Publié le 2 Septembre 2026

Jeunes gens se baignant à Sidi Bou Saïd, Tunis, 2023, photo Zied Ben Romdhane - Magnum

 

La faiblesse fondamentale de la civilisation occidentale est l’empathie

Elon Musk

La mort de l’empathie humaine est l’un des premiers signes et le plus révélateur d’une culture sur le point de sombrer dans la barbarie.

Hannah Arendt

 

En mondovision, une crise migratoire inédite dans l’enclave espagnole de Ceuta

L’Espagne vient de connaître une crise migratoire inédite dans son enclave espagnole de Ceuta, puisque plusieurs dizaines de milliers de jeunes hommes et d’adolescents dans leur immense majorité (entre 60 000 et plus de 70 000), Marocains pour la plupart, l’ont soudainement rejoint par la mer, pieds nus, en slip ou en maillot de bain, certains à la nage, d’autres sur des bouées ressemblant à des pneus.

Comme pour Mayotte sous tension migratoire permanente, on ne peut d’abord s’empêcher d’imputer ces tensions en premier lieu à l’anomalie géopolitique résultant de la colonisation espagnole très ancienne au Maroc que constituent les enclaves de Ceuta et Mellila.

Concernant les raisons ayant autorisé cet afflux exceptionnel, trois pistes : les publications sur les nombreux comptes, pages et groupes de réseaux sociaux consacrés à l’exil vers Ceuta et devenues virales, possiblement à l’initiative de la Russie, Israël, et « une internationale d'ultradroite », notamment une décision de justice espagnole faussement interprétée comme une fenêtre d’immigration vers l’Espagne et l’Europe, ont pu amorcer le mouvement puis produire un « effet boule de neige », la 2e piste est que Rabat aurait donné l’ordre de laisser passer les migrants pour faire pression sur l’Espagne et les Européens, une arme migratoire déjà utilisée en 2021, à moins que la facilité avec laquelle la frontière a pu être franchie fût due au relâchement de la surveillance aux frontières des autorités marocaines mobilisées pour la « fête du Trône » fête nationale durant laquelle le pays et ses administrations ont tourné au ralenti pendant deux jours, et retardé d’autant toute réaction de l’État.

 

60 000 migrants en 24 heures : Ceuta plongée dans une crise sans précédent - Le Parisien, 1er août 2026

 

Les images très impressionnantes diffusées en mondovision de cette submersion humaine sur un territoire de la taille d’un mouchoir de poche, ceinturé sur la terre par une multitude de grillages et de barbelés, surveillés en permanence par des drones, hélicoptère et capteurs électroniques, furent immédiatement récupérées par toute la « fachosphère » qui a brandi l’inévitable référence, chaque fois que se produit une « crise migratoire » arrivant de la mer, « Le Camp des saints » un roman dystopique publié en 1973 par un certain Jean Raspail qui décrit la submersion de la France par « un million d’immigrants venus des rives Gange sur d’immenses rafiots rouillés », invasion permise par les élites « qui refusent de prendre la seule mesure qui s’impose pour sauver l’Europe : tirer dans le tas». Depuis les boat people de 1979, la famille Le Pen s’est chargée d’en faire la promotion auprès de sa clientèle possédée par deux obsessions : « la submersion de l’Europe blanche par des hommes basanés et la trahison des élites libérales. »

Comme « le grand remplacement » théorisé par de nationalistes français à la fin du XIXe siècle et revivifié par Renaud Camus, ce « Camp des saints » s’impose comme une des références les plus influentes de l’alt right et du trumpisme, que l’on retrouve dans la politique migratoire ultra violente de l’administration Trump au mépris des droits humains, et dans les discours qui l’accompagnent.

