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Publié le 10 Janvier 2026

« Kolkhoze », un « Carrère » remarquable

La noble simplicité de ce grand seigneur, qui supportait sa déchéance physique avec autant de stoïcisme que sa déchéance sociale, a été pour mon père une leçon, et une introduction à cette dimension verticale de la vie où l’on prend conscience de ce qui rapproche les générations, parce que l’homme est toujours plus ou moins le même, et de ce qui les sépare parce que vivre à quelques décennies d’écart, c’est avoir vécu dans deux mondes différents, aux valeurs différentes, aux évidences différentes, presque incompréhensibles l’un pour l’autre. Ce vieil homme dont il serrait la main tremblante avais serré dans sa jeunesse celle de quelqu’un qui avait serré celle de Napoléon : mon père ne s’est jamais remis de cet éblouissement.

Emmanuel Carrère dans "Kolkhoze" p. 181

J’ai une conviction, une seule, concernant la littérature, enfin le genre de littérature que je pratique : c’est un lieu où l’on ne ment pas.

Emmanuel Carrère dans "Yoga" p. 209

Scriabine : Le poème de l'extase, Op. 54, entendu à l'exposition "Kandinsky, la musique des couleurs" au Musée de la musique / Philharmonie de Paris

 

J’ai connu la mère avant le fils, grâce au Grand Frère qu’Hélène Carrère d’Encausse publia en 1983 et que ma mère m’offrit (j’avais 21 ans). Je croyais avoir découvert Emmanuel Carrère et le genre de la non-fiction (ou de la « littérature du réel ») avec L’adversaire, jusqu’à ce que je retrouve dans notre bibliothèque un exemplaire de poche de son roman La moustache (1986), lu en 1990. Son Limonov (2011) m’a également passionné, Le Royaume (2014), un peu moins.

 

La moustache d'Emmanuel Carrère (Télérama 21 mars 1990)
La moustache d'Emmanuel Carrère (Télérama 21 mars 1990)

 

Contrairement à ce que je pensais, j’ai manqué Un roman russe (2007). Les thèmes de D’autres vies que les miennes (2009), dont l’exemplaire dans la bibliothèque est marqué de l’ex-libris de Gabriel, et de Yoga (2020), m’ont rebuté (respectivement, la mort d’un enfant et d’une jeune femme, la dépression pour le 2e). En revanche, j’ai tout de suite eu fortement envie de lire son Kolkhoze (2025). Gabriel aussi, qui me l’a offert pour Noël, et dont je n’ai fait qu’une bouchée.

 

Rosyjska głubinka (Russie profonde). Photo Artem Malcew
Rosyjska głubinka (Russie profonde). Photo Artem Malcew

 

La fresque généalogique et historique nous attirait, Gabriel, qui est un fin limier de la généalogie et passionné d’Histoire, plus encore que moi-même. Deux autres raisons, m’a-t-il dit, lui donnent aussi envie de le lire. Il a nourri son mémoire de DESS de références à l’Empire éclaté d’Hélène Carrère d’Encausse (pour ma part, l’étudiant que j’ai été à l’université Panthéon-Sorbonne, croit se souvenir avoir fait un bide en voulant brancher Marie Lavigne, à la fin de son cours d’économie des pays socialistes, sur Le Grand Frère de Carrère d’Encausse). La 2e raison, elle aussi anecdotique, c’est qu’il a été durant quelques années un copain en culottes courtes, de « Zoura », le neveu Zourabichvili d’Hélène Carrère d’Encausse, que la philosophie n’a pas empêché de se suicider à l’âge de 40 ans.

 

Vieux journaux dans une rue de Tbilissi (Georgie)
Vieux journaux dans une rue de Tbilissi (Georgie)

 

De nouveau, comme Pierre Assouline, j’ai aussi apprécié dans ce Carrère sa manière unique de se dévoiler au travers d’autres vies que les siennes, ce « je » que ses détracteurs trouvent «obscène », et que lui veut «honnête», qui s’interroge, sans se ménager.

« La touche Carrère, c’est une certaine manière de raconter, lui au centre les autres autour, sans que jamais ce ne soit irrespirable d’égolâtrie car dans l’histoire, d’autres vies que la sienne l’emportent toujours. »
 

Ce livre mausolée à la mère aimée, mais aussi à son père, mort peu de temps après elle (le livre s’ouvre sur l’hommage national à l’Académicienne et s’achève par un voyage de son père jeune sur la terre de ses ancêtres) me touche également parce que sa matière est le temps long. J’admire ainsi l’art de l’auteur de faire ressurgir ce passé, en particulier l’enfant qu’il a été, ainsi que le choix d’écrire la fin de vie et la mort de sa mère, au moment même où la nôtre s’en rapproche inexorablement.

