expos

Publié le 22 Décembre 2013

 

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Pasolini par Herbert List (1953)

 

 

Bach - Transcription pour cordes des variations Goldberg

Dmitry Sitkovetsky / NES Chamber Orchestra

 

Pour suivre avec les oreilles l’actualité artistique, rien de mieux que la dispute sur France Culture, qui nous permet de dîner en compagnie d’Arnaud Laporte et ses invités. A chaque soir sa discipline : littérature, arts plastiques, musique classique ou actuelle, cinéma ou spectacle vivant. Si ce programme peut renforcer votre sentiment de profusion inaccessible, il permet de se tenir au courant, et ce qui s’y dit est le plus souvent stimulant.

 

Aller voir danser au Théâtre de la Ville de ma propre initiative, j’avais renoncé depuis mes années d’étudiant. La dernière (et peut-être bien première fois), c’était un spectacle de William Forsythe avec pour bande son une remarquable transcription pour cordes des variations Goldberg. Sauf erreur, un plan de Jean-Laurent, le frère d’Elisabeth.

Grâce à Colette, retour dans ce temple parisien de la danse, avec le brésilien Bruno Beltrão et sa compagnie Grupo de Rua qui chorégraphie la danse que je préfère, celle qui emprunte en les renouvelant aux figures obligées de la street dance, et dans ce cas également aux arts martiaux.

 

 

  CRACKs de Bruno Beltrão et Grupo de Rua

 

Mireille est aussi de la partie. En fait, on doit sans doute largement cette sortie à Nicolas le petit-fils de Colette. Bonne bouille, vivacité de onze printemps, avec déjà une sensibilité au second degré et à l’humour.

A la sortie du spectacle, admiration unanime, même si le gosse rallia mon camp lorsque je regrettai le bruit qui tenait lieu de musique dans la 2e partie du spectacle.

 

Avec raison, l’invité de cette semaine de « dispute », le plasticien Bertrand Lavier, qui voyage pas mal, a souligné la profusion et la qualité de l’offre culturelle en France, notamment d’expositions artistiques, et l’iniquité du french bashing.

« Tu l’as dit bouffi », ai-je pensé, il faut vraiment être journaliste ou rentier pour parvenir à ne rien manquer de ce flux continu de propositions alléchantes.

Pour les autres, il faut non seulement se remuer le train mais surtout choisir. Ce dimanche-là, on était bien parti pour faire nos « no life »[1], alors, bien que la nuit fût déjà tombée, j’ai dit à mon mari : « la cinémathèque ferme à 20H, ça te dirait l’expo Pasolini ? »

 

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Sergio Larrain Valparaiso 1963

A la fondation Cartier-Bresson

 

Baraka, un couple de Vélib nous attendait au coin de la rue. Juste devant la façade du bâtiment signé par Franck Gehry, avec ses vitres recouvertes par la chronophotographie l’homme qui marche d'Etienne-Jules Marey, une station bourrée de vélos, mais deux personnes qui s’avançaient déjà pour libérer deux plots d’attache.

 

Ça s’annonce très calme, comme on aime. Quatre garçons qu’on devine « sensibles » sortent de l’ascenseur que nous devons emprunter. La visite peut commencer et d’emblée me toucher avec une reproduction à l’échelle un d’un des éphèbes de la fontaine de la piazza Mattei.

 

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Piazza Mattei - Fontaine aux tortues

 

En 1950, Pier Paolo quitte Casarsa dans le Frioul où il vient d'être exclu de l'éducation nationale et du Parti communiste après avoir été dénoncé pour attouchements sexuels sur des adolescents (accusation dont il sera disculpé) et débarque à Rome, inconnu et sans un sou. Il a 28 ans. Son oncle lui prête une chambre pour quelque temps dans le ghetto. À quelques rues de là, la piazza Mattei et sa « fontaine aux Tortues » qui lui fera écrire :

 

Sur la place des tortues, les quatre jeunes garçons qui tiennent des coquillages, luisants, follement luisants, sont la seule chose qui échappe à la prise au vent : ils pénètrent dans la nuit avec leur nudité.

Les gamins déposés dans les rues neuves par le dimanche, comme une écume, ne s’approchent pas d’un millimètre de la compacité sacrée pure et séduisante de ce nu. On ne peut plus aimer que les statues [...]

 

Première version en 1950 de sa nouvelle « Eclats de la nuit romaine »

publiée en 1965 dans le recueil Ali dagli occhi azzurri (Ali aux yeux bleus).

 

Ces quatre éphèbes repoussant du doigt une tortue dans la vasque au-dessus d’eux, nous avaient pareillement subjugués. Une promenade du Ghetto à la piazza Navone : un itinéraire d’eau du guide Autrement, excellente collection aujourd’hui disparue,nous y avait conduits. Gabriel découvrait Rome et j’en faisais de même bien que j’y fusse déjà venu adolescent et avec Élisabeth. Une photo prise dans le Pincio intégrée dans un montage accroché au-dessus du bureau indique que j’avais 35 ans. En ce printemps 1997, Rome exultait.