 

Des migrants rentrent au Maroc depuis la ville de Ceuta en Espagne, le vendredi 31 juillet 2026. AP Antonio Sempere

 

Un inquiétant emballement politique en Europe contre l’Espagne

Cette crise migratoire à Ceuta a également provoqué un inquiétant emballement politique en Europe qui, non seulement n’a pas serré les coudes avec l’Espagne dans cette crise, mais l’en a rendu responsable pour son décret de régularisation de 500 000 sans-papiers, jugé trop laxiste, en se gardant bien de rappeler que la coalition des droites de Giorgia Meloni, aura fait venir en Italie, d’ici 2028, près d'un million de travailleurs extracommunautaires.

Plusieurs pays européens, la Finlande, le Danemark, la République tchèque et l’Italie de Giorgia Meloni en tête, n’ont ainsi pas hésité à appeler à exclure l’Espagne de l’espace Schengen, alors que s’applique à Ceuta un régime spécial préservant l’intégrité de l’espace, et que la mesure, du reste non prévue dans les traités, n’a jamais été envisagée pour l’Italie, pourtant une porte d’entrée principale de l’immigration africaine via l’île de Lampedusa. Doit-on cette perte de sang-froid dommageable pour la nécessaire solidarité européenne, à un coup de chaud consécutif à la canicule et aux incendies qui ont accablé le continent tout l’été ? Ou plus sûrement au fait que le message politique d’hostilité aux étrangers, porté par les droites populistes est devenu dominant en Europe ?

Faute de pouvoir obtenir cette exclusion le gouvernement Meloni a rétabli les contrôles aux frontières de voyageurs non européens provenant d’Espagne (contraignant l’Espagne à en faire de même), alors que 48 heures plus tard, la plupart des migrants entrés à Ceuta étaient déjà retournés au Maroc (près de 100 migrants auraient perdu leur vie en tentant de rejoindre l’enclave).

 

Une double clôture métallique sépare l'enclave espagnole de Ceuta du nord du Maroc depuis 1999. FADEL SENNA

 

Le très lent rapatriement au Maroc des migrants toujours présents dans l’enclave

Et maintenant ? Des publications dans mon fil Insta montrent des images d’échauffourées entre migrants, la police et l’armée et même des habitants, qui manifestent contre le maintien de leur présence. Le gouvernement espagnol, du socialiste Pedro Sanchez, a reconnu que 5 % à 10 % d’entre eux, soit 3 500 à 7 000 migrants seraient toujours présents dans l’enclave, dont environ 1500 mineurs non accompagnés soumis à une protection particulière. Ça fait encore du monde pour une petite enclave de 18 km² !

Le 25 août, j’ai lu dans le Monde que le protocole de rapatriement était très lent, en raison du fait que les autorités espagnoles devaient identifier chaque personne afin de déterminer si elle avait droit à l’asile ou, dans le cas contraire, engager le protocole de rapatriement, lenteur dénoncée par les autorités locales, dirigées par le Parti populaire.

Or, dans dans un tel contexte, il n’y a pas vraiment de droit d’asile qui tienne si les migrants sont marocains, dès lors, on est autorisé à déduire que les milliers de migrants restés sur Ceuta étaient des migrants au Maroc, notamment en provenance d’Afrique subsaharienne (cette photo du 3 août, si elle est correctement légendée, étayerait l’hypothèse), chose qui n’est jamais dite ou écrite dans les médias, et qui pourrait donner raison à ceux qui pensent que le Maroc aurait laissé passer les migrants pour refiler ce mistigri à l’Espagne. D’autant qu’un sujet d’Euronews du 26 août signale parmi les migrants mineurs « des enfants et des adolescents originaires de pays comme le Tchad et le Soudan, touchés par des conflits armés et de graves crises humanitaires. »

En ce qui concerne les mineurs marocains, les renvoyer d’où ils viennent, de l’autre côté des barbelés, n’apparaît pas comme une grave violation des droits de l’enfant au commun des mortels, d’autant que le Maroc est d’accord et que « l'UE soutient le rapatriement des mineurs migrants non accompagnés de Ceuta vers le Maroc ». Alors pourquoi cela n’est-il toujours pas fait ?

