Publié le 1 Octobre 2026

Vanessa Winship "Black Sea, between chronicle and fiction Part1" 2007

 

« Les hommes sont-ils des victimes oubliées ? »

 

Bien que j’aie pour ligne éditoriale de ce blog d’éviter autant que possible de radoter, un Débat de midi, sur France Inter, cet été, me contraint à revenir sur un sujet déjà abordé. Ce matin là, était annoncé dans le poste un débat sur la question « les hommes sont-ils des victimes oubliées ? » Mon sang ne fit qu’un tour : « enfin ! » Je frétillais à la seule idée que la question put être posée, quant à la perspective que le titre de victimes dans la catégorie genre, jusqu’alors monopolisé par les femmes, puissent être seulement discuté, me mit en joie.

Quel candide je peux parfois être ! J’allais rapidement déchanter. La composition du plateau d’abord, déséquilibrée : deux femmes, portant en étendard le fait d’être (militante) féministe, comme si ça leur procurait un supplément d’autorité et de crédibilité pour intervenir, Lucile Peytavin, "historienne française féministe et essayiste", dont le nom me disait quelque chose, Stéphanie Lamy, « chercheuse, spécialiste des guerres de l’information, militante féministe », face à un homme, Stéphane Clerget, (pédo)psychiatre, dont le nom ne m’était lui aussi pas inconnu. Une rapide recherche me permit de vérifier que j’avais cité ces deux intervenants dans un article publié en mai 2023 « Égalité des chances à l’école - «Tant pis pour les garçons ?» Zut ! Pas vraiment sûr de pouvoir entendre quelque chose de nouveau. Allez ! Considérons la parité respectée avec le journaliste animateur du débat, Victor Dekyvère, lequel plante succinctement le décor :

97 % des auteurs de violences sexuelles sont des hommes, plus de 80 % des auteurs d’accidents mortels sur la route aussi, selon l’historienne Lucile Peytavin, qui est l’une de nos invités aujourd’hui, le coût de la virilité s’élève à 95 milliards d’euros par an en France, mais les hommes souffrent aussi, les garçons décrochent plus à l’école que les filles, les hommes se suicident 3 fois plus que les femmes, et selon l’INSERM, la part des hommes n’ayant eu aucune relation sexuelle dans l’année a plus que doublé en 30 ans, les hommes déclarent majoritairement en souffrir et c’est dans ce contexte que le masculinisme prospère. […] La souffrance masculine est-elle un angle mort de notre société, est-elle instrumentalisée, et si oui par qui ? Les hommes sont-ils des victimes oubliées, c’est notre débat du jour.

Je vous épargne le verbatim des 40 minutes d’échanges qui ont suivi (j’en ai fait la transcription, sans aide de l’IA), vous pourrez toujours les écouter. Je préfère vous en livrer la teneur que j’ai trouvée dans l’ensemble affligeante.

 

Prince Gyasi, Accra, Ghana

 

A l’invitation de l’animateur, le pédopsychiatre a ouvert le débat avec la question de savoir si c’est difficile d’être un homme aujourd’hui : « C’est en tout cas difficile pour un garçon d’abord parce qu’on a beaucoup plus de risque de difficultés scolaires (2 à 3 fois plus de risques), plus de risque de mourir par suicide ou en lien avec des comportements à risque parce qu’on a beaucoup plus de mal à exprimer ses émotions, qu’on est plus sujet à des troubles psychiatriques tels que le TDA, l’autisme et d’autres maladies des apprentissages, parce que l’espérance de vie est plus courte, parce qu’on a beaucoup plus de risque de finir en prison ou victime d’agressions commises également par des hommes. »

Pour Stéphanie Lamy, « les hommes peuvent très bien souffrir, en revanche, parler constamment de la souffrance masculine, comme si c’était une exception, et qui mériterait des politiques publiques spécifiques pour les hommes, pose problème. » S’ils souffrent ou sont discriminés, ce n’est pas en raison du fait qu’ils sont des hommes, mais parce qu’ils sont « racisés », ou en situation d’handicap, ou encore parce que d’autres hommes leur imposent des « pratiques et de socialisations masculines traditionnelles ou stéréotypées ».