 

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Félix Vallotton La blanche et la noire (1913)

jusqu'au 20 janvier 2014 au Grand Palais

 

Sans doute que Pasolini ne ferait pas partie de mon panthéon sans son homosexualité (et son horrible assassinat). Sans doute aussi que cette homosexualité scandaleuse et déshonorante (mais aussi la gêne matérielle qu’il a connu la plus grande partie de sa vie) est une clé essentielle d’explication de son intérêt pour les marginaux, pour les exclus, qui l’a conduit, sans relâche, à mettre à jour les mécanismes de domination et l’hypocrisie d’une société italienne très conservatrice sous l’influence de la toute puissante église catholique.

Jusqu’à sa mort, il y a chez Pasolini une capacité intacte de révolte (celle du jeune homme), une liberté, requérant un courage et une énergie qui forcent l’admiration.

 

 

Comizi d'amore 1965

 

Ainsi, parcourir l’Italie en 1963 pour interroger les Italiens sur l’amour et leurs goûts sexuels exigeait une certaine audace.

Sur le panneau évoquant le film documentaire qu’il en fera, « Comizi d’amore », je lis :

 

[...] Deux paragraphes particulièrement importants pourraient être consacrés à deux problèmes très « populaires », dans ce domaine : l’homosexualité et la prostitution. [...]

 

Une phrase qui résonne curieusement avec notre actualité, cette prohibition nouvelle de la prostitution en France et la rage qu’elle suscite chez moi. Pasolini ne faisait guère mystère de son homosexualité ni de son dangereux commerce avec les jeunes tapins de la gare Termini. Penchez-vous un peu sur la détresse économique et sexuelle, immanquablement, vous trouverez des prostitués, des clients et parfois des proxénètes. C’est le cas dans son premier roman, Ragazzi di vita, tout comme dans son premier film Accatone.

 

 

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Renato Guttuso Rocco et son fils 1960

 

Pour son amie intime la comédienne Adriana Asti « Tout ce qu'il redoutait est arrivé : la globalisation, le règne de la télévision, la surconsommation ». [...]

Mais être prophète de mauvais augure n’est pas une sinécure, la dépression n’est jamais loin : « J’abjure la Trilogie de la vie, bien que je n’aie pas de regret de l’avoir faite. » [...] «Même si je pouvais faire encore des films du genre de la Trilogie de la vie, je ne le pourrais plus : parce que désormais je hais les corps et les organes sexuels.» Le Pasolini de 1975, celui de Salò ou les 120 Journées de Sodome, est revenu de l'hédonisme, de la révolution sexuelle, en laquelle il ne voit plus qu'une issue triste : la sexualité comme donnée marchande, capital sexuel. » 

Encore heureux Pier Paolo que tu n’aies pas fait détruire ces films, pour de bonnes ou mauvaises raisons, ce sont ceux qui m’ont le plus enchantés.

 

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Pier Paolo Pasolini et Ninetto Davoli
Archives Pasolini. Cinémathèque de Bologne

 

 

Pasolini dérangeait. L’exposition affiche les 33 procédures judiciaires qu’il eut à affronter. Il dérangeait tellement de monde qu’il est difficile de croire à la version du jeune prostitué de 17 ans qui fut reconnu coupable de son sauvage assassinat. L’hypothèse d’un meurtre commandité par des politiques dont il avait dénoncé les liens avec la mafia est désormais la plus solide.

On quitte Pier Paolo Pasolini avec Keith Jarrett qui improvisait l'année de sa disparition à Köln et Nanni Morreti sur son Vespa, roulant vers un bout de terrain vague d’Ostia où se dresse une petite sculpture plutôt moche près de l’endroit où l’artiste a cessé de déranger[2].

 

 

 

Vissi d'Arte par Maria Callas

Tosca de Puccini

 

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Maria Callas et PP Pasolini Skorpios 1969

 

 

Chez Paulo et Laura, Claudia m’avait dit que c’était son film préféré. En rentrant, on regardera la ricotta (52 minutes) enregistré sur Arte.  « Jugé blasphématoire, son film fut censuré et Pasolini condamné à quatre mois de prison avec sursis pour atteinte à la religion d’État. »

 

A la cinémathèque française, jusqu’au 26 janvier 2014.

 


[1] Lorsque Maxime rentrait le dimanche et qu’il nous trouvait chacun devant notre ordinateur, il nous interpellait toujours d’un « alors les tontons, on a encore fait les « no life » ce week-end ? »

 

[2] Journal intime de Nanni Moretti 1993

 

 

 

Ali a les yeux bleus (Ali dagli occhi azzurri) de Claudio Giovannesi

 

 

Pasolini Roma

 

 Que reste-t-il de Pier Paolo Pasolini ? Télérama

 

 Howl, étendard de la Beat... NGT

 

 

 

A touch of Sin de Jia Zhang Ke

 

 

 

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Rédigé par Thomas Querqy

Publié dans #culture gay, #expos, #danse, #touriste

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