Parce que c’est illégal au regard du droit espagnol et européen de protection de l’enfance : en effet, en 2024, la Cour suprême espagnole a confirmé l’illégalité de l’expulsion de Ceuta des mineurs marocains lors du précédent de 2021. On marche sur la tête, quand le droit est inadapté à la situation, ne peut-on vraiment pas le changer ? Que parmi ces mineurs puisse se trouver des enfants des rues le plus souvent en rupture familiale  ou des filles ne me paraît pas changer quoi que ce soit à cette décision de bon sens, leur prise en charge relève de la responsabilité des autorités marocaines.

 

Ali Zaoua, prince de la rue, film de Nabil Ayouch (2000)

 

Le « règlement retour » adopté en juin pour l’UE augure de graves violations des droits fondamentaux des migrants, incompatibles avec les valeurs humanitaires qui fondent l’Europe

On ne peut pas en dire autant du règlement européen sur le retour, faisant suite au nouveau « pacte asile-migration », édicté sous la pression de l’extrême droite européenne et de la droite qui lui court après, sa mise en application augure de graves violations des droits fondamentaux des migrants, incompatibles avec les valeurs humanitaires qui fondent l’Europe.

En effet, l'Union européenne a donné son feu vert à la création de "plateformes de retour" situés dans des pays hors de l'UE (return hubs), vers lesquels seront envoyés des migrants en séjour irrégulier. Si l’Espagne et même la France se montrent « sceptiques », d'autre pays comme l’Allemagne, l’Autriche, le Danemark, les Pays-Bas, la Grèce et les pays scandinaves prévoient l'établissement de tels centres avant la fin de l’année. L’Ouzbékistan, le Rwanda (voir ci-après), l’Ouganda, la Mauritanie et autres pays africains ont d’ores et déjà été approchés.

L’idée n’est pas originale, elle m’avait révulsé lorsque j’avais appris de Fabien, notre pote d’extrême droite, que l’Australie avait osé la mettre en œuvre pour les migrants ne pouvant être renvoyés dans leur pays d’origine, dans l'île papouasienne de Manus et dans le micro État insulaire de Nauru au beau milieu de l’océan Pacifique, suivie de peu par le Royaume-Uni du conservateur Ben Johnson qui a passé en 2022 un accord avec le Rwanda, et depuis par l’Italie de Meloni avec l’ouverture de deux centres en Albanie en 2023.

Sans surprise, je découvre avec horreur que l’Administration Trump expulse elle aussi déjà des migrants vers des pays africains. A ce sujet, sachez que cette ordure de Trump est en train de négocier avec la République Démocratique du Congo, pays lui-même confronté à une crise migratoire d’une ampleur sans précédent, conséquence de décennies de conflits et d’instabilité, le transfert d’afghans (et leur famille) ayant assisté et collaboré avec l'armée américaine lors de la guerre en Afghanistan, un groupe de 1.100 personnes dont 400 enfants, bloqué au Qatar depuis un an. Que l’Europe s’apprête à conduire la même politique migratoire que l’abominable Trump devrait suffire à nous interroger !

 

Moi Capitaine, film réalisé par Matteo Garrone (2024), avec Seydou Sarr, Moustapha Fall et Issaka Sawadogo

 

Des pays africains pressentis pour accueillir les migrants expulsés d’Europe

Et décidément, qui l’eût cru ? L’Afrique semble bénéficier d’excellents avantages comparatifs pour ce nouveau secteur « d’externalisation des politiques migratoires » des pays occidentaux. Trump n’a pas les états d’âme de l’Europe, dont les pays membres pourront expulser les "migrants en situation irrégulière vers des pays tiers sans lien avec leur origine » avec qui ils auront signé un traité, seulement s’ils sont considérés comme "sûrs", à savoir capable d’offrir une protection effective des migrants et respectant plusieurs garanties : « absence de persécution, protection contre les traitements inhumains ou dégradants, respect du principe de non-refoulement et possibilité réelle de demander une protection ». Il est de notoriété publique que tous les pays de ce continent à l’exception peut-être de l’Afrique du Sud, sont des modèles de démocraties libérales, dans lesquelles les violations des droits humains sont sévèrement poursuivies par leur justice. Quant à l’Ouzbékistan, « c’est moins pire ». Quelle tartuferie !