On note que Stéphanie Lamy ne rebondit pas sur le constat de Stéphane Clerget, en appelant au moins à une politique publique pour les garçons, hommes en devenir, notamment pour les garçons issus de milieux défavorisés (pas plus que sa consœur et l’animateur d’ailleurs). De même, il eut été bienvenu de rappeler que les difficultés d’une partie des garçons dès leur entrée dans le système scolaire aboutit au fait que désormais 60 % des étudiants sont des étudiantes, et ce dans tous les pays étudiés.

A la suite de ces propos, l’animateur branche Cécile Peytavin sur le fait que « ce serait surtout la société qui serait victime des hommes », à savoir « le coût de la virilité, ce que la France économiserait si les hommes se comportaient comme des femmes », son ouvrage paru en 2021 : « 96,3 % de la population carcérale est masculine, et quand on regarde par type d’infractions, les hommes sont surreprésentés dans tous les types d’infractions et notamment les plus graves, par exemple 99 % des auteurs de viols, 84 % des accidents mortels sur la route, 95 % des auteurs de vols avec violence. » Les coûts de cette violence qu’elle a estimé à 95 milliards d’euros par an, sont « dus non pas aux hommes en tant que tels (ils n’ont pas une nature violente) mais à une éducation, à une culture de la virilité qui les poussent à adopter ces comportements ».

Suivent deux questions aux intervenantes, l’une à Cécile Peytavin qui explique comment elle est parvenu à un coût annuel de 95 milliards, l’autre à Stéphanie Lamy pour qui « les souffrances que peuvent ressentir les hommes découlent des mêmes origines que celles qui touchent les femmes mais dans des proportions très différentes », celles d’un système patriarcal qui traite différemment femmes et hommes dès le berceau et qui « écrase » les hommes « dont le comportement se rapproche de celui des femmes » (les queers ?).

 

Noam Sinseau, photo Patrick Fouque

 

L’animateur se tourne ensuite vers Stéphane Clerget, à qui il demande si des hommes violents, ce ne sont pas d’abord des hommes qui souffrent. De nouveau, le psychiatre revient aux « petits hommes » :

Ça d’abord été des enfants violents à qui on n’a pas appris suffisamment comment exprimer leur frustration, leur mal-être et leur violence de manière socialement adaptée. Il faut savoir que dès la petite enfance le niveau de langage des garçons est inférieur à celui des filles, est-ce que c’est pour des raisons hormonales ? C’est possible puisqu’il y a une imprégnation hormonale dès la naissance et que la testostérone ne favorise pas le langage, ni l’empathie, mais également pour des raisons éducatives, on a remarqué que les garçons qui parlaient aussi bien que les filles, qui avaient un champ lexical aussi important que les filles étaient ceux qui avaient des échanges avec leur père, quel que soit le niveau d’échange avec les mères, donc on voit qu’il y a déjà une imprégnation éducative importante. Pourquoi je parle du niveau de langage, parce que ça explique aussi en partie les difficultés scolaires, c’est pas le seul mais un enfant qui va être en difficulté scolaire va avoir beaucoup de risque de s’affirmer par la violence, par des comportements transgressifs ou délictuels. On peut faire un parallèle entre le niveau scolaire des garçons qui est bien moindre que celui des filles et ce dès la grande section de maternelle et le fait que 80 % des enfants qui sont punis à l’école sont des garçons. Si déjà on commençait là à rééquilibrer les choses par des recherches dans le domaine éducatif et dans le domaine des apprentissages pour une vraie égalité on aurait moins de violence.

