La vieillesse est la plus grande imposture que la nature ait conçue. Elle vous abîme le portrait, c’est vrai, mais laisse tout le reste intact. Surtout les désirs.
Dans le formidable roman « Patria » (2016), qui nous fait vivre de l’intérieur, au sein de deux familles du même village en pays basque espagnol, les années de sang et d’horreur dont a souffert l’Espagne avec le terrorisme d’ETAjusqu’à ce que l’organisation dépose les armes en 2011, dans le chapitre « Mouvement de libération personnelle » (page 400), Gorka, 21 ans, sympathise avec Ramuntxo, « Onze ans de plus, épaté par le bel euskerade Gorka. […] Deux mois plus tard, il [Gorka] s’installa avec Ramuntxo à Bilbao. » C’est donc ça : le garçon solitaire depuis toujours plongé dans les livres et devenu amateur de vers en catalanserait doncbien « pédé ». Pourtant, la formule elliptique pour caractériser leur relation m’a contraint à attendre la page 522 pour avoir confirmation de la nature de leur d’intimité, lorsque Ramuntxo demande à Gorka où il en était de son projet de roman :
- Voilà mes notes. Je vais peut-être l’écrire. Dans ce cas, je m’arrangerai pour que la moitié de l’histoire se passe au Canada et l’autre moitié dans une île lointaine.
- Ce n’est pas ton jour, mon vieux. Tu ferais mieux de finir de me masser, et on va au lit.
De nouveau, le doute est permis : Ramuntxo souffrirait-il d'un mal de dos que Gorka soulagerait grâce à un talent méconnu de masseur ? Une fois de plus, je ne peux qu'être d'accord avec Voltaire qui aurait dit : "le secret d'ennuyer est de tout dire", à l'instar de Fernando Aramburu qui s'empêche de le faire.
Enfin, à la page 664, la nature de leur relation n’est plus caché dans les lignes du roman, comme dans l’Espagne du socialiste Zapatero qui est arrivé au pouvoir en 2004 avec un projet de mariage entre personnes du même sexe :
Ils fêtèrent l’évènement dans l’intimité, en amoureux, au restaurant du Gran Hotel Domine, seuls autour d’une table, contre la fenêtre qui donnait sur les courbes d’un gris éclatant du Guggenheim. […] Que fêtaient-ils ? L’adoption la veille, à la Chambre des députés, de la loi qui rend possible le mariage entre personnes du même sexe, œuvre du PSOE, un parti qui éveillait chez Ramuntxo une vieille et insurmontable aversion, mais il va y réfléchir dorénavant et il est même possible qu’aux élections prochaines, sans que cela soit un précédent et uniquement pour exprimer sa gratitude, il lui donne sa voix. […]
Azkuna, le maire, les maria cinq ans et demi plus tard dans le salon arabe de la mairie. […]
Ramuntxo et Gorka se marièrent, comme tant d’autres couples, pour des raisons pratiques. Et aussi, peut-être même surtout, en raison des craintes du premier, qui s’était fait enlever un rein l’année précédente.
José Ramón Soroiz et Julian Hackenberg dans le film Maspalomas 2025
Peu avant de rejoindre une nouvelle «île de rêve » en Grèce, nous avons vuun film également basque au cinéma, Maspalomas réalisé par deux basques espagnols, Aitor Arregi et José Mari Goenaga. Le personnage principal, joué par José Ramón Soroizinterprétait déjà en 2020, le rôle de Txato dans la série téléPatria, adaptée du roman éponyme, tellement au format d’une série queje me suis demandé un temps si le livre n’avait pas été écrit dans l’idée de vendre ses droits d’adaptation, ce qui ne semble pas le cas.
Le film est touchant par son thème principal : la sexualité des personnes âgées, en l’occurrence celle d’un homme, Vicente, qui, ayant passé la plus grande partie de sa vie dans le placard, savoure une retraite « active » à Maspalomas, dans l’île de Gran Canaria, avant de se trouver contraint d’y retourner dans une maison de repos médicalisée à Donostia (San Sebastián), suite à un AVC dans une backroom.