Au « crédit »,si je puis dire, de ce règlement, contrairement aux accords australiens et anglais, qui se sont faits juridiquement retoquer, on n’y enverra pas des demandeurs d’asiles, uniquement des migrants à qui il a été notifié l’obligation de quitter le territoire (en France, une OQTF), y compris des mineurs, accompagnés ou non. Ces « plateformes de retour » visent en premier lieu à mettre un terme au fait qu’en Europe, trois quart des notifications d’« obligation de quitter le territoire » ne sont pas respectées. Ainsi, en 2025, 720 000 personnes se trouvaient en situation irrégulière dans l’UE, 500 000 « obligation de quitter le territoire » ont été prononcées, mais seulement 135 000 sont retournés dans leur pays d’origine, soit un taux de retour de 27,5 %. Pour le promoteurs des « hubs de retour », « ce sera un « retour à l’État de droit ». J’entends l’argument, sauf que le faible taux de retour est largement dû au refus des pays d’origine de ces migrants de les rapatrier. Dès lors, il importe de souligner le « foutage de gueule » que constitue le choix de l’appellation de ces plateformes : « de retour », une anti-phrase, puisque de retour au pays d’origine il ne peut y avoir. Tordre les mots de la sorte m’évoque la « novlangue » de Georges Orwell dans « 1984 » et les régimes totalitaires qui l’ont inspiré.

Le 2e objectif des « hubs de retour » est selon ses promoteurs l’effet dissuasif qu’il aurait sur la décision d’émigrer. « Dans leurs rêves  », sans doute. Par contre et comme le choix de ces hubs sera facultatif pour les États membres, les hubs mis en place modifieront les destinations et routes migratoires des passeurs, et de manière extrêmement perverse, pourront contraindre tous les Européens à participer à ce dispositif abject. 

 

capture du film "Harragas" réalisé par Merzak Allouache en 2010

 

L’inavouable accord de l’UE avec la Libye

Mais en fait « de retour », le législateur veut peut-être parler d’un retour vers un pays de transit, comme la Libye avec qui l’Italie et l’UE coopèrent en matière de migration depuis 2017, autrement dit sous-traitent la gestion de leurs frontières en fermant les yeux sur les horribles violations des droits humains qu’y subissent les migrants. Le Haut-commissariat aux réfugiés des Nations unies (HCR) a d’ailleurs mis en place en 2019, un programme qui évacue des personnes vulnérables des centres de détention libyens vers un centre rwandais, en attendant d’obtenir l’asile dans un pays occidental, à défaut, si c’est possible de rentrer dans leur pays d'origine, ou même de rester au Rwanda, ce qu’aucun des 600 migrants en attente d’asile n’envisage pour des raisons compréhensibles. Sans surprise, l’attente du traitement des dossiers de demande d’asile peut s’avérer interminable. Ce centre de rétention permet de se faire une idée du sort qui attend les migrants qui seront envoyés par des pays européens dans ces « hubs de retour » hors de l’UE, lesquels ne pourront pas même attendre l’acceptation de leur demande d’asile puisqu’elle leur aura été refusée. Ça ressemble tellement au bagne (aboli en France en 1938), que quitte à inscrire dans le marbre un recul civilisationnel, autant y envoyer des repris de justice étrangers, comme s’apprête à faire l’Australie (voir ci-après) !

 

En plus d’être inhumaines, ces « plateformes de retour » s’annoncent inefficaces et ruineuses

Le précédent italien des centres en Albanie autorise également à penser que, très loin des yeux de la société, le fonctionnement de ces centres de rétention restera opaque faute d’un véritable contrôle judiciaire des pays ayant expulsé et l’obstruction prévisible des pays les gérant faite aux ONG.

Enfin, les opposants au « règlement sur le retour » des migrants, en plus d’être inhumain, lui reproche son coût et son inefficacité, si l’on en juge les expériences précédentes.

