elbe

Publié le 8 Août 2025

 

Einsamkeit (Solitude) de Felix Nussbaum, 1942 (Musée juif de Berlin)

 

- Oui, je vous en prie, messieurs, asseyez-vous », dit Heydrich.
J’attrapai la chaise qui se trouvait juste devant le buste du Führer, et le regrettai presque aussitôt. Je n’aimais pas beaucoup l’idée de Hitler le regard rivé sur ma nuque. Si jamais il apprenait ce que j’avais en tête, je risquais de sérieux ennuis.

« Prague fatale » de Philip Kerr, 2011

 

La remontée du Danube depuis Bratislava à vélo l’été dernier nous a tellement plu qu’on a voulu remettre le couvert avec cette formule de vacances. Un Prague-Dresde le long de l’Elbe, se prolongeant à Berlin, l’a emporté en faisant même des émules autour de nous, puisque pour finir, on s’est retrouvé sept à faire le voyage, un chiffre de bon augure.

Malgré l’impact écologique négatif avéré du transport aérien, celui-ci enchaîne les records, notamment en raison du modèle de transport aérien low-cost, déversant son flot ininterrompu de touristes, parfois pour de très courts séjours d’évènements et/ou de beuverie, et de la promotion mimétique des réseaux sociaux, Ainsi, comme bien d’autres capitales européennes, la capitale tchèque pâtit plus que jamais en son centre du sur-tourisme ; dès le soir de notre arrivée, on s’est retrouvé à dîner servis par des petits trains, à côté d’un groupe bruyant de jeunes hommes sifflant force bières (une adresse recommandée par Télénana à propos d’une ballade thématique sur les traces d’Anton Dvorak, au final un peu Disneyland, dispendieuse mais insolite). Oriane a émis l’hypothèse d’un « evg », « un quoi ? – Un enterrement de vie de garçon ».

 

Czech boys : Jorik Tautou & Jim Durden pour BelAmi

 

Partout, le tragique de l’Histoire...

Avec un tel itinéraire, il est impossible d’échapper à l’Histoire relativement récente, celle des catastrophes qu’a vécu l’Europe, le nazisme, les camps d’extermination, en premier lieu des juifs (pour mémoire, environ 6 millions d’entre eux) et la 2e guerre mondiale, suivie de l’enfermement d’une bonne partie des européens dans l’immense prison communiste sous l’égide des Soviétiques, et la Guerre Froide.

Je ne suis jamais parvenu à convaincre Gabriel d’aller visiter un camp de concentration nazi, que ce soit Auschwitz-Birkenau quand nous étions à Cracovie (Krakow), Dachau depuis Munich ou Mauthausen en Autriche, peut-être aussi parce que ma propre motivation était chancelante. Cette fois-ci, tout le groupe est tombé d’accord pour s’arrêter à Terezin (Theresienstadt après l’annexion des Sudètes par les allemands en 1938). Le site de Terezin tient une place particulière dans l’entreprise génocidaire nazie car il avait une triple fonction :

  • celle de servir de camp de rassemblement et de transit des juifs avant de les acheminer vers des camps d’extermination, de concentration ou de travail forcé (la prison de la Gestapo et le camp d’internement se trouvaient dans la petite forteresse),

  • celle d’être un ghetto dans la ville, elle-même ceintes de remparts, utilisé à des fins de propagande, où les SS déportaient et incarcéraient certaines catégories de Juifs allemands, autrichiens et tchèques, lequel offrait un vivier de main d’œuvre pour construire une usine souterraine non loin sur la commune de Litoměřice (en allemand : Leitmeritz),

  • enfin un lieu où les effroyables conditions de vie du camp et de travail (dont l’un des objectifs était l’extermination par le travail - « Vernichtung durch Arbeit ») étaient censées régler d’elles-même « le problème juif ».

Sur les 140 000 Juifs transférés à Terezin, 90 000 furent déportés plus à l’est vers une mort quasi certaine. Environ 33 000 moururent dans le ghetto même.

 

Bataillon SS de la prison de Terezin, photo d'exposition

 

Il n’y a pas à faire, l’horreur nazie, tout comme l’horreur communiste, chaque fois qu’elle m’est rappelée, me sidère comme si c’était la première fois que j’en entendais parler. Sur une photo de l’exposition dans la petite forteresse, un groupe de SS attablés, jeunes la plupart, tous en uniforme, avec en arrière plan en lettres gothiques leur devise (Meine Ehre heißt Treue / Mon honneur c’est ma fidélité). Certains ont une bonne tête, j’ai peine à croire qu’ils comptent parmi les psychopathes sans lesquels ces dictatures totalitaires n’auraient pu fonctionner. S’agit-il seulement de « la banalité du mal » ?

