solitude

Publié le 10 Février 2025

 

 

Comme si le cinglé sanguinaire à l’Est ne suffisait pas pour nous foutre la trouille, voilà que notre principal allié occidental vient de redonner les pleins pouvoirs à l’autre fou furieux de Donald Trump, avec le soutien d’Elon Musk, « l’homme le plus riche du monde », propriétaire du réseau social X, tous deux d’une brutalité et d’une vulgarité sans précédent et sans limite.

Menteur « invétéré », toujours dans l’outrance, « l’homme orange » a échappé à toutes les poursuites judiciaires, notamment celle concernant sa responsabilité dans l’assaut du Capitole du 6 janvier 2021 par ses partisans, quand il a perdu sa réélection.

C’est simple, face à ce duo, une seule phrase ne cesse de me revenir, celle de Lino Ventura dans « les tontons flingueurs » de Michel Audiard (1963) : « les cons ça ose tout, et c’est même à ça qu’on les reconnaît ». Sauf que ces cons-là ne sont pas n’importe quels cons.

Ainsi, pas même encore investi dans ses fonctions, le futur 47e président des États-Unis n’a rien trouvé de mieux que de déclarer vouloir acheter le Groenland, absorber le Canada et récupérer le canal de Panama. Comme Justin Trudeau, le premier ministre démissionnaire n’a pas manqué de répondre sur X à Donald Trump qu’il n’y avait pas la moindre chance que le Canada soit rattaché un jour aux États-Unis, Musk l’a mouché de cet élégant tweet : « Ma belle, tu n’es plus le gouverneur du Canada, ce que tu dis n’a donc aucune importance »

 

Trump à Davos le 27 janvier 2025 par Dillem
Trump à Davos le 27 janvier 2025 par Dillem

 

A l’heure où je rédige ces lignes, Trump ne vient-il pas également de proposer de déplacer les Gazaouis en Égypte et en Jordanie pour « nettoyer » la bande de Gaza qui « est un vrai chantier », pour la plus grande joie de l’extrême droite israélienne. Avec Natacha, on s’est alors dit que Trump devait faire déclaration publique de tout ce qui lui passait par la tête, sans le moindre filtre. Selon une de ses élèves américaines bien informée, il serait non seulement incontinent verbal mais aussi fécal, il paraît qu’il peut puer la merde. Les palestiniens auraient-ils le droit de revenir chez eux un jour ? "Pourquoi voudraient-ils revenir ? Cet endroit a été un véritable enfer", a répondu le nouveau président des États-Unis. Pauvres palestiniens !

Quant à Musk, promu à la tête d’un nouveau ministère « de l’efficacité gouvernementale » avec en ligne de mire celle de l’autre fêlé argentin, Milei, il multiplie ses soutiens aux différents mouvements d’extrême droite européens, seuls à même de défendre une «civilisation», des «valeurs» mises en danger par le « wokisme » partout dans le monde.

La réélection de Trump, qui a désormais les coudées franches pour son programme MAGAMake America Great Again – et America first, inquiète pour ses multiples conséquences, économiques, géopolitiques, écologiques et sociales, mais aussi pour le risque qu’il fait peser sur la démocratie. L’historien américain Robert Paxton, qui révéla la vérité sur Vichy aux Français et consacra une bonne partie de sa vie à l’étude du fascisme, évitait en 2018 d’assimiler le trumpisme à l’objet de ses recherches. Six ans plus tard, il n’hésite malheureusement plus à identifier le risque fasciste chez Donald Trump.

En effet, pour atteindre ses objectifs, Trump peut compter sur le contrôle du Congrès par le Parti républicain et sur la majorité conservatrice des juges de la Cour suprême. Pour autant, Dieu merci, s’il existe, quelques facteurs semblent pouvoir encore limiter son pouvoir, sans compter les effets négatifs en retour de sa politique, en particulier économiques, qui pourraient le contenir.

 

"The apprentice" réalisé par Ali Abbasi, coécrit avec Gabriel Sherman, avec Sebastian Stan, Jeremy Strong, Maria Bakalova

"Dr Folamour" (Dr Strangelove) réalisé par Stanley Kubrick (1964)

 

Les clés d’explication de la victoire de Trump

Même si elle était prévisible dans les sondages, une nouvelle victoire de Trump interroge donc. On n’a aussi pas manqué de demander son avis au neveu américain. Le slogan de campagne de Bill Clinton en 1992  “It’s the economy, stupid”Imbécile, c’est l’économie qui compte »), reste selon lui une raison première, plus précisément le choc inflationniste subi durant le mandat Biden (20 % sur 4 ans) que les électeurs ont voulu faire payer aux démocrates. On a posé la même question à une jeunette de notre entourage, pour qui Kamala Harris a perdu parce qu’elle était une femme. La réalité est bien sûr plus complexe.