 

Emmanuel Carrère avec sa mère et ses sœurs à Ilbarritz (Pyrénées-Atlantiques)
Emmanuel Carrère avec sa mère et ses sœurs à Ilbarritz (Pyrénées-Atlantiques)

 

Emmanuel Carrère avec son père Louis vers 1960 (archive personnelle)
Emmanuel Carrère avec son père Louis vers 1960 (archive personnelle)

 

Comme d’autres lecteurs, dans la première partie du livre, j’ai regretté que l’éditeur n’ait pas jugé utile de joindre un arbre généalogique qui aurait permis de se retrouver facilement dans le fil des ancêtres d’Hélène Carrère d’Encausse, née de parents apatrides, d’un père géorgien et d’une mère russo-germanique aristocrate, sans toutefois que cela n’émousse mon plaisir de lecture. Ceux que cela gêne, pourront jeter un coup d’œil à son arbre généalogique, en ligne sur geneanet.org.

Par contre, le découpage en courts chapitres et parties facilite grandement la lecture, notamment quand elle est discontinue et brève.

 

Nicolas Zourabichvili, frère d'Hélène Carrère d'Encausse et père de François, compositeur
Nicolas Zourabichvili, frère d'Hélène Carrère d'Encausse et père de François, compositeur

 

Pourtant, en villégiature sur l’île de Colette, avec la joyeuse bande de Naples, l’an dernier à la même époque (à laquelle s’est joint le nouvel amant de notre hôtesse bientôt octogénaire), j’ai dû un peu batailler pour défendre Kolkhoze, même s’il n’en a nullement besoin (il caracole dans le top 10 des livres francophones les plus vendus en 2025) ; d’abord auprès de Paulo, notre expert en littérature en train de (re)lire La cousine Bette de Balzac, qui m’avait précédé, bien moins élogieux que moi (« c’est bien fait »), et plus faiblement auprès d’Agnès dont Carrère n’est pas la tasse de thé : « le dernier Mauvignier, ça c’est de la littérature ! ». Pas la mienne a priori, car son précédent livre, « Histoires de la nuit », m’est tombé des mains à plusieurs reprises, jusqu’à ce que je l’abandonne, en dépit des encouragements de Gabriel. J’ai cru comprendre que notre différent portait sur le genre littéraire et le style.

 

Le style littéraire, c'est quoi ? pour Céline, Sagan, Mauriac... France Culture

 

Bah ! Chacun son truc, on n’est pas tous fait du même bois et, fort heureusement, il y en a pour tous les goûts. Prenez la rentrée littéraire de septembre 2025 ! Une avalanche de romans français évoquant les souvenirs familiaux de « filles et fils de », dont se gausse Frédéric Pagès, dans son article du Canard Enchaîné, titré « Tout sur leur mère » : «Que se passe-t-il chez les romanciers français ? Manque d’inspiration ? Mimétisme ? Tel un banc de poissons, ils interprètent le même ballet au même moment. Cette année, c’est leur maman qui les inspire. » De même, Jean-Marc Proust, tout aussi sarcastique dans son article « Rentrée littéraire 2025 : merci Maman, merci Papa (pour l'inspiration nombriliste) », déplore cette tendance : « D'abord, cela montre que la littérature française peine toujours à inventer, à imaginer, à rêver. À bout de souffle, l'autofiction souffre depuis quelques années d'un déficit d'inspiration criant. Et voici qu'après s'être consciencieusement regardé le nombril, la fine fleur de la littérature tricolore envisage désormais de remonter sereinement tout le cordon ombilical. [...]» «  Cette rentrée littéraire est donc un cimetière. Pour la plupart, ces livres évoquent la mort d'une mère. Visiblement, le travail de deuil est moins douloureux s'il est partagé avec son lectorat. »

 

"La Classe de neige", un film de Claude Miller (1998) d'après "La Classe de neige", un livre d'Emmanuel Carrère (1995)

 

Á quoi doit-on ce repli sur la famille et l’intimité qu’on a observé sur les tables des librairies ? En 2017, déjà, un article du Figaro s’interrogeant sur les raisons pour lesquelles les femmes lisent plus que les hommes, fournissait une piste d’explication : « En édition, le pouvoir est du côté des femmes : le lecteur est une lectrice, l'éditeur, une éditrice, le blogueur, une blogueuse… [désormais "influenceuse" sur les réseaux sociaux] Peu de succès sans elles. Aussi la tentation est-elle grande de viser ce public féminin. » Ainsi, Cécile Boyer-Runge, alors PDG des éditions Robert Laffont, se demandait si cette sensibilité ne se retrouvait pas dans les romans publiés.