 

Vue aérienne du musée juif de Berlin conçu par Daniel Libeskind

 

A Berlin, pas plus qu’à Prague, je n’ai fait ce que j’avais projeté : dans un esprit de collectif, comme Colette qui y a séjourné cet hiver, j’ai rallié ceux qui ne connaissaient pas ou mal ces villes. Élisabeth fit une visite à Berlin, il y a très longtemps, avec des amis de son frère, notamment Jean-Louis, qui se rappelle-t-elle, hésitait alors entre acheter un studio ou une paire de chandeliers (ça donne une idée du prix des chandeliers et de son opulence). Logé dans un bon hôtel de Mitte qu’elle nous a déniché, on s’est concocté des itinéraires dans l’ancien Berlin-Est, toujours à vélo, passant par les différents lieux qu’elle voulait voir, en premier lieu le mémorial des juifs assassinés en Europe (2005), projet de l’architecte états-unien Peter Eisenmann, et le musée juif ((Jüdisches Museum Berlin) où elle voulait retourner et que je ne connaissais pas.

Arnaud a décliné ses deux « must » : « l’actualité ne me met pas d’humeur ». Bien que partageant ses réticences, j’y suis allé et je ne l’ai pas regretté. Le bâtiment pensé par Daniel Libeskind, d’abord est épatant, le parcours de visite et la muséographie de la collection permanente sont très bien conçus (sur l’audioguide, deux choix 60’ et 90’, on a choisi la plus courte durée sans toujours résister de faire des pas de côté, tant et si bien qu’on a dû y passer près de 2 heures).

C’est un peu anecdotique mais pour nos nièces et neveux observant des régimes alimentaires intégristes, qu’il soit halal ou végétarien, j’ai pris une photo d’un juif témoignant plein de sagesse sur le régime Casher : « Je crois en Dieu, mais je ne mange pas casher. Je pense que les lois du « kashrut » sont datées et nous séparent du reste de la société. Je veux m’asseoir à une table et manger avec mes amis qui ne sont pas juifs, sans faire des histoires. »

 

Rainer Fettig "Gelbe Mauer, Luckauer strasse - Sebastianstrasse (Mur jaune, 1977)
Rainer Fettig "Gelbe Mauer, Luckauer strasse - Sebastianstrasse (Mur jaune, 1977)

 

Nos pérégrinations nous ont aussi conduit en de nombreux endroits où passait le Mur (die Mauer), édifié d’abord sous la forme de rideau de fils de fer barbelé, au cours du mois d’août et de septembre 1961, puis en dur, à partir d’octobre 1961, afin de mettre fin à l’exode croissant des habitants du secteur soviétique et la RDA, vers les secteurs américain, français et la RFA. J’ai également donné envie à Élisabeth, cinéphile passionnée, de remonter la Karl Marx Allee, véritable musée de l’architecture communiste, en lui disant qu’elle avait servi de lieu de tournage pour le film « La vie des autres » et « Good bye Lenin ».

 

Rammstein - Engel (1997) - https://fr.wikipedia.org/wiki/Rammstein

 

Allemagne, année zéro

La commémoration, quatre vingt ans après, des terribles conséquences du largage de bombes atomiques sur Hiroshima et Nagasaki les 6 et 9 août 1945, s’effectue dans un contexte où la mémoire s’estompe et où la remilitarisation du Japon est à l’ordre du jour. Que ces bombardements atomiques aient été ou non nécessaires est encore de nos jours un sujet de controverse.

A Berlin, à la chute du Troisième Reich, plus du tiers de la ville n’était plus que décombres (notamment le centre, détruit à 70%), la seule « bataille de Berlin » aurait causé près de 60 000 morts chez les soldats, plusieurs dizaines de milliers chez les civils, sans oublier de très nombreuses arrestations, les blessés et les sans-abri.

Cette « Allemagne, année zéro », pour évoquer l’effondrement du pays vaincu (Stunde Null – heure zéro) et citer le film de Roberto Rosselini, a été largement documentée par des photographes (Georg Petrussov, Werner Bischof, Robert Capa…) mais aussi par un témoignage, qu’a lu Gabriel et que j’espère retrouver en remettant de l’ordre dans nos bouquins, « Une femme à Berlin » (Eine Frau in Berlin, 2006), journal intime de la survie d’une journaliste durant les deux mois de la chute du régime nazi et la prise de la ville de Berlin par l'Armée rouge, cherchant de surcroît à échapper, autant que possible, aux viols massifs pratiqués par les soldats russes dans la ville en ruines.