Maspalomas Chiringuito numero 7 image promotionnelle
A la psychologue de la résidence pour personnes âgées qui lui demande ce qu’il fait habituellement de ses journées ? » Il ne peut que répondre : « Je ne sais pas... Rien de particulier... Prendre le soleil ? » A sa place, on n’aurait pas fait mieux, car il n’est guère aisé de raconter à n’importe qui, a fortiori à l’âge avancé qui est le sien, et devant sa fille, qu’une de ses activités préférées consisteàchercher un « plan-cul » avec des hommes dans les dunes bordant la plage.
Le film s’ouvre ainsi sur une scène où Vicente, septuagénaire au petit bedon, chasse en plein cagnard, seulement vêtu de son slip de bain, d’un débardeur et d’une casquette. Contre toute attente, au terme de l’immuable manège de la drague gay en plein air qu’Alain Guiraudie avait mis en scène dans son film « L’Inconnu du lac »(je peux parler seulement de ce que je connais), il fera rapidement affaire avec un mec paraissant certes plus jeune que lui, mais certainement pas avec un « éphèbe » « avenant »qu’a cru voir Clarisse Fabre du journal le Monde.
Amélie Landry, les chemins égarés, 2017
A cet égard, en nous invitant sur son île, Colettenous a fourni l’occasion de nous replonger en éphébie : deux petits-fils et des copains, pas moins de six garçons, trois de 17 ans, le même nombre dans la catégorie 20-21 ans, tous à croquer, vivant en grande partie la nuit, pas un seul qui n’est pasTDAàla moindre demandede coup de main. Il nous incombait surtout la charge peu gratifiante de les nourrir deux fois par jour,avecfinalement ununiquefranc succès : lesfrites-saucisses. Comme j’en fis l’expérience renouvelée avec mes étudiants, le charme a opéré avec les vingtenaires, qui sortant de classes préparatoires aux grandes écoles, avaient beaucoup plus de conversation et la relation intergénérationnelle facile. Noah et Vadim en rajoutaient dans la séduction en nous préparant chaque soir de délicieux cocktails. Au deuxième verre, avec le son de la play-list « vintage » de Vadimsur l’enceinte de Noah, tout le monde était « à tu et à toi », et j'ai dû bataillercontre Colette et Gabriel pour que les garçons ne nous embarquent pas avec eux en boite de nuit.
Tunis, avril 2023, photo Zied Ben Romdhane, à la galerie Magnum, avec des photos d'Herbert List
Mais revenons plutôt à Vicente dans son Eden gay de Maspalomas. Soit dit en passant, même si le site de l’office du tourisme de l’archipel promet « la meilleure ambiance LGBTQ au monde », les visuels et l’aperçu qu’en donnent à voir les réalisateurs, laissent penser que c’est avant tout un spot gay.
Qu’en dire ? C’est..., comment dirais-je..., exotique, dans le sens où c’est pour nous comme un pays étranger dans lequel nous n’avons jamais mis les pieds. Pour commencer, on déteste la foule(le bain que j’ai le plus apprécié en Grèce, fut le dernier sur notre plage préférée, ce soir-là désertée), si vous rajoutez à cela qu’il s’agitd’une foule de pédés, de surcroît dans un décor de centre commerciaux, « no way », ce n’est pas fait pour moi : dans un hypermarché, je ne sais jamais où poser mes yeux, trop de sollicitations. Après, je conçois aisément le concept de safe placedans un monde homophobe et non connecté, plus difficilement en 2026 dans un monde post-gay(le vieux Vincente est présent sur une application de rencontres avec géolocalisation). De même, j’admets que les vacances puissent être un temps privilégié pour faire de nouvelles rencontres, sexuelles ou non, et qu’une destination gay augmente grandement les chances d’avoir ce besoin satisfait, tout comme je comprends le rituelde revenir chaque année dans un lieu où l’on a connu plaisir et fortes émotions. C’est le cas de Limbo sur son blog « Regard d’un gay » qui chaque été donne à ses lecteurs des nouvelles de Sitgès, la 2e grande destination gay en Espagne. Pour ceux que ça intéresserait, Lemalefrancais, qui a un blog « lifestyle » et qui compte dans mes lecteurs, compare Sitgès et Maspalomas dans une vidéo postée sur Instagram.