 

Pour revenir au Kolkhoze de Carrère, Géraldine m’a redit qu’elle avait très envie de le lire, possiblement en raison de la lecture que je lui ai faite des pages que j’avais cornées. L’exception de courte citation m’autorise, me semble-t-il, à reproduire ces quelques extraits.

9. Fiancés

Louis-caisse

Un jour où Nicolas était revenu de chez un de ses camarades plein d’admiration parce qu’on y était meublé en « Louis XV », l’oncle Paul, montrant les caisses les vieux cageots qui servaient chez eux de penderies, avait dit : « Chez nous, on est meublés en Louis-caisse. » Ce trait avait enchanté mon père. Il ne se lassait pas, jusque dans mon enfance, de le répéter. (Page 180)

Riou Guiéniégô

[…] heureux, quoique intimidé, de se retrouver au coude-à-coude avec le prince Félix Youssoupov – qui, en 1916, avait assassiné Raspoutine. C’était un grand vieillard d’une beauté encore impressionnante, d’une extrême gentillesse, qui traînait après lui une réputation sulfureuse d’abord parce qu’il avait tué un homme – crime qu’on lui pardonnait, vu la personnalité de la victime, et considérait même comme une bonne action -, ensuite parce qu’il était homosexuel – ce qui, pour mes parents, était presque plus exotique que d’être un assassin. (Page 184)

12. un jeune couple

Hantée

En relisant ce livre [Le malheur russe] (ou en le lisant, je ne suis pas très sûr), deux choses m’ont laissé songeur. La première, c’est qu’elle [ma mère] consacre tout un chapitre à l’assassinat de Paul Ier sans dire un mot de ce que vous venez de lire. C’est d’autant plus surprenant qu’elle prenait, dans la vie, le plus vif plaisir à l’évoquer. Mais il aurait fallu raconter ce souvenir à la première personne – qui était pour elle le début de l’avachissement. Ma mère a toujours trouvé le « je » haïssable – et l’usage que j’en ai fait par la suite n’a, c’est le moins qu’on puisse dire, rien arrangé. Elle en tenait pour la troisième personne, objective et académique, qui était le dogme absolu des Sciences Po – la marge de choix possible se situant entre le « on » et le « nous ». « On pourrait dire… » « Nous n’en disconviendrons pas... » On citait le cas d’un ambassadeur qui poussait la prudence diplomatique et conditionnelle jusqu’à écrire dans une dépêche : « Une source bien informée nous aurait dit que... » (Page 229)

 

Le prince Félix Youssoupov, amant de Dimitri Pavlovitch, cousin de Nicolas II
Le prince Félix Youssoupov, amant de Dimitri Pavlovitch, cousin de Nicolas II

 

17. la chambre du fond

Transfert

J’ai passé une trentaine d’années sur des divans d’analyste. Ma position là-dessus, aujourd’hui, ressemble à celle des anciens communistes devenus des anticommunistes d’autant plus virulents que leur croyance a été grande. Un phénomène qu’observe l’ancien communiste devenu anti-communiste est celui-ci : confronté aux échecs patents du communisme partout où on l’a appliqué, le communiste les explique invariablement par le fait qu’on n’a pas poussé assez loin l’expérience, ou qu’elle n’a pas été menée dans les bonnes conditions, ou qu’elle a été sapée par des ennemis du peuple – au lieu d’aller à la conclusion naturelle : si le communisme dans 100 % des cas ne produit que des tyrannies sanguinaires, ce n’est pas une succession d’accidents fâcheux mais sa nature même. Ainsi raisonnent aussi les psychanalystes : si la psychanalyse au bout de quinze ans n’a en rien allégé vos misères, c’est la preuve qu’il faut faire trois séances par semaine au lieu de deux. (Page 307)

18. Frère et sœur

Politique

Françoise Sagan, à qui on ne pense pas spontanément comme une philosophe politique, a dit un jour que la différence entre la droite et la gauche, c’est que la droite dit : « Il y a de l’injustice, et c’est inévitable », et la gauche : « Il y a de l’injustice, et c’est insupportable. » J’ai beau chercher, je ne trouve pas de meilleure définition. Évidemment, la vérité est dans les deux camps à la fois. Évidemment, l’injustice est inévitable, la question est de savoir jusqu’à quel point on la supporte. Ma mère la supportait fort bien. Elle avait clairement fait le choix du réalisme, de l’institution contre la rébellion, du camp des maîtres. (Page 320)

 