Il est difficile de chiffrer le nombre de migrants ayant subi « la solution du Pacifique » initiée par les Australiens dès 2001, toutefois un nouvel accord avec l’îlot Nauru notamment pour y envoyer 350 étrangers qui ont vu leur visa annulé « pour des motifs liés à la moralité ou à la conduite », a fait tiquer les conservateurs, pourtant favorables à la solution, pour son coût prohibitif. L’accord entre le Royaume-Uni et le Rwanda, quant à lui, n’a jamais été mis en œuvre en raison de l’éviction des conservateurs du pouvoir et une décision de la Cour suprême britannique, tant et si bien que le Rwanda poursuit désormais le Royaume-Uni en justice pour avoir suspendu ses paiements. Reste les centres italiens en Albanie : un protocole d'accord entre l'Italie et l'Albanie prévoyait la création d'un fonds de 89 millions pour l'année 2024 et de plus de 118 millions pour chacune des années 2025 à 2028 pour deux sites conçus pour accueillir environ 1 000 personnes, mais pouvant monter jusqu’à 3 000 dans l’accord (comme pour les prisons, la suroccupation est d'ores et déjà planifiée). Selon The Guardian, le centre de Gjadër par exemple accueillerait ainsi entre 70 et 80 personnes, pour Le Monde, « si l’on sait que 73 personnes y ont été enfermées entre octobre 2024 et mars 2025, depuis cette date, seul un communiqué du parti politique de Giorgia Meloni, Fratelli d’Italia, a fait état du chiffre de 536 personnes passées par ces structures. »

Hubs de retour : solution miracle ou mirage européen ? | ARTE Europe l'hebdo, disponible jusqu'au 09/09/2026

 

Le sort scandaleux réservé aux demandeurs d’asile et réfugiés de Paris

A Paris, dans notre quartier, dans le plus vieux camp de migrants, posé sur le terre-plein central du boulevard de La Chapelle, à Paris, survivent dans des conditions épouvantables quelque 850 Afghans, Erythréens ou Sud-Soudanais, ayant échoué en ce lieu sordide au terme d’une odyssée périlleuse digne de celle d’Ulysse, mise à l’écran par Christopher Nolan et vue par plus de 6 millions de Français.

Selon Médecins du monde, 60 % des occupants du campement sont des demandeurs d’asile, 20 % ont obtenu le statut de réfugié, et les 20 % restants ont épuisé tous les recours et vivent sans papiers, autrement dit au terme du règlement européen sur le retour, seuls 20 % d’entre eux seraient expulsables si la France créait des centres dans un pays tiers. D’ailleurs, d’après l’Office français de l’immigration et de l’intégration, un tiers des personnes vivant dans les rues de la capitale auraient le statut de réfugié.

« Office français de l’immigration et de l’intégration », le bel acronyme mensonger ! Je relève que sur son site web, le demandeur d’asile a droit à une allocation versée mensuellement et à un hébergement dans une structure dédiée, et sur le site de l’OFPRA que le réfugié bénéficie d’un « accompagnement personnalisé pour l’accès à l’emploi et au logement » lorsqu’il a signé « le contrat d'intégration républicaine » (?!).

De toute évidence, un « retour à l’État de droit » s’impose d’urgence (pour parler comme les défenseurs des « hubs de retour »). Je ne crois pas me tromper : il n’existe pas un seul pays européen où les migrants demandeurs d’asile ou ayant le statut de réfugié sont autant maltraités qu'en France. Entend-t-on des politiques s’en indigner et se bouger pour commencer par faire respecter les droits de ces malheureux ? Pas même « à gauche », ni à Paris, ni chez les députés (j’ai seulement trouvé un vieux livret à ce sujet sur le site de LFI). Quelle honte ! Si Paris et l’État ne le font pas par humanité et souci de respecter la loi, qu’ils le fassent au moins pour des raisons d’hygiène et de salubrité publique ! Au passage, ça mettra un terme à l’exaspération des riverains et à l’instrumentalisation de cette situation scandaleuse par l’(extrême) droite.

