oslo

Publié le 10 Septembre 2025

 

Hang & Tyga - BiLatinMen.com

 

Et c’est à cette occasion, soit par anticonformisme, soit par hostilité ouverte à l’égard de son vieux, que Lele se présente avec des cheveux couleur paille, pantalon moulant, chaussure à semelle compensée d’au moins cinq centimètres, et surtout avec l’intention dramatique de mettre ses parents au courant de son incontrôlable appétit. […] Jusqu’ici, Teo a toujours cru que la liberté s’exprimait en portant des jeans et un T-shirt. Qu’elle était un refuge contre l’affectation. Il ne lui est jamais venu à l’idée qu’on peut être libre en exagérant les contrastes, en insistant sur les caprices et les maniérismes : liberté de s’habiller en femme, par exemple, ou de faire le tour du monde complètement nu ou de tailler une pipe à un petit noir de l’Illinois. […]

"Avec les pires intentions" d’Alessandro Piperno (2005)

 

De retour à Paris, malgré plusieurs semaines d’absence, j’ai eu un peu de mal à nous trouver des films tentants. Heureusement, je me suis rappelé du film « le rire et le couteau » qu’on avait mis de côté en raison de sa longueur (3 heures et demi), mais qui garantissait au moins un voyage en Afrique.

A sa manière, le 3e volet de « La Trilogie d’Oslo : désir » (Oslo Stories Trilogy: Sex) réalisé par Dag Johan Haugerud, promettait aussi un certain exotisme. En effet, que connaissions nous de ce pays ? Pas grand-chose. Du côté du cinéma, je pensais n’avoir jamais vu un film norvégien, avant de me souvenir du déprimant « Oslo, 31 août » de Joachim Trier (2011) et trouver sur mon tumblr le satirique « Sick of myself » de Kristoffer Borgli (2023), côté livres, « la faim » du prix Nobel Knut Hamsun (1890), lui aussi bien plombant. C’est tout ? Ah si, bien sûr, les Vikings, ces géants blonds barbus tout en muscles

 

 

« La trilogie d’Oslo : désir »

La bande annonce était sans équivoque : oubliez les Vikings ! S’ils crapahutent très hauts sur les toits de la capitale norvégienne pour ramoner les cheminées, les deux personnages masculins du film sont doux comme des agneaux, et chose qui me paraît beaucoup plus rare chez les hommes que chez les femmes, se confient l’un à l’autre. Et quelles confidences ! L’un dit être troublé d’avoir rêvé que David Bowie le regardait comme une femme, tandis que l’autre lui livre à son tour son étonnement d’avoir accepté la veille de se faire… ramoner par un client (désolé, facile je sais, mais pas pu résister), alors qu’il n’est pas gay et qu’il aime profondément sa femme. Ces révélations les perturbent tous deux, mais pas seulement car celui qui s’est fait enculer n’a rien trouvé de mieux, en toute sincérité, que de raconter ça à son épouse... qui l’a très mal pris. S’ensuit ainsi la crise conjugale sotto voce, sans violence aucune, sans cris, presque en chuchotements.

 

Sur les toits, "La Trilogie d’Oslo : désir" réalisé par Dag Johan Haugerud
Sur les toits, "La Trilogie d’Oslo : désir" réalisé par Dag Johan Haugerud

 

Chez le 2e couple, j’ai aussi relevé que l’homme qui rêve de Bowie, quand il a fini sa journée de ramonage, fait aussi les courses et s’occupe beaucoup de son fils (c’est également lui qui le conduit chez une doctoresse), tandis qu’on voit sa femme affairée une seule fois à d’apprendre à leur garçon à coudre avec une machine. L’égalité entre les sexes, quoi !

Ce film bavard, aux dialogues très rohmérien questionnant rêve, libido et amour conjugal, jusque dans le cabinet de la « doctoresse qui traite le serment d’Hippocrate à la légère » avec son récit mis en images en noir et blanc, entrecoupé de plans de respiration sur la ville, souvent en chantier, accompagnés d’une belle musique originale jazzy, ne nous a pas déplu : on ira peut-être voir le volet 2, « Amour ».