Lorsque j’obtins une bourse de l’Office Franco-Allemand en 1987 pour faire un mois d’allemand intensif à Köln (Cologne), quelle ne fut pas ma surprise d’apprendre que presque tout ce que j’admirais, du Moyen-Âge aux années 1940, avait été détruit ou endommagé par les bombardements anglais et reconstruit après la guerre.

 

Vue depuis le balcon survivant de l'hôtel de ville sur le centre détruit de Dresde. 1945. Source de l'image  bpk Hilmar Pabel ullstein
Vue depuis le balcon survivant de l'hôtel de ville sur le centre détruit de Dresde. 1945. Source de l'image bpk Hilmar Pabel ullstein

 

Il n’est pas inutile de savoir qu’il en va de même avec les richesses artistiques et architecturales de Dresde, surnommée « la Florence de l’Elbe » (parfois aussi «Florence du Nord », mais Cracovie plus à l’est se prévaut de la même appellation), en raison de ses monuments dans un style majoritairement baroque. En effet, dans les dernières semaines de la guerre, la ville, en premier lieu son centre historique, fut détruite à 60 % par les bombardements alliés des 13 et 14 février 1945, provoquant une tempête de feu qui tua au moins 25 000 personnes identifiées (la ville comptait aussi alors près de 400 000 réfugiés). La plupart des victimes ne sont pas mortes suite à l'effondrement des bâtiments, mais ont été brûlées vives ou étouffées dans les abris.

A cet égard, Gabriel s’est souvenu que son oncle S. qu’il avait interviewé avant sa mort à 96 ans (on meurt très vieux dans cette branche de sa famille), et qui avait été prisonnier dans une ferme près de Pilsen (Plzeň), donnant son nom à la bière tchèque Pilsner, lui avait raconté qu’il avait su que la guerre était terminée, lorsqu’il put observer sur une éminence les bombardements d’une ville à l’horizon, Dresde, à moins que ce ne fut Prague ou Nuremberg.

La résistance de l'intelligentsia et des « traditionalistes » de Dresde contre le camp du modernisme « socialiste » permit la reconstruction relativement rapide à l’identique de la ville baroque notamment du Zwinger et de l’Opéra, à l’exception notable d’un symbole de la ville, la Frauenkirche, l'église luthérienne Notre-Dame de Dresde, que les autorités de la RDA ont délibérément laissé en ruines - au nom de la science. Il faudra attendre la chute du régime communiste pour qu’elle soit reconstruite entre 1994 et 2005.

 

3 des 12 satyres du Wallpavillon Zwinger par Balthasar Permoser (vers 1710-1728)
3 des 12 satyres du Wallpavillon Zwinger par Balthasar Permoser (vers 1710-1728)

 

Werner Tübke "Gruppenbild Zimmerbrigade Schirmer", 1972, Albertinum, Dresden
Werner Tübke "Gruppenbild Zimmerbrigade Schirmer", 1972, Albertinum, Dresden

 

Et ça continue encore et encore. Quand on regarde des clichés de ces villes en ruines, comment ne pas penser à Gaza rasée et à sa population martyrisée par les Israéliens ? Josep Borrell, le chef de la politique étrangère de l'UE, n’a-t-il pas déclaré à deux reprises : "les villes de Gaza ont été plus détruites que les villes allemandes pendant la Seconde Guerre mondiale, imaginez la comparaison !", sans parler des ravages de l’armée russe en Ukraine.

A suivre...

Fantaisie et fugue en sol mineur BWV 542 par Hanns Ander-Donath, titulaire, à l'ancien orgue Gottfried Silbermann de la Frauenkirche de Dresde (Saxe-Allemagne). Enregistrement : Radio Berlin 1944, un an avant la destruction totale de cette église luthérienne et de son orgue, lors du bombardement allié du 14 février 1945

Caspar David Friedrich "Ausblick ins Elbtal" (Vue sur la vallée de l'Elbe) 1807 Albertinum Dresden

Caspar David Friedrich "Ausblick ins Elbtal" (Vue sur la vallée de l'Elbe) 1807 Albertinum Dresden

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