"Un cycle infernal" : à Paris, un campement vieux de 10 ans où vivent 800 migrants

Harragas et Les Paysages du Départ : rencontre avec Bruno Boudjelal

 

Le déploiement des « hubs de retour » à l’échelle de la situation n’aura pas lieu et posera un véritable problème d’inégalité devant la loi

Enfin, pour revenir à ces « hubs de retour », même avec la levée de l’obstacle juridique européen, en l’état des difficultés de mise en œuvre de ces camps de rétention hors de l’UE et des besoins de financement des administrations publiques, il est permis de douter de leur déploiement à l’échelle du problème (500 000 OQT en Europe en 2025 !?). Dés lors, se posera de surcroît un véritable problème d’inégalités devant la loi, avec d’un côté les migrants qui seront déportés pour jeter de la poudre aux yeux aux électeurs, et de l’autre ceux qui auront eu la chance d’y échapper.

 

Simultanément à la poursuite des actions de « fermeture » des frontières, la nécessaire organisation de voies d’immigration légale, notamment de travail et de formation

Selon l’agence Frontex, l’agence européenne chargée de la protection des frontières extérieures de l’Union européenne, le nombre de passages irréguliers de migrants aux frontières de l’Europe, estimé à 178 000 en 2025, a diminué de 26 % par rapport à 2024, atteignant son niveau le plus bas depuis 2021. Cette évolution peut attester de l’efficacité des actions de lutte contre l’immigration illégale de l’UE, mais requiert de rester modeste. Pour autant, simultanément à la politique drastique de surveillance des frontières, il apparaît nécessaire d’offrir des voies d’immigration légale organisées, notamment de travail et de formation.

Dans une tribune qu’il signe dans Le Monde d’hier, Hakim El Karaoui, que j’ai pu connaître au cours d’une conférence de consensus sur « l’immigration de travail » dans le cadre des travaux de la Plateforme Progressiste, fournit une intéressante contribution en renvoyant dos à dos les partisans de la « fermeture » des frontières à ceux de l’« ouverture », débat qu’il considère comme « de plus en plus déconnecté du problème réel ». Pour lui, « la bonne question n’est pas de décider s’il y aura ou non une immigration de travail (il y en aura), mais plutôt de savoir si elle continuera à se faire dans le désordre ou si nous déciderons enfin de l’organiser, et ce dans l’intérêt de toutes les parties. »

A cet égard, et pour l’anecdote, je multiplie les expériences qui laissent penser qu’on se trouve déjà partiellement dans cette situation, sans qu’elle soit assumée par entreprises et pouvoirs publics. En effet, de nouveau, dans notre trou en Ardèche cet été, la livraison et l’installation d’équipements électroménagers achetés en ligne chez Darty a été effectuée (de manière très professionnelle) par deux gars de type méditerranéen parlant français avec un accent. Habib, d’origine franco-marocaine, l'époux de la nièce voilée de Gabriel, qui les a entendu parler en arabe, m’a dit qu’ils étaient égyptiens. Toujours pour l’anecdote, en allant acheter de la viande halal, il s’est aussi arrêté à la mosquée du coin pour la prière du vendredi, dite, curieusement selon lui, en arabe dialectale marocain.

 

Garçon arabe avec eremurus, Hammamet, photo Herbert List 1935

 

L’empathie ou la barbarie

Pour l’ignoble Musk, la faiblesse fondamentale de la civilisation occidentale est l’empathie, ce règlement européen « sur le retour », adopté grâce aux droites populistes d’Europe, le réjouit sans doute ; il confirme, en particulier après les atrocités commises par les Israéliens avec l’aide des États-Unis contre les Palestiniens et les Libanais, que l’empathie humaine est en train de disparaître en Europe. Or, Hannah Harendt nous a prévenu : sa mort est « l’un des premiers signes et le plus révélateur d’une culture sur le point de sombrer dans la barbarie ».