L’animateur demande alors à Stéphane Clerget d’expliquer « la fracture sexuée » que ce dernier observe dans ses consultations 

Oui, c’est un terme de Jean-Louis Leduc, un pédagogue qui a beaucoup étudié la question (NDR que je cite abondamment dans mon article en raison de la pauvreté des sources sur le sujet). On parle beaucoup de fracture sociale à l’école : on sait que les enfants de milieux favorisés réussissent bien mieux que ceux des milieux défavorisés, mais il y a une fracture sexuée qui n’est pas prise en compte où finalement 2/3 des enfants qui quittent l’école sans diplôme sont des garçons, et que à l’âge de 15 ans, le niveau scolaire des filles est en moyenne supérieur d’un an à celui des garçons et simplement pour l’apprentissage de la lecture dès la fin du CP et du CE1, les garçons réussissent beaucoup moins bien que les filles, or on n’adapte absolument pas l’enseignement pour remédier à cette inégalité et cette fracture sexuée qui est beaucoup plus forte dans les milieux défavorisés, elle entraîne le décrochage scolaire mais elle entraîne aussi selon moi des comportements perturbateurs chez les garçons qui va chercher à travers le machisme à compenser cette infériorité scolaire en jouant la puissance masculine.

Il est alors coupé par l’animateur qui relie ce que le pédopsychiatre vient dire au « masculinisme », qui sera abordé « dans la 2e partie de l’émission ».

 

Jean-Pierre Léaud dans "les 400 coups" de François Truffaut 1959

 

Les propos de Stéphane Clerget sont tout à fait intéressants pour le sujet traité, en évoquant les difficultés spécifiques des garçons dans leurs apprentissages notamment du langage et de la lecture, particulièrement dans les milieux défavorisés, et l’impact que cela a sur leur scolarité, leur comportement scolaire, et en sous texte, me semble-t-il, sur leur trajectoire d’hommes.

Concernant la compétence de lecture, le dernier classement PISA sur les compétences des jeunes de 15 ans, confirme le creusement de l’écart entre filles et garçons : « si les filles performent traditionnellement davantage que les garçons en lecture, l’écart s’accentue nettement cette année en leur faveur. »

Que n’avait pas dit Stéphane Clerget ? La réplique cinglante vint de Stéphanie Lamy en tant que « spécialiste des guerres de l’information » :

En fait ce qu’on vient d’entendre comporte quand même beaucoup des éléments des discours masculinistes qui circulent dans différents milieux, notamment du fait que ce serait à cause d’un manque de repères paternelles que les garçons décrocheraient. On sait aujourd’hui, ça c’est de la recherche qui date du milieu des années 2010 sur les "boys studies" en Amérique du Nord qui est totalement « debunkée » (déconstruits) depuis. C’est plus du tout actuel, c’est très désuet d’ailleurs que de penser que le décrochage scolaire est dû à la féminisation de la société et de l’absence des pères, donc il faut faire très attention avec ce type de discours surtout sur le service public qui ne peut pas accréditer ces thèses là qui sont quand même maintenant très discréditées.

Relevons le grossier procédé rhétorique « reductio ad hitlerum » (utilisé à tout bout de champ durant la crise du Covid avec la catégorie « anti-vax » et « complotiste », contre toute personne émettant un doute sur la pertinence de la politique sanitaire), appuyé d’un argument d’autorité universitaire faussement localisé : «On sait aujourd’hui, ça c’est de la recherche qui date du milieu des années 2010 sur les « boys studies » en Amérique du Nord qui est totalement « debunkée » (déconstruits) depuis. C’est plus du tout actuel », et pour enfoncer le clou une dramatisation : « il faut faire très attention avec ce type de discours surtout sur le service public qui ne peut pas accréditer ces thèses là qui sont quand même maintenant très discréditées. »

 

Photo Skander Khlif "Growing up, braving the sea"

 

