la mort de Socrate, 1787

 

Si l’on considère l’argumentation et le profil du chef de croisade, mais aussi l’âge moyen des sénateurs (60 ans), il est difficile de ne pas percevoir dans ce rejet une position dogmatique de catholiques de droite, pro-vie, et de calcul politicien, au mépris de la souffrance et de la volonté des malades. En revanche, ils défendent avec raison l’accès égal de tous aux soins palliatifs, loin d’être encore assuré en France (seul un malade en fin de vie sur deux y a accès) ; malheureusement il est à craindre que le Parlement accouche d’un texte peu contraignant, malgré le consensus politique sur le principe.

Le sujet de l’aide à mourir est certes délicat sur le plan éthique, mais aussi pratique, toutefois ce nouveau droit humaniste paraît largement borné par des garde-fous suffisants, même si la Société française d’accompagnement et de soins palliatifs (SFAP) a jeté un pavé dans la mare en estimant que 1 million de malades en stade avancé pourraient y être éligibles (Le Monde du 16/2/26, si vous avez l’abonnement, lire les commentaires qui sont aussi intéressants que l’article). Pour autant, les nombreux pays, qui ont légalisé l’aide à mourir, voire l’euthanasie, parfois depuis longtemps sans revenir dessus, n’ont rien de contrées où règne la barbarie. Si ce droit n’était pas voté, on ne pourra que déplorer, une fois de plus, que notre démocratie dysfonctionne puisque, rappelons le, pour une fois, une très grande majorité de Français s'accorde à l’appeller de ses vœux.

 

Les invasions barbares, film de Denys Arcand (2003) - https://www.letemps.ch/culture/film-parole-invasions-barbares-croque-une-generation-ne-veut-plus-se-taire?srsltid=AfmBOoqS-pcAc_G1SIlpv6EivdxV2M8MtXtADchAoyPmxk6CuxQiF6x0

 

Hier maman, qui allait mieux que la veille, m’a signalé au téléphone le débat animé par Pujadas sur LCI entre Michel Houellebecq et Alain Finkielkraut qu’elle a trouvé intéressant, sans toutefois me préciser si l’un l’avait plus convaincu que l’autre. Houellebecq, que l’on sait depuis longtemps opposé à l’aide à mourir, rappelait que ce n’est pas le métier du corps médical que de « tuer » ; c’est juste et la proposition de loi l’a prévu à la demande de l’Ordre des médecins et des infirmiers, en intégrant une clause de conscience, à l’instar de celle concernant l’IVG, les autorisant à refuser d’aider le patient à mourir. Cette clause pourrait bien constituer un obstacle à l’application du « droit à mourir dans la dignité », tout comme celui du droit à l’IVG pas toujours assuré. De son côté, Alain Finkielkraut évoque sa hantise des maladies neuro-dégénératives et sa volonté de « mourir ni trop tôt ni trop tard », sachant qu’en état des critères d’éligibilité, la proposition de loi exclue pour l’heure les malades d’Alzheimer, maladie qui a ruiné la fin de vie de notre père, ou ceux dans un état végétatif.

 

"La gracia", film de Paolo Sorrentino, avec Toni Servillo, Anna Ferzetti, Milvia Marigliano...

 

Quoi qu’il en soit, la seule et unique question qui vaille, n’est-elle pas « À qui appartiennent nos jours ? »

À Dieu ? (S’il existe, bien évidemment), au système de santé et au corps médical ? Aux politiciens... ? Ou à nous-mêmes ? C’est la question qui est posée à trois reprises dans le film « la gracia », définitivement un très grand Paolo Sorrentino.

 

 

Marc-Antoine Serra, Yasin, Paris, 2013
Marc-Antoine Serra, Yasin, Paris, 2013

 

"Surf Rider" par le duo Il est Vilaine sur le label kill the dj records, soundtrack de "la grazia" de Paolo Sorrentino

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