 

Le sac de Rome par les Barbares, 410 Jean-Noël Sylvestre, 1890, musée Paul Valéry à Sète

 

L’intégration des peuples « barbares » se pressant aux frontières de l’Empire romain

Tout au long de l’écriture de ce long article, Gabriel et moi avons discuté de son sujet en sirotant l’apéro du soir. Très vite, mon historien favori, m’a parlé à ce propos d’un livre qu’il a lu, « Barbares – Immigrés, réfugiés et déportés dans l’Empire romain » (du début du 1er siècle à la fin du 4e siècle de notre ère) d’Alessandro Barbero (2006-2009) qui, dans une certaine mesure, peut fournir un éclairage nouveau aux migrations contemporaines en Europe et en Amérique du Nord, et vice-versa. J’ai ainsi appris que ce qu’on nomme usuellement « invasions barbares » dans l’Empire fait référence à des peuples « barbares » se pressant à ses frontières, à l’extérieur du limes dès qu’il commença à être édifié, moins envahisseurs que migrants : la plupart voulaient être protégés par Rome et non envahir l'Empire ; tous fuyaient la disette et la guerre.

« La principale différence entre l’immigration dans l’Antiquité et l’immigration actuelle, écrit l’auteur dans l’introduction, consiste […] en ceci que, à l’époque romaine, ce phénomène se déroulait généralement de manière collective et assistée, ne résultait pas de la somme de parcours individuels et aboutissait à une installation dans les campagnes plutôt que dans les villes. » Son étude l’amène à la conclusion « qu’il est légitime de parler, sans anachronisme, d’une véritable politique de l’immigration », par laquelle « le gouvernement impérial romain géra la ressource de l’immigration de l’époque d’Auguste à celle de Théodose. »

Cette politique de l’immigration répondait à deux préoccupations principales :

  • militaire : pour défendre les frontières de l’Empire, il s’agissait de recruter de nouveaux soldats pour l’armée affaiblie par les guerres,

  • démographique et économique : disposer d’une main d’œuvre faisait défaut suite aux guerres et aux épidémies, pour exploiter les terres du domaine impérial ou privé, mais aussi déporter et installer ces « migrants » sur des terres abandonnées ou ravagées par les guerres, contre le prélèvement d’un tribut (l’impôt).

 

L’accès à la citoyenneté comme moyen supplémentaire d’intégration de ces populations est également étudié dans l’ouvrage.

« Sans nier la violence des déplacements de population, voire l’extermination des peuples qui refusent d’être déportés, l’historien met en lumière la grande capacité d’intégration de l’Empire romain et son caractère multiethnique, dès sa formation. » (Gabrielle Frija à propos de l’ouvrage)

Toujours dans l’introduction de l’ouvrage, Alessandro Barbero écrit :

« Pendant très longtemps, l’Empire réussit à gérer cet afflux et favorisa même l’assimilation des immigrés en les employant avec succès, aussi bien pour redynamiser la production agricole que pour renflouer les rangs de l’armée ; mais ce mécanisme se grippa et la présence de nouveaux arrivants provoqua une certaine déstabilisation. La catastrophe d’Andrinople, en 378, n’est que la conséquence la plus visible d’une incapacité nouvelle à gérer et à contrôler les flux migratoires ; ce qui avait commencé comme une mauvaise histoire de réfugiés, d’abord refoulés et ensuite acceptés, d’abus et de malversations dans la gestion des camps d’accueil, finit par coûter la vie d’un empereur et par marquer un changement d’époque dans l’histoire de Rome, ouvrant la voie à d’imposantes garnisons de barbares mal maîtrisées, qui entre le IVe et le Ve siècle, font fi de la notion même de territoire romain opposé au barbaricum et préfigurent la dissolution de l’Empire en Occident

 

Les invasions barbares, la construction d'une légende, Patrick Boucheron et Giusto Traina

"D'où vient le vent", film réalisé par Amel Guellaty, avec Eya Bellagha, Slim Baccar

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