Avec raison, Stéphane Clerget s’insurge et se demande quels sont les autres modèles explicatifs de l’échec scolaire des garçons,... que son interlocutrice ne donnera pas, car l’animateur préfère demander au pédopsychiatre de justifier sa défense de la non mixité des classes pour les garçons, ce à quoi il répond : « la mixité est évidemment quelque chose de très important pour l’amélioration des relations entre les hommes et les femmes, pour autant il faudrait faire des programmes spécifiques pour un certain nombre de garçons, notamment comme c’est fait en Finlande ou dans certains pays anglo-saxons, où on adapterait l’enseignement avec des techniques différentes pour favoriser la réussite des garçons puisqu’ils sont majoritairement en échec. En général les études sont faites pour les petites classes CP-CE1 au moment des apprentissages fondamentaux mais également au moment de la puberté puisqu’il y a un décalage pubertaire et il semblerait que la mixité à cette période de la vie poserait des difficultés spécifiques. »

Ce qui amène l’animateur à se tourner vers « l’historienne » pour qu’elle donne son avis sur la non-mixité et « les hormones », laquelle exprime son scepticisme : « Mouais. Sur la question est-ce que les hommes sont par essence violents ou est-ce qu’ils ne pourraient pas se contrôler, on n’a pas aujourd’hui d’études qui confirmeraient ça, il y quelques décennies on cherchait l’ADN de la violence, on ne l’a pas trouvé. Voilà on sait que ça ne provient pas du cerveau, on sait que la testostérone chez un même individu peut être liée à un comportement agressif mais aussi altruiste. […] Ce que montre en tous cas les études de sciences de l’éducation et de sciences sociales, c’est qu’on éduque les petits garçons à travers des normes de domination, par exemple on va moins les sanctionner quand ils vont avoir des comportements perturbants, on va valoriser leur force physique, leur mouvement dans l’espace plus libre, on va moins les prévenir des risques, on va davantage valoriser la colère (NDR, à mon tour d’être incrédule sur « on va moins les prévenir des risques, on va davantage valoriser la colère »).

Après avoir dit à Lucile Peytavin pour appuyer le propos de Stéphane Clerget que le neuropsychiatre Boris Cyrulnik parle d’une pulsion biologique à laquelle les garçons seraient soumis, l’animateur demande à la « chercheuse, spécialiste des guerres de l’information » : « est-ce que pour vous la non-mixité à l’école, j’imagine que non, ou l’entre-soi masculin, ça pourrait être une solution ? » Sa réponse attendue : « Pas du tout. Le souci, on le prend à l’envers. Vous citez un chercheur dont la thèse est critiquable en fait, elle ne prend pas en compte la position des garçons dans la hiérarchie de genre et également comment les différentes institutions vont aussi perpétuer certains stéréotypes y compris dans l’Éducation nationale. Pour moi, il n’y a pas de question de séparer les garçons et les filles, au contraire, il faut apprendre aux garçons que les filles sont des êtres humains comme eux et que eux aussi sont des êtres humains et peut-être les éduquer à être des êtres humains. »

 

Madeleine de Sinéty, riviere Le pas au loup, 1972

 

Lucile Peytavin de rajouter : « par rapport à l’enseignement et à l’école, cette éducation à la domination, à la virilité, elle ne permet pas aux garçons véritablement de développer une autorégulation, le respect des règles, enfin tout ce que finalement à l’école est attendu pour pouvoir se concentrer, pour pouvoir apprendre, on va même demander aux filles d’être un peu régulatrices, on va les asseoir à côté des garçons qui ont des comportements perturbants et puis aussi chez les garçons le non respect des règles est valorisé, c’est à dire que (c’est un signe de créativité ?), ils vont même en tirer un privilège, d’être rebelle, toutes ces choses, oui je crois que peut-être l’éducation qu’on donne aux filles pourraient être un modèle. »