 

Gui (Jonathan Guilherme) dans "le rire et le couteau" réalisé par Pedro Pinho
Gui (Jonathan Guilherme) dans "le rire et le couteau" réalisé par Pedro Pinho

 

« Le rire et le couteau »

Les troubles dans le genre et de libido tiennent aussi une certaine place dans le film « le rire et le couteau » réalisé par Pedro Pinho, d’abord parce que le beau Sergio, ingénieur environnemental recruté par une ONG, qui débarque du Portugal en Guinée-Bissau en voiture, pour faire l’étude d’impact et de faisabilité d’une route sur un écosystème de rizières et sa communauté de villageois alentour, semble avoir une libido incertaine (ce que j’aurais trouvé plus crédible avec un acteur plus jeune : il a 38 ans), ensuite parce qu’il fraye avec un petit groupe de jeunes hommes préférant « les trucs de filles », à l’attitude souvent « Camp » et faisant beaucoup la fête (« une communauté queer » que le réalisateur a trouvé à Bissau). Néanmoins, ce n’est pas la problématique principale du film, ou plutôt celle-ci s’intègre dans celle plus large des rapports « Nord-Sud » post-colonisation, dans sa dimension économique, notamment la perpétuation d’un rapport néo-colonial au travers du travail des ONG et de « l’industrie de la coopération », tout comme celle des relations entre noirs et blancs - Gui (Jonathan Guilherme), corps d’athlète de métis brésilien sous la robe à bretelles, venu en Guinée-Bissau pour retrouver ses « racines africaines », reste par exemple considéré par ses « sœurs » comme « blanc ».

 

Sérgio (Coragem) dans "le rire et le couteau" réalisé par Pedro Pinho
Sérgio (Coragem) dans "le rire et le couteau" réalisé par Pedro Pinho

 

Dans un premier temps, j’ai trouvé Sergio un peu niais, avant de trouver sympathique ce qui s’apparente à une posture modeste d’observation et d’écoute, appropriée dans sa position comme pour sa mission, dans un pays dont il ne sait rien. Le spectateur fait ce voyage avec lui et ce n’est pas la moindre qualité de ce film que d’avoir su articuler de manière fluide fiction et documentaire, l’une et l’autre très écrits selon le réalisateur.

Son expérience de l’altérité a fait remonter dans ma mémoire des traces des miennes, avant tout ce séjour en 1995 chez mon frère Melvil, alors coopérant dans une capitale au bord du fleuve Niger, accompagné de sa femme Alexandra, et assistés d’un gardien, d’un jardinier et d’un cuisinier, en particulier ce soir où, après avoir pique-niqué sous les manguiers dans une concession qu’ils louaient sur une rive du fleuve, on s’était retrouvé sur un îlot, tels des chiens dans un jeu de quilles, à traverser un village très pauvre, plongé dans une obscurité peuplée d’ombres, avec des enfants dans un coin qui ânonnaient sous une faible lumière des versets coraniques, mais aussi dans une moindre mesure, une dizaine d’années plus tard, ce voyage à l’initiative de mon père en Namibie. Pauvres souvenirs cependant, sans odeurs et sans chaleur.

 

Ricci Shryock Guinea Bissau portfolio LGBT
Ricci Shryock Guinea Bissau portfolio LGBT

 

« Le jeu avec le féminin et la féminité est un produit de l’oppression et disparaîtra avec elle »

Contrairement à ses voisins, le Sénégal, la Gambie et la Guinée, la Guinée-Bissau n’a pas de loi interdisant les relations entre personnes de même sexe. Aujourd’hui, ces relations sont criminalisées dans 33 des 54 pays africains (rapport Homophobie d’État de l’ILGA en 2017). La situation s’est un peu améliorée depuis une dizaine d’années, mais l’homophobie sociétale reste forte même dans les pays ayant dépénalisé l’homosexualité.