Le média numérique canadien « La Presse » liste 10 clés d’explication, Radio Canada 5, avec une liste d’autres facteurs ayant pu jouer en sa faveur. Au-delà de l’économie, les promesses de Trump sur l’immigration illégale, qui a atteint un niveau record pendant le mandat de Biden, ont, comme toujours, fait mouche, tout comme celle « d’avoir un plan » pour mettre un terme aux guerres en Ukraine et à Gaza et aux milliards de dollars de dépense publique qu’elles ont entraînés. A cela, rajoutez la défiance à l’égard des institutions et du politique, un attachement moindre à la démocratie (moins du tiers des milléniaux considère qu’il est « d’une importance capitale de vivre dans une démocratie »), et des réseaux sociaux, dont les algorithmes favorisent la polarisation, la colère, l’intolérance, et surtout la désinformation et la crétinerie à une échelle jamais connue.

 

Les deux sexes selon Trump et Musk par Coco pour Charlie Hebdo
Les deux sexes selon Trump et Musk par Coco pour Charlie Hebdo

 

La victoire de Donald Trump sous l’angle des rapports femmes/hommes

Enfin, la victoire de Donald Trump doit être analysée sous l’angle des rapports femmes/hommes et du niveau d’études. Les hommes ont voté à 55 % pour lui en votant républicain, tandis que les femmes ont soutenu majoritairement Kamala Harris en votant démocrate (53%). Trump doit sa victoire surtout au vote des hommes blancs, notamment sans éducation post-secondaire auprès de qui il a obtenu un soutien de 68 % d’entre eux (et 50 % des hommes diplômés), ainsi que des gains par rapport à 2020 obtenus chez les jeunes hommes de moins de 30 ans (43 % contre 36 % en 2020), et chez les Hispaniques (46 % contre 32 % en 2020). 

Ces derniers résultats confirment les résultats d’une étude de l’Institut Gallup dévoilée dans le Financial Times en janvier 2024, faisant état d’un nouveau fossé idéologique se creusant entre les sexes, partout dans le monde (gender gap ou écart entre les genres), avec un virage conservateur très net chez les jeunes hommes sur des sujets comme l’avortement, l’immigration, la religion ou le mouvement #MeToo… et que qu’on retrouve dans leur vote (gender voting gap ou écart de vote entre les sexes, ou encore political gender divide, fracture politique genrée), tandis que les jeunes femmes se réclament très majoritairement d’un camp radical féministe, lgbtqi++ friendly, antiraciste et écologique, des thèmes portés par le parti démocrate. Les sondages durant la campagne n’ont eu de cesse de confirmer cette tendance, tant et si bien que les médias ont tous perçus dans cette élection une « guerre des sexes ».

 

"Jouer avec le feu" réalisé par Delphine et Muriel Coulin, avec Vincent Lindon, Benjamin Voisin, Stefan Crepon

 

Dans son article « La victoire de Donald Trump sous l’angle des rapports femmes/hommes », pour expliquer l’écart de vote entre les sexes, Monique Dagnaud cite à son tour l’essai « Of boys and men » (« Des garçons et des hommes ») de Richard V. Reeves publié en 2022 :

[…] les jeunes garçons américains s’intègrent moins bien dans le système scolaire que les filles – ainsi 57% des femmes de 25-34 ans atteignent un niveau du bachelor contre 47% des hommes (une tendance que l’on retrouve presque partout mais qui est particulièrement marquée aux États-Unis ; source : OCDE). De surcroît,  l’évolution de l’emploi leur est défavorable avec, d’une part, le déclin du secteur industriel, et l’avènement des robots pour maintes tâches autrefois dévolues à la force physique, et, d’autre part, la montée des activités dans les services et le soin pour lesquelles les femmes sont recherchées. Au sein des familles leur rôle est affaibli, et ils se trouvent souvent exclus de leurs responsabilités parentales, s’ils ne s’excluent eux-mêmes volontairement, notamment dans les cas de séparation. […]

Une part croissante de cette population d’hommes vulnérables connaît ainsi la solitude, la pauvreté, des problèmes d’addictions, le suicide et la munition du désespoir : la criminalité, la prison.

 

Sonntagnachmittags, photographies de Nikolai Voelcker pour Lampoon Magazine
Sonntagnachmittags, photographies de Nikolai Voelcker pour Lampoon Magazine

 

Dans le même temps, partout la réussite des femmes saute aux yeux, elles ont investi tous les lieux d’influence où elles sont souvent en position dominante et où s’élaborent la parole publique : les médias, l’Université (pour l’École, ça ne date pas d’hier), la politique, la Justice, les administrations, les syndicats, le cinéma, les arts, l’édition... Le discours produit ressasse que l’« égalité » entre les sexes reste toujours à conquérir pour les femmes, les minorités raciales, « sexuelles » et de genre.