L’animateur de reformuler : « Du coup la solution ce serait peut-être de les éduquer comme disait Lucile Peytavin comme des jeunes filles ? » « Sauf que ce ne sont pas des jeunes filles, soupire Stéphane Clerget, ce sont des garçons, ils ne peuvent pas du tout être éduqués comme des jeunes filles, ce sont des garçons. »

 

Sally Mann Family pictures

 

Pour les deux intervenantes, le problème résiderait donc exclusivement dans la mauvaise éducation des garçons. Ont-elles conscience que la fragilité de leur argument peut se retourner contre leur cause  ? Qui a surtout la main sur l’éducation des garçons ? La mère (pour 1/4 d’entre eux, « célibataire ») et « les institutions qui perpétuent les stéréotypes », institutions elles-mêmes très féminisées : aujourd’hui le plus souvent l’enseignant est une femme, le Principal est une femme, l’infirmière est une femme, le conseiller d’éducation est une femme, le juge est une femme… Comme l’écrivait Jean-Louis Auduc, « ça veut dire que les garçons n’ont plus comme identificateurs positifs pour se construire que des footballeurs, des chanteurs ou des comédiens qui n’ont pas réussi à l’école. »

De plus, remarquons que le rejet par les deux intervenantes de l’hypothèse de différences biologiques et leur incapacité à concevoir une approche scolaire différenciée en fonction des sexes, ne fût-ce que sous la forme d’expérimentations, dénotent, dans leur souci d’égalitarisme, la tentation d’effacer la catégorisation fondamentale féminin / masculin.

A la 30e minute, l’animateur fait filer le débat sur une enquête de l’INSERM publiée en 2024 qui dit que la part des hommes n’ayant pas eu de relations sexuelles depuis l’année précédente a plus que doublé en 30 ans. Les hommes sont plus nombreux sur les applications de rencontres que les femmes, certains hommes se disent de plus en plus frustrés, en demandant à Stéphanie Lamy si pour elle c’est « un argument raisonnable ». Évidemment, cette dernière dénonce cette information diffusé dans une « espèce de discours qui monte, qui est « mainstreamé » dans le débat public sur la solitude des hommes, qui serait spécifiquement masculine et qui du coup poserait un problème sur la civilisation parce que ça susciterait des violences. Pour moi, c’est extrêmement difficile à entendre ce discours là puisque ça reprend vraiment les discours masculinistes qui justifient la violence par la solitude masculine et d’ailleurs tout à l’heure on a entendu encore des éléments de langage masculinistes qui irriguent la sphère informationnelle de manière assez régulière et dans des débats publics comme là maintenant sur le service public qui me semblent très très dangereux. [...]

Agressé, l’animateur de lui demander : « Ne doit-on pas les amener ici pour les « débunker » comme vous dîtes ? » « Très bien débunkons ! Vous avez laissé dérouler des discours. » Lui rétorque-t-elle. Lui sur la défensive : « Je donne la parole aux uns et aux autres, 2 féministes contre 1 psychiatre, donc je crois que vous avez toute votre parole. » (Victor Dekyvère sait-il que la "mégère" a continué à déverser sa bile sur un post Linkedin ? Lequel lui a valu 34 commentaires de soutien forcément, puisqu’elle avait prévenu : « les commentaires antiféministes », à savoir de désaccord, « seront systématiquement supprimés », une vraie démocrate, qui n'a pas retenu grand chose de ses cours à Sciences Po !)

"La frappe", film réalisé par Julien Gaspar-Oliveri, avec Diego Murgia, Bastien Bouillon, Romane Fringeli

 

Remarquons que c’est Stéphanie Lamy qui fait le lien entre la frustration sexuelle d’un nombre croissant d’hommes et les « violences sexistes et sexuelles », et non l’animateur dont le thème du débat est la souffrance au masculin. Dès lors l’agressivité à l’égard de l’animateur ne se justifie pas. Elle ne pouvait aussi manquer d’opposer à la solitude des hommes, celle des femmes, qui serait d’après elle « très peu étudiée ». Dans un climat plus serein, et avec plus de temps, l’assemblée aurait pu tenter de "mettre en concurrence" les solitudes des hommes et des femmes : celle des femmes n’est-elle pas moindre avec les enfants ? Solitude choisie contre solitude subie ?