Dès lors, se trouver une « safe place » pour les homosexuels et trans au sein d’une communauté apparaît vital. C’est ainsi que s’est constitué la communauté des Big Mama Foutain en Guinée-Bissau, s’autorisant à « faire les folles » et dont on aperçoit certains membres dans le film. De même, Wellington dans le film brésilien « Baby » de Marcelo Caetano, fréquente un groupe de jeunes gens résolument « queer » avec qui il fait du voguing. S’agit-il d’un jeu avec l’efféminement visant à se réapproprier l’insulte homophobe, aussi ancien que la culture gay, ou d’efféminement tout court ?

 

Prince Gyasi, Agony of an orphan, 2018, Ghana
Prince Gyasi, Agony of an orphan, 2018, Ghana

 

Ou d’un effet de groupe ? Avec Gabriel, au cours d’un week-end avec la bande de copains gays d’Alain, ne s’était-on pas surpris à surenchérir d’une voix de fausset, à leur humour résolument « Camp » durant un week-end entier (prononcez "kemp"), en tortillant du cul et moulinant du poignet ? Tout en se disant dans le train du retour, qu’on s’était bien marré mais que ça allait un moment tout ce cirque bruyant. N’y voyez pas une homophobie intériorisée ou une pensée réflexe misogyne ! L’un est l’autre avons autant d’ami.e.s femmes que hommes, sinon plus, et apprécions par dessus tout la richesse de la mixité (un dîner avec les deux sexes, nous paraît ainsi toujours plus réussi).

S’il ne s’agit pas de trouble dans le genre, dans ces pays où l’homophobie demeure forte, un homosexuel masculin n’a-t-il d’autre choix pour espérer pouvoir aimer des hommes que d’être efféminé, voire de changer de sexe ? C’est ainsi qu’en 2006, je m’étonnai que la république islamique d’Iran fut l’un des rares pays ayant autorisé les opérations de changement de sexe, laissant ainsi aux homosexuels masculins le choix entre la persécution ou la transformation.

En réalité, au Sénégal par exemple où l’homosexualité est réprimée, il n’en est rien, les gays s'efforcent surtout de « ne pas paraître féminins pour éviter les coups ou les arrestations ».

 

"La cage aux folles" réalisé par Edouard Molinaro (1978), avec Michel Serrault, Ugo Tognazzi, Michel Galabru
"La cage aux folles" réalisé par Edouard Molinaro (1978), avec Michel Serrault, Ugo Tognazzi, Michel Galabru

 

"La cage aux folles" réalisé par Edouard Molinaro (1978)

 

Dans « Réflexions sur la question gay » de Didier Eribon (1999), que j’ai parcouru de nouveau pour l’occasion, l’auteur critiquait le fait que Michaël Pollack eut écrit dans son livre « les homosexuels et le sida » « que le jeu avec le féminin et la féminité était un produit de l’oppression et disparaîtrait avec elle ». Je ne suis pas loin de partager l'hypothèse de Pollack pour ce qui relève du désir homosexuel (et non d’un trouble d’identité de genre), dans un monde « post gay » d’« hétéro sexualisation » des homosexuels, avec le PACS, le mariage, l’homoparentalité, et une socialisation se faisant principalement par Internet. Pour autant, rien que le succès des spectacles de drag-queens porté par le phénomène Drag Race France semble nous donner tort, en valorisant des hommes qui incarnent, dans des spectacles, un féminin exacerbé archétypale.

Ça doit pouvoir être drôle, il faut que je m’y colle ! J’ai plus que jamais besoin de rire en ce moment.

 

Fernand Raynaud - "Les deux folles" (1966), que nous a ressorti Elisabeth

"Climax" réalisé par Gaspard Noé, scène d'ouverture sur "Supernature" de Cerrone

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