Comme on se le rappelle peut-être, ma mère avait hérité de son père la conviction presque religieuse qu’il n’y a rien de mieux que Dostoïevski – et que ce n’est pas la peine de perdre son temps avec Tolstoï. (Page 294)

Au piano

Une nuit, au milieu des années quatre-vingt-dix, il devait bien être 2 heures du matin quand il [mon oncle Nicolas] m’a appelé pour me dire : « Tu sais ce qui m’arrive ? » Je ne savais pas, évidemment. « Je suis en train de lire Guerre et Paix. Alors je vais te dire ce que tu vas faire. Tout à l’heure, quand la librairie la plus proche de chez toi va ouvrir, tu vas aller acheter Guerre et Paix et tu vas voir ce qui va t’arriver. » (Page 324)

 

Bach-Siloti, Prélude en si mineur par Grigory Sokolov, dont le père d'Emmanuel Carrère, Louis, aimait jouer les premières notes, partition aussitôt sur le pupitre du piano

 

22. Vladimir Vladimirovich

« Quelque chose de très important, qu’ils ont besoin d’entendre »

Macha [mon éditrice russe] m’a dit aussi, à l’époque : « Je ne suis pas vraiment pour Poutine, c’est un mafieux, mais je vais te dire pourquoi tant de gens votent pour lui. La propagande, bien sûr, la peur, le conformisme. Mais pas seulement. Il leur dit quelque chose de très important, qu’ils ont besoin d’entendre. Il leur dit : « Ne vous laissez pas raconter par l’Occident que tout ce que vous avez vécu, ce que vos parents ont vécu, leurs sacrifices, jusqu’à l’air qu’ils respiraient, c’était de la merde. Ce n’était pas de la merde. Vingt millions de vos grands-parents morts pour que des connards à Londres ou à Paris ne parlent pas allemand aujourd’hui, ce n’était pas de la merde. Le communisme a fait des excès (des excès…) mais c’était une grande chose dont vous ne ne devez pas avoir honte. » Ce que résume la formule qu’on prête à Poutine et qu’on m’a reproché d’avoir mise en exergue de mon Limonov. Elle a l’air trop belle pour être de lui, il semble pourtant qu’elle soit de lui : « Celui qui veut restaurer le communisme n’a pas de tête. Celui qui ne le regrette pas n’a pas de cœur. » (Page 376)

 

22. Le déclin de mon père au temps du confinement

« Les gens ne veulent plus mourir, c’est ridicule »

Si elle [ma mère] portait ce masque, a-t-elle tenu à me dire, c’était par précaution pour mon père. Autrement, elle était contre, et traitait par le mépris ce qu’elle appelait la Covid : une plaisanterie, une exagération grotesque. « Ça n’a pas de sens, tout ça. La vérité c’est que les gens ne veulent plus mourir, c’est ridicule. » (Page 395)

29. Ikaria

Le présent

J’ai rencontré à Kyiv un type qui était une sorte de guru du développement personnel et, à ce titre répétait autrefois le sempiternel mantra : il faut vivre dans le présent, ne se soucier ni du passé qui n’existe plus ni de l’avenir qui n’existera peut-être jamais : le présent seulement le présent, c’est la clé de la sagesse. « Et bien tu vois, m’a dit le guru avec une lucidité cruelle : c’est exactement ça, la guerre. Tu rêverais qu’il y ait encore un passé, un avenir, mais il n’y a plus de passé, plus d’avenir, nulle part où se réfugier, en fait tu n‘as plus le choix. Plus d’autre option que de vivre dans le présent. Et ce que j’ai découvert, c’est que vivre dans le présent, c’est atroce. » (Page 478)

30. Le job

« Quelqu’un a demandé l’addition ? »

Un des nombreux motifs d’impatience de ma mère face à la bêtise contemporaine était l’euphémisation ou, pour employer un vocabulaire qui n’était pas le sien, l’occultation de la mort. Elle ne supportait pas qu’on dise de quelqu’un qu’il était « décédé » (style de croque-mort) ou, pire encore, « parti » (style mièvre, petit-bourgeois). On était mort, on était mort. Cela n’empêchait pas de ressusciter, au contraire : pour ressusciter il fallait être mort, pas décédé. Elle était aussi contre l’escamotage de la mort, donc contre l’hôpital, avec ses façons modernes, expéditives et dépersonnalisées. Mourir dignement, avait-elle longtemps dit, c’était mourir comme autrefois : chez soi. Là-dessus, elle a changé d’avis. (Page 505)

 

Evgeny Mokhorev, Yuri, Saint Petersburg 2000
Evgeny Mokhorev, Yuri, Saint Petersburg 2000

 

"Et puis nous danserons" réalisé par Levan Akin, avec Levan Gelbakhiani... (2019)

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