Dans les 8 dernières minutes, pas grand-chose d’intéressant à relever pour l’enrichissement du sujet de débat, sinon une auditrice témoignant, au nom de psychanalystes, de patients hommes perdus, ne parvenant pas à se conformer aux nouvelles exigences des femmes et de la société, auditrice qui se fait d’une certaine manière rembarrer par Lucile Peytavin (« je suis très surprise par l’intervention »),  pour qui le problème devrait plutôt se trouver du côté des femmes qui désormais non seulement travaillent, mais « en plus ont 70 à 80 % des tâches parentales et domestiques sur leurs épaules ». Elle ferme le ban en affirmant que « le féminisme est souvent décrié alors que les hommes ne sont pas victimes du féminisme », en invitant plutôt ces derniers « à s’emparer du sujet, à déconstruire pourquoi ils répondent à ces normes qui leur coûtent ».

Stéphane Clerget pointe lui aussi à son tour que ce sont surtout les femmes qui élèvent les garçons et qui par conséquent véhiculent les « stéréotypes machistes » incriminés. Il tient aussi à rappeler que « le champ des possibles pour les petits garçons est encore très réduit, c’est à dire qu’il y a beaucoup moins de possibilités d’être un homme que d’être une femme. »

 

Dans les coulisses de la tournée « Thirsty Tour » de Clavicular à New York - GQ 19/2/26

 

Très brièvement Stéphanie Lamy aura le dernier mot sur les masculinismes (pas seulement chez les jeunes :« le canal historique de tous les milieux masculinistes, ce sont les groupes de pères séparés ») et encore plus vite sur les hommes victimes de violences conjugales.

Dans ce format beaucoup trop court pour un tel sujet, mais pas plus que dans un autre Débat de midi en juillet « Masculinisme : la guerre des sexes aura-t-elle lieu ? », la question des causes du succès des influenceurs masculinistes n’a été abordée : pourquoi des types tels qu’Andrew Tate et Clavicular fascinent-ils autant de garçons et de jeunes hommes (en millions) ? Pas seulement en raison des algorithmes des réseaux sociaux ; les causes ont sans doute quelque chose à voir avec le thème du débat « les hommes sont-ils des victimes oubliées ? » Rien que pour la France, dans le rapport 2024 "état des lieux du sexisme" du Haut conseil à l'égalité hommes-femmes, à la page 23, les jeunes hommes étaient plus nombreux que leurs aînés à considérer qu’il est aujourd’hui difficile d’être un homme dans la société : 45 % chez les hommes de moins de 35 ans, avec une progression de 19 points en 2 ans auprès des hommes de 15-24 ans (+ 5 points par rapport à l'année précédente). Pour le Haut conseil à l’égalité, dire cela c’était du «masculinisme», une menace pour les femmes, point.

Depuis, ce rapport que j’ai pu retrouver sur un autre site, a disparu du site du HCE, et dans le rapport 2026 sur le sexisme, il n'y a plus de malaise chez les jeunes hommes. En effet, dans le rapport d’étude du baromètre Toluna-Harris de novembre 2025, la question a été supprimée. En revanche, on peut relever dans ce rapport, dans les pages 27 et 28, portant sur "l'adhésion à différents stéréotypes et clichés de genre" (?!) que :

  • 39 % des hommes sont d’accord avec l'affirmation suivante : « le féminisme menace la place et le rôle des hommes dans la société » (plus 3 points par rapport à novembre 2024)

  • 47 % des hommes pensent que : « à cause du féminisme, il est plus difficile pour les hommes de trouver une compagne et de se mettre en couple » (nouvelle question)