Le mouvement #MeToo né en 2017, en libérant la parole des femmes sur les « violences sexistes et sexuelles  » à l’échelle mondiale grâce aux réseaux sociaux, a radicalisé le phénomène sous la forme d’un chapelet tumultueux, assourdissant et interminable de témoignages de « victimes », de suspicions, dénonciations, lynchages, arrestations, procès, incarcérations, soutenus par un arsenal juridique répressif devenu d’une sévérité impitoyablequi a fini par tendre les relations entre les sexes, avec pour conséquences la montée de la solitude, une « récession sexuelle » et le déclin de la natalité.

 

Artemisia Gentileschi, Judith décapitant Holofernes, 1620-21, musée de Capodimonte, Naples
Artemisia Gentileschi, Judith décapitant Holofernes, 1620-21, musée de Capodimonte, Naples

 

Ainsi, dans un sondage du Pew Research Center d’octobre 2024, 50 % des hommes ayant voté républicain considèrent qu’ils ont plus de difficultés qu’autrefois à trouver une relation amoureuse (38 % pour ceux ayant voté démocrate), 43 % valident l’idée qu’aujourd’hui les hommes réussissent moins bien sur le plan économique (dans le contexte de la révolution féminine), contre 33 % pour ceux ayant voté démocrate, enfin 31 % pensent que les acquis des femmes se sont faits au détriment des hommes (16 % parmi les hommes démocrates).

Pour autant, Monique Dagnaud souligne que ces hommes ayant voté pour Trump, ne peuvent être tenus pour « masculinistes » car, l’analyse du Pew Research Center montrent que, dans l’ensemble, la révolution féminine est vue par presque tous les Américains, comme une évolution dont tout le monde a bénéficié, appréciation positive plus marquée encore chez les nouvelles générations.

 

"La désintégration" réalisé par Philippe Faucon (2011)

 

Trump, macho caricatural d’un temps révolu, récupère les votes d’hommes vulnérables laissés pour compte des démocrates, tout à leur combat de défense des femmes et des « minorités »

 

Le déni du malaise masculin dans les discours et dans l’idéologie du camp démocrate a ouvert une autoroute aux conservateurs de Trump, malheureusement promoteurs d’une masculinité caricaturale d’un temps révolu. L’équipe de campagne de Trump n’a ainsi pas manqué de cibler ces hommes, laissés pour compte par les démocrates, tout à leur combat de défense des femmes et des « minorités », en faisant « la tournée des popotes version testostérone », en particulier en multipliant les entretiens complices avec des influenceurs « masculinistes ».

 

Combat d'arts martiaux mixtes au Madison Square Garden, le 16 novembre 2024. Adam Hunger-AP-Sipa
Combat d'arts martiaux mixtes au Madison Square Garden, le 16 novembre 2024. Adam Hunger-AP-Sipa

 

Avant même que Trump n’abroge les textes favorisant la diversité, l'équité et l'inclusion, ainsi que des actions contre les discriminations des personnes homosexuelles et transgenres, ou encore soutenant les communautés afro-américaines, hispaniques et indigènes, le patron de Meta, Mark Zuckerberg avait opportunément pris les devants en annonçant la fin du fact-checking sur ses réseaux sociaux, puis celle de sa politique interne d’inclusion, en se justifiant dans le podcast de Joe Rogan, soutien de Trump, en ces termes qui ont dû réjouir ses 14 millions d’abonnés : « Créer un environnement accueillant pour tous est une chose, dire que la masculinité est mauvaise en est une autre » en ajoutant qu’il regrettait que « le monde de l’entreprise soit culturellement émasculé », « l’énergie masculine est bonne. La société en est remplie, mais la culture d’entreprise essaie de s’en détourner. Toutes ces formes d’énergie sont positives, mais une culture qui fait un peu plus la part belle à l’agressivité a ses mérites. »

 

 

 

Dans un article pour La Croix, « Élection de Donald Trump : une victoire de la masculinité traditionnelle sur ses critiques féministes ? », son auteur Pierre Azou, écrit : « il est temps pour les États-Unis de croire en la défense des femmes sans détruire la figure de l’homme. »

Au-delà, puisque le déclin du masculin (et son corollaire le virage conservateur des jeunes hommes), est observable dans le reste du monde occidental et asiatique, il est permis de se demander si continuer à le nier comme il est fait jusqu’à présent, par crainte de mettre en péril la montée en puissance des femmes, ne nous expose pas à un retour de bâton (backlash) du même acabit. Pour ce qui concerne seulement les jeunes hommes français, ils sont de plus en plus nombreux à considérer qu’il est difficile d’être un homme dans la société actuelle (39 et 40 % pour les 15‑24 et 25‑34 ans, soit des taux en progression de 14 et 6 points) ou à avoir le sentiment d’avoir été moins bien traités en raison de leur sexe (rapport annuel du Haut Conseil à l’égalité entre les hommes et les femmes 2024). 

 

Campagne Amina Muaddi
Campagne Amina Muaddi

 

"La dictature", la chronique de Jessé du 27 janvier 2025

Tame Impala, Lil Yachty - Breathe Deeper (Lil Yachty Remix), 2022

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