Silène ivre par José de Ribera, 1626, musée de Capodimonte Naples
Outre les raisons déjà évoquées, ces lieux de sociabilité gay ne sont pas faits pour nous pour une autre raison qui ne date pas d’hier. En effet,la sexualité d’un individudécoule largement de la succession d’expériences faites en la matière, en premier lieu au cours des années de construction de son sentiment d’identité, disons grosso modo entre 15 et 25 ans. La mienne a fortement été perturbée, non parce que j’aurais été abusé sexuellement par un pédophile, mais par la terreur du Sida. Comme l’écrivain David Sedaris, « j’avais besoin d’un petit copain aussi conventionnel que je l’étais, et par chance j’en ai trouvé un – je l’ai simplement rencontré par le truchement d’un ami commun. J’avais trente-trois ans, et Hugh venait juste d’en avoir trente. Comme moi, il avait récemment rompu avec quelqu’un et s’était installé à New York pour repartir à zéro. Nous avions quelques trucs pratiques en commun, mais ce qui nous a vraiment rapprochés c’est la peur de l’abandon et de l’amour à plusieurs. C’était une base, et nous avons construit notre relation là-dessus, en y ajoutant notre peur du sida et des piercings aux tétons, des cérémonies de fiançailles et de la perte de sang-froid. »
"La loi du désir" réalisé par Pedro Almodovar (1987), avec Eusebio Poncela et Antonio Banderas
Reste la question de l’âge et du corps vieillissant sur cette scène de théâtre que constitue la plageen particulier, a fortiori la plage gay, où l’on vieillit beaucoup plus vite que dans le monde hétéro. A ce sujet, Estelle, la fille d’Élisabeth, qui a profité d’être au chômage pour partir avec nous en Grèce, m’a dit que Tim, son copain homo que j’ai trouvé craquant,appréhendait de se rapprocher des 30 ans, ce qui m’a fait lui dire : « l’âge chez les pédés, c’est comme pour les chiens, faut multiplier par deux » ; selon elle, qui était étonnée que je connaisse la formule, Timl’utilise mais en multipliant par sept.
Vincente et son ami qui l’héberge apparaissent nullement complexés par leur âge. Pour ma part, autant dire qu’à force de mater des éphèbes, j’ai de plus en plus de mal à me mettre en maillot (c’était déjà une préoccupation il y a vingt ans, alors imaginez aujourd’hui !)Et si vous rajoutez à ça l’épuisement du capital soleil et la trouille du mélanome…
Cap Zebib, Bizerte, Tunisie, 2023, photo Zied Ben Romdhane
Avec une autre trajectoire d’expériences sexuelles, je pourrais aussi, tel l’auteur du blog « Lieux communs » qui vient de déplorer ses 70 ans, recevoir des hommes mariés. Avec la nôtre - je dis la nôtre car c’est aussi largement celle de Gabriel – « la solution du problème du désir » se trouve, pour citer Jacques Lacan, « à la portée de main de chacun ».
Dans les dernières scènes du film "Maspalmas", Vicente échange quelques mots dans les dunes avec un beau jeune homme puis, descend sur la plage immense désertée au soleil couchant, avant de se jeter à l’eau,tandis que Franco Battiato chante La Stagione Dell'Amore:
La stagione dell'amore viene e va I desideri non invecchiano quasi mai con l'età
La saison de l'amour va et vient Les désirs ne vieillissent presque jamais avec l'âge
Gerontophilia de Bruce LaBruce Cochon Ville de Sébastien Tellier Faut pas dire les vieux, faut dire les seniors ! Encore pire. Cette contraction entre sénilité qui s'ignore... Enfin, ne le prene...