  • 68 % d’entre eux considèrent que  : «aujourd’hui, les hommes ne peuvent plus « draguer » sans prendre le risque d’être accusés de harcèlement » (nouvelle question)

  • et 18 % que : « Les femmes prennent les postes des hommes sur le marché du travail » (plus 3 points par rapport à novembre 2024)

 

Malheureusement, en l’état de l’hégémonie culturelle de l’idéologie féministe, dans les institutions, notamment dans les universités et les médias, on ne voit pas bien comment sortir de cette situation de déni. Pourtant comme le souligne très justement Laëtitia Strauss-Bonart : « les femmes ont intérêt à ce que les hommes aillent bien, elles n’ont aucun intérêt à inférioriser les hommes. »

 

Michel-Ange, Pietà, 1497-1499 Basilique Saint Pierre Vatican, détail

 

Noam Sinseau "Gay et fier de l'être" au Jamel Comedy club, saison 14 (2025)

 

Post-scriptum 1 : en ce moment sur arte.tv, un documentaire « Les hormones : mythes et réalités », réalisé par une allemande Patricia Corniciuc (2022), très orienté par les expériences effectuées et les témoignages (un seul chercheur de sexe masculin connu pour une expérience invalidée), puisqu’il s’agit de toute évidence de déconstruire l’intuition de l’importance des hormones sur la différenciation sexuelle (l’inné) et de valider la primauté de l’acquis (les stéréotypes). Pourtant, le doc ne m’a pas vraiment convaincu, notamment en considération des témoignages de trois jeunes transgenres Female-to-Male concernant les effets de leurs injections de testostérone pour masculiniser leur corps. Avant la testostérone, ils avaient recours aux clichés pour avoir l’air plus masculin (force physique, posture assise, courage,…), depuis l’un dit : « je me rends compte que j’ai plus d’agressivité en moi quand mon taux de testostérone est très élevé, ça peut m’arriver d’avoir une envie irrépressible de casser quelque chose, c’est un sentiment que je ne connaissais pas avant », un autre : « je n’arrive plus à faire plusieurs choses à la fois, c’est flagrant mais j’ai aussi moins de mal à prendre des décisions, je ne réfléchis plus pendant des heures », quant au 3e, il a l’impression que ses peurs se sont atténuées. Les effets de la prise de testostérone semblent tout de même ne pas être seulement morphologiques, et le gain en confiance de soi ne paraît pas suffire pour expliquer les changements ressentis, en premier lieu l’agressivité.

 

Diego Murgia et Romane Fringeli dans le film "la frappe" de Julien Gaspar-Oliveri

 

Post-scriptum 2 : le retour de bâton en-cours (backlash) contre la position dominante acquise par les femmes semble aussi s’opérer concernant les « queers » (j’ai adopté ce mot qui initialement voulait dire « pédé », pour éviter de me mélanger les pinceaux dans toutes les lettres de « la diversité sexuelle et de genre ») : aux Pays-Bas, pays pionnier en Europe en matière de leurs droits, une grosse étude souligne une baisse significative de la tolérance des jeunes Néerlandais vis-à-vis de l’homosexualité, ainsi parmi les garçons, la tolérance envers l’homosexualité est passée de 40 % en 2021 à seulement 22 % en 2025, et le sentiment de pouvoir en parler ouvertement à l’école a chuté de 60 % à 45 %. Précisons que cette baisse de l’acceptation de l’homosexualité n’est pas liée à l’origine migratoire. C’est un phénomène général. Sur ce point aussi, il est permis de se demander si les militant.e.s féministes et queer ne finissent pas par trop en faire. Comparaison n’est pas raison mais la montée de l'extrême-droite en Europe et le précédent électoral Trump pourraient constituer un avertissement.

 

Alain-Charles Beau, The body,1980

 

Le pétrole - La chronique de Jessé, 13 janvier 2026

Michael Jackson "Bad" 1988 (Badder - Kids Version)

 

 

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